--Un peu de calme, Sr. D. José,--s'écria, en l'arrêtant, le

Au lecteur

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DOÑA PERFECTA

OUVRAGES DE M. JULIEN LUGOL

=Un Rêve=, poème--=La Délivrance=--=La Vengeance=, avec une lettre

de Victor Hugo.--=Le Quatre Septembre=--=Le Poète=--=La Guerre au

Néant=--Brochures.

=Une excursion aux Ossuaires de San-Martino et Solferino=,

traduction française du livre italien de Mme Cesira Pozzolini

Siciliani.--Lemerre, éditeur.

POUR PARAITRE PROCHAINEMENT

=Marianela=, traduction du roman espagnol de D. B. Perez Galdós.

=Odes barbares=, traduction des poésies italiennes de Giosué

Carducci, avec une lettre de l'auteur.

=Keramos=, traduction du poème américain de Henri Wadsworth

Longfellow, avec une lettre de l'auteur.

=Le Bandolérisme= (le _Banditisme_), étude sociale et mémoires

historiques.--Traduction française, illustrée par Vierge, du grand

ouvrage de D. Julian de Zugasti y Saenz.

EN PRÉPARATION

=L'Ami Manso=, traduction du roman espagnol de B. Perez Galdós.

=Le Docteur Centeno=, traduction du même auteur.

=Tormento=, --

=Madame Bringas=, --

=Savitri=, traduction en vers de l'idylle dramatique de M. le comte

Angelo de Gubernatis.

=Élans de l'âme--Échos humains=, poésies, 1 vol.

Tours.--Imp. ARRAULT et Cie.

D. B. PEREZ GALDÓS

DOÑA

PERFECTA

Traduit par JULIEN LUGOL

Préface par M. Albert SAVINE

[Illustration]

PARIS

NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE

E. GIRAUD ET Cie ÉDITEURS

18, RUE DROUOT, 18

1885

Tous droits réservés

BENITO PEREZ GALDÓS

Les Espagnols considèrent à cette heure M. Benito Perez Galdós comme

leur premier romancier.

Tous, idéalistes ou naturalistes, sont unanimes sur ce point.

Par quels romans s'est-il acquis cette célébrité?

Par quels autres l'a-t-il un instant compromise?

Par quelles œuvres enfin a-t-il su reconquérir le terrain perdu?

Voilà où commencent les divergences.

Non pas que les critiques de l'Ecole nouvelle, M. Leopoldo Alas, Mme

Emilia Pardo Bazan, fassent fi des premiers essais de M. Perez Galdós

dans le roman contemporain. Certes! Ils s'accordent à lui reconnaître

le mérite absolu d'avoir, avec M. Juan Valera, fait du roman espagnol

dégénéré une œuvre sérieuse, une étude psychologique. Ils ne refusent

à cette première carrière de son talent (de _La Fontana de Oro_ à _La

familia de Leon Roch_, 1868 à 1879) ni mérite ni gloire. Seulement, Mme

Emilia Pardo, tout au moins, déclare que la prédominance de la thèse

dans les dernières œuvres de cette période, surtout dans _Gloria_ et

dans la _Famille de Léon Roch_, la troublait et l'inquiétait. Pour elle

et pour M. Alas, la publication de la _Desheredada_ (_la Deshéritée_)

fut une joie vive, une joie triomphale.

C'est cette joie, c'est ce triomphe qui déplaisent aux champions de

l'idéalisme. Pour eux, les quatre premiers romans contemporains sont

parfaits. Ils n'ont cure de se demander si certains personnages ne

seraient point bâtis arbitrairement pour les besoins de la thèse. Ils

préfèrent passer ce point sous silence auprès du public. Avec quel

bonheur au contraire, le plus brillant d'entre eux, M. Luis Alfonso

proclame que, depuis _la Desheredada_, M. Perez Galdós a cheminé de

faux pas en faux pas jusqu'à sa chute dans _La de Bringas_[1]!

[1] LUIS ALFONSO, _La de Bringas_ (_Epoca_ du 21 juillet 1884).

Toute la question est là.

Le maître du roman castillan doit-il être rattaché à l'Ecole anglaise

ou à l'Ecole française?

Son évolution de 1881, après la lumineuse trouée de l'_Assommoir_,

est-elle une déchéance ou un progrès?

A parler franc, et libre de tout absurde chauvinisme littéraire, nous

n'hésitons pas à la considérer comme un progrès, sans vouloir par cette

affirmation nier que les œuvres de la période naturaliste de M. Perez

Galdós sont souvent inégales.

Dans les grandes lignes, l'opinion de Mme Pardo et de M. Alas est donc

la nôtre. Seulement, des quatre premiers romans contemporains, c'est,

avec M. Palacio Valdes, _Doña Perfecta_ que nous placerons en première

ligne comme le mieux équilibré, le mieux construit et le plus propre,

avec cette délicieuse idylle de _Marianela_,[2] à plaire à notre public

français.

[2] Une traduction scrupuleusement fidèle de _Marianela_, la seule

approuvée par l'auteur, a été faite par M. Julien Lugol, et publiée

dans la _Revue internationale_ de Florence.

Quand il écrivait _Doña Perfecta_, M. Perez Galdós était déjà

pleinement lancé dans le mouvement littéraire castillan. Né aux

Canaries en 1845, élevé dans les îles et à Madrid, le romancier avait

débuté par le roman historique et publié successivement _La Fontana de

Oro_--c'est le nom d'un club célèbre de 1820--et _El Audaz_[3].

[3] Je ne puis insister à mon gré sur mille détails se rattachant

à la vie et aux œuvres de M. Perez Galdós; le lecteur me permettra

donc de le renvoyer à une très bonne étude de M. de Tréverret

(_Correspondant_ du 10 avril 1885), et s'il est permis de se citer

soi-même, à la plaquette _le Naturalisme en Espagne_ (Giraud

éditeur).

On traduisait alors les romans de MM. Erckmann-Chatrian et ils

obtenaient un vif succès. M. Perez Galdós, sous le titre d'_Episodios

nacionales_, songea à raconter l'histoire espagnole depuis le temps du

Prince de la Paix jusqu'au règne d'Isabelle de Bourbon. Vingt volumes

devaient paraître de la sorte, tous emplis de chauvinisme et propres

à flatter les passions de la foule. Cependant, tout en ne négligeant

rien pour se former un public, le romancier demeurait aussi impartial

qu'Espagnol peut l'être quand il parle de la glorieuse prise d'armes de

1808.

En même temps qu'il rêvait les _Episodios_, M. Perez Galdós lisait

Balzac et rêvait d'écrire des _Romans contemporains_. Avant même de

terminer la rédaction des _Episodios_, il était à l'œuvre. C'est alors

qu'il publia _Doña Perfecta_ (1876).

_Doña Perfecta_, c'est certainement le conflit de la jeune et de la

vieille Espagne, mais c'est aussi celui des hypocrites et des sincères.

Il semble qu'avant de prendre la plume, M. Perez Galdós a dû relire

_les Paysans_ de Balzac. Les personnages de son roman ont les mêmes

ruses cauteleuses. El Penitenciario, doña Perfecta sont parfaits de

vérité, de vie. Naïf et honnête garçon, Pepe Rey, avec son caractère

peu trempé pour cette lutte, me semble cependant un type mieux dessiné

que Rosario, sentimentale plus que vraie. Le chapitre XVII, certaines

prises de bec de Perfecta et du Penitenciario avec Pepe sont menés avec

une science parfaite et rachètent ce qu'a de faux et de conventionnel

Maria Remedios, comme aussi les deux derniers chapitres du roman qui

font long feu et que M. Perez Galdós n'écrirait plus à cette heure.

_Doña Perfecta_ a été le premier coup de feu du parti libéral espagnol,

dans une longue lutte de plume où joutèrent les meilleurs romanciers

de l'Espagne, Alarcon et Pereda, Valera et Perez Galdós.

Avec le zèle d'un converti de récente date, le premier, M. Pedro

Antonio de Alarcon avait publié en 1875 _Le Scandale_, un gros roman

mal bâti, mais curieux.

A cette apologie du Jésuite-confesseur, à ce gros effort du parti

ultramontain, le libéralisme répondit par _Doña Perfecta_.

M. de Alarcon avait prétendu que toute la vertu était dans l'Église:

M. Perez Galdós répondit que _certains_ gens d'Église et _certains_

dévots étaient des hypocrites. Il avait vraiment beau jeu, mais je

ne dissimulerai pas que, dans _Gloria_, qui vint ensuite, et où il

prétendait prouver l'incompatibilité de la foi avec la véritable

probité morale, M. Perez Galdós n'avait plus rien du réaliste. A

défaut de vérité, il eut le talent, et _Gloria_--cette _tragédie de

la fatalité_--contient des pages admirables, comme il n'y en a pas

beaucoup dans la littérature espagnole. Mais, malgré le talent plus

développé que dans _Doña Perfecta_, malgré les envolées, malgré l'art

plus raffiné, j'ai dit déjà mes préférences pour le premier roman

contemporain.

La traduction scrupuleusement fidèle de M. Julien Lugol, que j'ai la

bonne fortune de recommander ici, rend merveilleusement et défauts

et qualités d'un roman que notre grand public français lira sans les

passions politiques qui agitaient l'Espagne de 1876, mais certainement

avec autant d'intérêt que de plaisir.

ALBERT SAVINE.

de l'Académie espagnole et de l'Académie

des bonnes lettres de Barcelone.

Paris-Passy, ce 1er novembre 1885.

DOÑA PERFECTA

I.

VILLAHORRENDA!... CINQ MINUTES D'ARRÊT!

Lorsque le train mixte descendant, nº 65 (il est inutile de nommer la

ligne) s'arrêta à la petite station située entre les kilomètres 171

et 172, presque tous les voyageurs de 2e et de 3e classe restèrent à

dormir ou à bâiller dans les voitures, car le froid pénétrant du matin

n'invitait pas à se promener sur le trottoir désert. Le seul voyageur

de 1re classe qui se trouvât dans le convoi descendit à la hâte et,

s'adressant aux employés, leur demanda si c'était bien là la gare de

Villahorrenda. (Ce nom, comme bien d'autres qu'on verra par la suite,

est de l'invention et reste la propriété de l'auteur).

--Nous sommes bien à Villahorrenda, répondit le conducteur dont la voix

se confondait avec les cris d'effroi des poules qu'on montait en ce

moment dans le fourgon. J'avais oublié de vous appeler, monsieur de

Rey. Je crois qu'on vous attend avec des chevaux.

--Mais il fait ici un froid de tous les diables! dit le voyageur, en

s'enveloppant de son manteau. N'y a-t-il dans la station aucun endroit

où pouvoir dormir et se reposer avant d'entreprendre un voyage à cheval

dans ce pays glacial?

Il n'avait pas achevé sa phrase que le conducteur, appelé ailleurs par

les impérieuses obligations de son emploi, s'en allait en tournant le

dos à notre inconnu. Celui-ci vit alors s'approcher un autre employé

tenant de la main droite une lanterne qui, se balançant en suivant les

mouvements de la marche, projetait une série régulière de lumineuses

ondulations. La lumière décrivait sur le trottoir un zig-zag semblable

à celui que décrit l'eau tombant d'un arrosoir.

--Y a-t-il un buffet ou un dortoir dans la station de Villahorrenda?

demanda le voyageur à l'homme à la lanterne.

--Il n'y a rien du tout, répondit sèchement celui-ci, en courant

vers les hommes d'équipe occupés au chargement des colis et faisant

pleuvoir sur eux une telle averse de cris, de gros mots, de jurons

et de retentissantes imprécations que, scandalisées d'une si brutale

grossièreté, les poules elles-mêmes en frémirent dans leur cage.

--Le mieux sera de partir d'ici au plus vite, dit à part lui le

voyageur. Le conducteur m'a, du reste, prévenu que les chevaux se

trouvaient là...

A ce moment, il sentit une main discrète et respectueuse l'attirer

doucement au dehors. Se retournant aussitôt, il aperçut une sombre

masse de drap gris qui, dans l'un de ses larges plis, laissait

entrevoir le visage ratatiné d'un rusé paysan castillan. Il fixa ses

regards sur ce rustre dont l'aspect rappelait celui des aunes dans le

monde végétal, et vit deux yeux pénétrants briller sous l'auvent d'un

immense chapeau de velours râpé, une robuste main brune tenant un bâton

fraîchement coupé et un énorme pied qui, en marchant, faisait sonner le

fer d'un éperon.

--Est-ce vous qui êtes le señor D. José de Rey? demanda-t-il en portant

la main à son chapeau.

--Oui, et vous,--répondit gaîment le gentilhomme--vous devez être le

domestique que doña Perfecta a envoyé ici pour me conduire à Orbajosa.

--Lui-même. Lorsque vous désirerez partir... Le bidet court comme le

vent. Il me semble que le señor D. José doit être bon cavalier. Il est

vrai que bon chien chasse de race...

--Par où faut-il passer? interrompit le voyageur avec impatience.

Allons, partons, partons d'ici, señor... Comment vous nomme-t-on?

--Je me nomme Pedro Lucas--répondit l'homme au manteau gris, en portant

de nouveau la main à son chapeau--mais on m'appelle le tio Licurgo. Où

sont les bagages de monsieur?

--Je les aperçois là-bas sous l'horloge de la station. Il y a trois

colis. Deux valises et une énorme caisse de livres pour le señor D.

Cayetano. Voici le bulletin.

Un instant après, gentilhomme et écuyer se trouvaient derrière la

masure appelée station, en face d'un petit chemin qui, partant de

là, se perdait dans les arides coteaux voisins où l'on distinguait

confusément le misérable hameau de Villahorrenda. Trois montures

devaient transporter hommes et paquets. Un bidet d'assez bonne mine

était destiné au gentilhomme. Le tio Licurgo pressait les flancs d'un

vénérable cheval ragot quelque peu usé mais encore solide, et le mulet,

qu'un jeune garçon très ingambe et plein d'ardeur devait conduire par

la bride, avait la charge des bagages.

Avant que la caravane se fût mise en marche partit le train, qui

parcourut la voie avec la prudente lenteur propre aux trains mixtes.

Son roulement se faisait entendre de plus en plus lointain sur le

sol ébranlé. En pénétrant dans le tunnel du kilomètre 172, le bruit

strident du sifflet de la locomotive retentit dans les airs. Le tunnel,

vomissant par sa noire ouverture une vapeur blanchâtre, rendait un son

formidable et au bruit de cette énorme voix s'éveillaient hameaux,

villages, villes et provinces.

Ici chantait un coq, plus loin un autre. L'aube commençait à paraître.

II.

UN VOYAGE AU CŒUR DE L'ESPAGNE.

Lorsque, après s'être mis en marche, nos voyageurs eurent dépassé les

masures de Villahorrenda, le gentilhomme, qui était jeune et de bonne

mine, entama ainsi la conversation:

--Dites-moi, señor Solon...

--Licurgo, pour vous servir...

--C'est cela, señor Licurgo. Je savais bien que vous étiez un sage

législateur de l'antiquité. Excusez mon erreur. Mais venons au fait.

Dites-moi: comment se porte Madame ma tante?

--Toujours aussi vaillante que par le passé, répondit le paysan en

faisant de quelques pas avancer sa monture. Il semble que pour la

señora doña Perfecta les années ne passent pas. On a raison de dire

qu'aux bons, Dieu donne longue vie. Ce doux ange du Seigneur devrait

vivre mille ans. Si les bénédictions qui vont à elle sur la terre

pouvaient se transformer en plumes, elle n'aurait pas besoin d'autres

ailes pour monter au ciel.

--Et ma cousine, la señorita Rosario?

--Bénie soit la branche qui ressemble à l'arbre! dit le paysan. Que

pourrais-je vous dire de doña Rosarito[4], si ce n'est qu'elle est

tout le portrait de sa mère? C'est un fier trésor que vous aurez là,

caballero D. José, s'il est vrai, comme on le dit, que vous êtes venu

pour l'épouser. Vous êtes faits l'un pour l'autre, et la demoiselle n'a

pas non plus lieu de se plaindre, car le promis vaut la promise.

[4] Diminutif de Rosario.

--Et le señor D. Cayetano?

--Toujours absorbé par ses livres. Il a une bibliothèque plus grande

qu'une cathédrale et ne cesse de fouiller la terre pour chercher des

pierres couvertes des diaboliques inscriptions que, dit-on, y gravèrent

les Mores.

--A quelle heure arriverons-nous à Orbajosa?

--A neuf heures, s'il plaît à Dieu. Comme la señora va être heureuse,

lorsqu'elle verra son cher neveu!.. Et la señorita Rosarito qui,

hier déjà, était en train de mettre en ordre la chambre que vous

devez habiter?.. Ne vous ayant jamais vu, la mère et la fille brûlent

d'impatience et se demandent comment sera ou ne sera pas le señor D.

José.

Mais voici le moment où les vaines suppositions vont faire place à la

réalité. Dès que la cousine aura vu le cousin, tout ne sera que chants

et joie. Un nouveau jour brillera et, comme dit l'autre, nous nous en

trouverons tous bien.

--Ma tante et ma cousine ne me connaissant pas encore--dit en souriant

le gentilhomme--il me paraît prudent de ne pas faire de projets.

--Vous avez raison; on dit à ce sujet que l'un brosse le cheval que

l'autre monte--répondit le paysan. Mais la mine ne trompe pas... Quel

trésor vous allez posséder! et quel bon mari elle aura!

Le gentilhomme devenu distrait et pensif n'entendit pas les dernières

paroles du tio Licurgo. Comme ils arrivaient à un endroit où la route

formait un coude, le paysan dit, en faisant prendre aux chevaux une

autre direction:

--Il faut maintenant prendre par ce sentier. Le pont s'est effondré,

et nous ne pouvons guéer le ruisseau qu'au bas du cerrillo de los

Lirios[5].

[5] La colline des Lis.

--Le cerrillo de los Lirios?--dit le gentilhomme, sortant de sa

méditation.--C'est curieux comme en ces vilains endroits abondent les

noms poétiques! L'affreuse ironie de ces appellations m'émerveille

depuis que je voyage par ici. Tel site qui n'est remarquable que par

sa solitude et la désolante tristesse de son noir paysage, se nomme la

charmante vallée (_Valle-Ameno_). Tel ramassis de masures qui s'étend

mesquinement dans une plaine aride et de mille façons révèle sa misère,

a l'impudence de s'appeler la Ville-Riche (_Villa-Rica_). Il existe un

ravin poudreux et pierreux où même les chardons ne peuvent pas pousser

qui ne s'en nomme pas moins le Vallon des Fleurs (_Valdeflores_). La

colline que nous avons devant nous est le _cerrillo de los Lirios_?

Mais, pour l'amour du ciel, où sont donc ces lis: Je ne vois pas

autre chose que des pierres et de l'herbe flétrie. Qu'on l'appelle

le _cerrillo de la Desolacion_ et on sera dans le vrai. Excepté

Villahorrenda qui, paraît-il, est bien nommée, tout ici est ironie. Les

noms sont beaux, mais ce qu'ils désignent est prosaïque et misérable.

Les aveugles seuls pourraient se trouver heureux dans ce pays qui est

un paradis pour la langue et un enfer pour les yeux.

Le señor Licurgo, ou n'entendit pas ce que le caballero de Rey

venait de dire, ou dédaigna d'y répondre. Lorsqu'ils passèrent à gué

le ruisseau dont les eaux bouillonnantes et fangeuses semblaient

impatientes de sortir de leur lit, le paysan, étendant le bras vers des

champs incultes qui s'étendaient à gauche, dit:

--Voici les _Alamillos[6] de Bustamante_.

[6] Les peupliers.

--Mon domaine! s'écria dans un transport de joie le gentilhomme, en

parcourant du regard les tristes champs qu'éclairaient les premières

lueurs du matin. C'est la première fois qu'il m'est donné de voir le

patrimoine que j'héritai de ma mère. La pauvre femme vantait tellement

ce pays et m'en contait tant de merveilles que je me figurais, alors

que j'étais encore un enfant, qu'habiter ici, c'était être en paradis.

Des fruits, des fleurs, des chasses à la grande bête et au menu

gibier, des montagnes, des lacs, des rivières, de poétiques ruisseaux,

des collines où paissaient les troupeaux, il y avait de tout dans

les _Alamillos de Bustamante_, dans cette contrée de bénédiction,

la meilleure et la plus belle de toutes les contrées du monde...

Etrangeté! Les habitants de ce pays ne vivent que par l'imagination.

Si, dans mon enfance, alors que je partageais les idées et

l'enthousiasme de mon excellente mère, on m'eût conduit ici, j'aurais

aussi trouvé charmants ces monts arides, ces plaines poudreuses ou

marécageuses, ces métairies en ruines, ces norias à moitié démolies,

dont les godets montent à peine l'eau nécessaire pour arroser une

demi-douzaine de choux, tous ces champs stériles, misérables et

désolés, enfin, que je contemple en ce moment.

--C'est la meilleure terre du pays--dit le señor Licurgo--et pour la

culture des pois chiches, il n'en existe pas de pareille.

--Je suis d'autant plus heureux de l'apprendre que depuis que je la

possède, cette fameuse terre ne m'a pas rapporté un sou.

Le sage législateur spartiate se gratta l'oreille et poussa un soupir.

--Il m'a été dit--continua le gentilhomme--que quelques propriétaires

de mes voisins promènent leur charrue autour de mon domaine et me le

rognent petit à petit. Il n'existe donc ici, señor Licurgo, ni bornes,

ni démarcations, ni véritable propriété.

Après un silence durant lequel son esprit paraissait occupé à chercher

des raisons, le rusé paysan répondit en ces termes:

--Le tio Paso-Largo, que nous surnommons le _Philosophe_, a

insensiblement pénétré dans les _Alamillos_, au-dessus de l'ermitage

et, rognant, rognant, s'en est, peu à peu, approprié six fanègues[7].

[7] Près de 3 hectares. (_Note du traducteur._)

--Quelle admirable école! s'écria en riant le gentilhomme.--Et je

gagerais que ce brave homme n'a pas été le seul... philosophe.

--C'est bien possible--dit l'autre.--Que chacun se mêle de ce qui le

regarde; si le grain ne manquait pas au colombier, il n'y manquerait

jamais de pigeons... Mais vous savez, señor D. José, que l'œil du

maître engraisse le cheval et, maintenant que vous voilà, vous ferez en

sorte de recouvrer ce qui vous appartient.

--Ce ne sera peut-être pas si facile, señor Licurgo--répondit le

gentilhomme, au moment où ils entraient dans un sentier, des deux côtés

duquel le regard embrassait de magnifiques champs de blés qui, par

leur vigueur et leur précoce maturité, faisaient plaisir à voir.--Ces

champs-ci me semblent mieux cultivés. Je constate qu'il y a du bon dans

les _Alamillos_.

Le paysan fit la grimace et affectant de dédaigner les champs

qu'admirait le voyageur, dit d'un ton très humble:

--Señor, ce sont les miens.

--Eh bien, ne vous déplaise--répliqua vivement le gentilhomme,--je

ne serais pas fâché de moissonner vos blés! A ce qu'il paraît, la

philosophie est ici contagieuse.

Ils descendirent dans une gorge qui servait de lit à un maigre

ruisseau, alors à sec, et après l'avoir passé, ils entrèrent dans un

champ plein de pierres où l'on n'apercevait pas la moindre trace de

végétation.

--Cette terre est bien mauvaise--dit le gentilhomme en se retournant

pour regarder son compagnon qui était resté quelque peu en arrière.--Il

vous sera difficile d'en tirer parti, elle n'est que boue et gravier.

Licurgo répondit d'un ton débonnaire:

--Cette terre... vous appartient.

--Allons, bon, je vois que j'ai ici tout ce qui est mauvais, répliqua

le gentilhomme en riant de bon cœur.

Ce disant ils reprirent de nouveau la grande route. La lumière du

jour, faisant allégrement irruption par toutes les ouvertures et les

claires-voies de l'horizon hispanique, inondait déjà les champs d'une

éblouissante clarté. L'immense ciel sans nuages paraissait s'agrandir

encore en s'éloignant de la terre et prendre plaisir à la contempler de

plus haut. Désolée et sans arbres, la terre, à certaines places couleur

de paille, à d'autres couleur de craie, et toute découpée en triangles

et quadrilatères jaunes et sombres, gris ou légèrement verdâtres,

ressemblait en quelque sorte au manteau de haillons du mendiant qui

s'étale au soleil. Sur ce misérable manteau le christianisme et

l'islamisme avaient livré des batailles épiques. Champs glorieux

certainement, mais que les dernières guerres avaient laissé dans un

affreux état.

--Je crois que le soleil sera chaud aujourd'hui, señor Licurgo, dit le

gentilhomme en se débarrassant d'une partie de ses vêtements.--Quelle

triste route! Aussi loin que puisse s'étendre le regard, il ne découvre

pas un seul arbre. Tout est le contraire de ce qu'il devrait être.

L'ironie ne cesse pas.--Pourquoi, puisqu'il n'y a ni grands, ni petits

peupliers, appelle-t-on donc ceci les _Alamillos_?

Le tio Licurgo ne répondit pas à cette question, parce que certains

bruits, qui tout à coup venaient d'éclater dans le lointain avaient

absorbé son attention. L'air peu rassuré, il arrêta sa monture, tandis

que, d'un œil inquiet, il fouillait au loin la route et les coteaux.

--Qu'y a-t-il, demanda le voyageur en s'arrêtant aussi.

--Avez-vous sur vous des armes, Sr. D. José?

--Un revolver... Ah! je comprends. Sont-ce bien des voleurs?

--C'est possible... répondit le paysan fort ému. Il me semble avoir

entendu une détonation.

--Allons donc voir... En avant, s'écria le gentilhomme en éperonnant sa

monture.--Ils ne sont pas si terribles que cela.

--Un peu de calme, Sr. D. José,--s'écria, en l'arrêtant, le

villageois.--Ces gens-là sont pires que le diable. Dernièrement, ils

ont assassiné deux gentilshommes qui allaient prendre le train...

Ne faisons pas les braves. Gasparon el Fuerte, Pepito, Chispillas,

Morengue et Ahorca-Suegros ne me verront jamais en face. Prenons la

traverse.

--En avant! Sr. Licurgo.

--En arrière! Sr. D. José, répliqua le paysan d'un ton suppliant.

Vous ne connaissez pas ces gens-là. Ce sont eux qui, le mois dernier,

volèrent dans l'église du Carmen, le saint-ciboire, la couronne de

la Vierge et deux candélabres; et ce sont eux qui, il y a deux ans,

pillèrent le train allant sur Madrid.

A l'énumération de si déplorables antécédents, D. José sentit quelque

peu s'amollir son courage.

--Voyez-vous là-bas ce grand coteau couvert de pins? C'est là que se

cachent ces bandits dans des cavernes qu'on appelle la _Estancia de

los Caballeros_[8].

[8] Le séjour ou l'habitation des gentilshommes.

--De los Caballeros?

--Oui, monsieur. Ils descendent de là sur la grand'route, lorsque la

Guardia civil[9] cesse de veiller, et ils volent qui ils peuvent.

N'apercevez-vous pas, un peu au-delà du coude que fait la route,

une croix qui fut érigée en mémoire de l'assassinat de l'alcade de

Villahorrenda à l'époque des élections?

[9] La gendarmerie.

--Oui, je vois la croix.

--Eh bien, il y a près de là une vieille masure dans laquelle ils se

cachent pour guetter les voitures. Nous appelons cet endroit _Las

Delicias_.

--Las Delicias?...

--Si tous ceux qui ont été assassinés et dépouillés en passant par là

ressuscitaient, on pourrait en former une armée.

Pendant qu'ils discouraient ainsi, les détonations se rapprochaient,

ce qui ne laissa pas de troubler un peu l'imperturbable courage

des voyageurs, moins toutefois celui du _zagalillo_[10] qui les

accompagnait, lequel, bondissant de joie, demanda au Sr. Licurgo la

permission de s'avancer pour voir la bataille qui se livrait si près

d'eux. La demande de ce jeune garçon rendit D. José quelque peu honteux

d'avoir eu peur, ou tout au moins de s'être laissé intimider par les

paroles du Sr. Licurgo et donnant de l'éperon à son bidet, il s'écria:

--Eh bien! nous irons tous. Peut-être pourrons-nous prêter secours aux

malheureux voyageurs qui se trouvent en si grand danger et mettre à la

raison ces _Caballeros_.

[10] Petit garçon.

Le paysan s'efforçait de convaincre le jeune homme de la témérité de

sa détermination en même temps que de l'inutilité de ses généreuses

intentions, attendu, disait-il, que les volés étant bien volés et

peut-être morts, ils n'avaient plus besoin du secours de personne. En

dépit de ces prudents conseils, le gentilhomme opposait la plus vive

résistance aux raisons du paysan, lorsque l'arrivée de deux ou trois

charretiers conduisant tranquillement un grand chariot mit fin à la

discussion. Le danger ne devait pas être tellement grand, puisque

ces charretiers s'avançaient sans la moindre crainte en chantant de

gais refrains. Les détonations, en effet, dirent ceux-ci, n'étaient

pas imputables aux voleurs, mais bien à la Guardia civil qui, de

cette façon, voulait ôter l'envie de se sauver à une demi-douzaine de

vauriens qu'elle conduisait, enchaînés, à la prison de la ville.

--C'est bien, c'est bien, je sais ce qui en est,--dit Licurgo en

indiquant du doigt une légère fumée qu'on découvrait sur la droite à

une certaine distance de la route.--On leur a fait leur compte. Cela

arrive quelquefois.

Le gentilhomme ne comprenait pas.

--Je vous assure, Sr. D. José,--ajouta avec énergie le législateur

lacédémonien,--qu'ils ont joliment bien fait, car il est inutile de

mettre ces coquins-là en jugement. Le juge les tourmente quelque

peu, puis il les relâche. Si, après six ans de procédure, quelqu'un

d'eux est envoyé au bagne, il ne tarde pas à s'échapper, ou bien on

le gracie, et il retourne à la _Estancia de los Caballeros_. Le mieux

est encore de les fusiller. On les conduit en prison, et, lorsque

pendant le trajet, on trouve un endroit propice... Ah! brigand, tu

veux t'échapper! boum! boum!... Le procès-verbal dressé, les témoins

entendus, la culpabilité établie, la sentence prononcée... tout cela en

un clin d'œil... On a bien raison de dire, que pour si fin que soit le

renard, plus fin est celui qui le prend.--En avant donc, et pressons

le pas, car ce chemin, outre qu'il n'est pas large, est loin d'être

agréable,--dit Rey.

En passant près des Delicias, ils aperçurent, à peu de distance de la

route, les gendarmes qui venaient d'exécuter la sentence que l'on sait.

Le zagalillo fut très contrarié qu'on ne lui permît pas d'aller de près

contempler les sanglants cadavres des voleurs dont on distinguait de

loin l'horrible groupe, mais la caravane poursuivit son chemin. Elle

n'avait pas fait vingt pas que ceux qui la composaient entendirent

derrière eux le galop d'un cheval s'avançant avec une telle rapidité,

qu'en quelques moments il les eut rejoints. Notre gentilhomme se

retourna et vit un homme, ou pour mieux dire, un Centaure, car il était

impossible de concevoir une plus parfaite harmonie entre la monture et

le cavalier. De robuste et sanguine complexion, avec de grands yeux

pleins de feu enchâssés dans une lourde tête, que rendaient plus rudes

de noires moustaches, ce cavalier, entre deux âges et dont toute la

personne avait un aspect farouche et provoquant, révélait une force

peu commune. Il montait un superbe cheval au large poitrail, semblable

à ceux du Parthénon, harnaché suivant la mode pittoresque du pays, et

sur la croupe duquel reposait un grand sac de cuir portant en grosses

lettres cette inscription: _Correo_.

--Eh bonjour! Sr. Caballuco,--dit Licurgo, saluant à son arrivée

l'intrépide cavalier. Nous avions pris les devants, mais vous arriverez

avant nous pour peu que vous alliez d'un pareil train.

--Eh bien, soufflons un peu,--répliqua le Sr. Caballuco, en mettant

sa monture au pas de celle des autres voyageurs, et en observant

attentivement le plus distingué des trois,--puisque je me trouve en si

bonne compagnie.

--Monsieur,--dit Licurgo, avec un sourire, en désignant Rey,--est le

neveu de doña Perfecta.

--Ah!... que le ciel vous conserve, mon cher seigneur et maître.

Les deux personnages se saluèrent, mais il est bon de noter que

Caballuco s'acquitta de cette politesse avec un air d'arrogante

supériorité qui révélait chez lui la conscience d'une grande valeur

ou d'une haute situation dans la contrée. Tandis que le fier cavalier

s'arrêtait un instant avec deux gendarmes venus à sa rencontre sur la

route, le voyageur demanda à son guide:

--Quel est ce monsieur?

--Qui il est?... Caballuco!

--Et qui est Caballuco?

--Voici... mais vous n'avez donc pas entendu parler de lui?--dit le

paysan, stupéfait de l'ignorance crasse du neveu de doña Perfecta.

C'est un homme très brave, un excellent cavalier--et le premier

_caballista_[11] de la contrée. A Orbajosa nous l'aimons beaucoup; car

il est.. pour dire la vérité... aussi bon que Dieu même... Tel que vous

le voyez, c'est un redoutable chef de parti, et le gouverneur de la

province se découvre devant lui.

[11] Partisan.

--A l'époque des élections...

--Et le gouvernement de Madrid lui adresse des dépêches en ne le

traitant de rien moins que d'Excellence... Il joue à la _barra_[12]

comme pas un, et se sert de toutes les armes comme nous nous servons

de nos propres doigts. Alors qu'il y avait des droits d'entrée,

personne ne pouvait rien contre lui, et il ne se passait pas de nuit

qu'on n'entendît des détonations aux portes de la ville... Il a des

partisans qui valent tout l'or du monde, parce qu'il s'occupe aussi

bien des petites choses que des grandes... Il vient en aide aux pauvres

gens, et l'étranger qui s'aviserait de friser d'un peu trop près la

moustache à un habitant d'Orbajosa aurait affaire à lui. Nous ne voyons

presque jamais ici de soldats envoyés par le gouvernement de Madrid;

et lorsqu'il en est venu, il ne se passait pas de jour que le sang

ne coulât, parce que Caballuco leur cherchait querelle à propos de

rien. Il paraît qu'il est maintenant dans l'indigence et ne vit que

du transport des dépêches; mais il fait des pieds et des mains auprès

de la Municipalité pour qu'elle rétablisse les droits d'entrée, afin

d'en obtenir l'adjudication. Je ne comprends vraiment pas que vous

n'ayez pas entendu parler de lui à Madrid, car il est le fils d'un

fameux Caballuco qui a fait partie de l'insurrection; ce Caballuco

était lui-même fils d'un autre Caballuco qui était de l'insurrection

antérieure. Et comme on dit maintenant qu'il va y avoir une autre

insurrection, attendu que tout va de travers, nous tenons à ce que

Caballuco en fasse aussi partie et continue de cette façon les glorieux

exploits de son père et de son grand-père que notre ville s'honore

d'avoir vus naître.

[12] Jeu qui consiste à lancer une barre de fer le plus loin

possible. (_N. D. T._)

Notre voyageur fut tout surpris de voir qu'une sorte de chevalerie

errante subsistait encore dans les lieux qu'il visitait, mais il n'eut

pas le temps de faire de nouvelles questions, parce que celui qui en

était l'objet les rejoignit en disant d'un ton de mauvaise humeur:

--La Guardia civil en a encore dépêché trois. Je viens de dire au chef

de prendre garde à lui. Demain nous aurons à causer, le gouverneur de

la province et moi...

--Vous irez à X...?

--Non pas, Sr. Licurgo; le gouverneur viendra ici. Sachez qu'on va nous

mettre à Orbajosa une garnison d'un ou deux régiments.

--Oui, oui, dit vivement le voyageur en souriant. J'ai entendu dire à

Madrid qu'on craignait de voir par ici se lever quelques guerrillas...

Il est bon de prendre des précautions.

--On ne dit à Madrid que des absurdités...--s'écria violemment le

centaure, en accompagnant son affirmation d'une litanie de jurons du

meilleur cru.--Il n'y a à Madrid que de la canaille... On veut nous

envoyer des soldats? Probablement pour nous arracher de nouvelles

contributions qui seront suivies de nouveaux enrôlements? Par la

vie de..... S'il n'y a pas d'insurrection, il devrait y en avoir.

De sorte,--ajouta-t-il en regardant d'un air sournois le jeune

gentilhomme,--de sorte que vous êtes le neveu de doña Perfecta?

Le ton dont ces paroles furent prononcées et l'insolent regard dont le

bravo les accompagna irritèrent le jeune homme.

--Oui, monsieur,--répondit-il.--Y a-t-il quelque chose pour votre

service?

--Je suis un grand ami de la señora que j'aime comme la prunelle de

mes yeux,--dit Caballuco.--Puisque vous allez à Orbajosa, nous nous y

reverrons.

Et sans ajouter un mot, le centaure piqua des deux son coursier qui,

partant au galop, disparut dans un nuage de poussière.

Après une demi-heure de chemin, durant laquelle le Sr. D. José ne

se montra pas plus communicatif que le Sr. Licurgo, apparut à leurs

yeux sur un coteau une pyramidale agglomération de vieilles maisons

de laquelle se détachaient quelques sombres tours, en même temps que,

tout en haut, le ruineux édifice d'un château lézardé. Un amas de

murs difformes, de cahutes de terre grises et poudreuses comme le sol

en formait la base, avec quelques fragments de murailles crénelées

à l'abri desquelles une centaine d'humbles masures dressaient leurs

misérables façades en briques crues ressemblant à des visages anémiques

et affamés qui demandent l'aumône en passant.

Un très maigre ruisseau, comme une ceinture de fer-blanc entourant

le village, rafraîchissait sur son passage quelques jardins, seule

verdure qui réjouît la vue. Des piétons et des cavaliers entraient

et sortaient, et ce mouvement humain, bien que peu considérable,

donnait une certaine apparence vitale à ce grand hameau dont l'aspect

architectonique était bien plutôt celui du délabrement et de la mort

que du progrès et de la vie. Les innombrables et sordides mendiants qui

se traînaient des deux côtés de la route, en fatiguant les passants

de leurs supplications, offraient un pitoyable spectacle. Il était

impossible de rêver des créatures plus en harmonie et cadrant mieux

avec les lézardes de cette sorte de tombeau d'une ville, non seulement

morte mais tombant en décomposition.

Lorsque nos voyageurs s'avancèrent, quelques cloches discordantes

indiquaient, par leur son expressif, que cette cité momie avait encore

une âme.

Elle se nommait Orbajosa, et figurait non pas dans la géographie

chaldéenne ou cophte, mais dans celle de l'Espagne, comme ayant

une population de 7,324 habitants, une municipalité, un évêché,

un tribunal, un séminaire, un dépôt d'étalons, un établissement

d'instruction secondaire et autres prérogatives officielles.

--On sonne la grand'messe à la cathédrale--dit le tio Licurgo.--Nous

arriverons plus tôt que je ne l'espérais.

--L'aspect de votre pays--dit le gentilhomme en examinant le panorama

qui se déroulait sous ses yeux, est on ne peut plus désagréable. La

ville historique d'Orbajosa[13], dont le nom est sans doute une

corruption de _Urbs augusta_, ressemble à un grand fumier.

[13] J'ai déjà dit que tous les noms de localités sont imaginaires.

--C'est qu'on n'aperçoit d'ici que les faubourgs--affirma le guide

visiblement contrarié. Lorsque vous entrerez dans la rue Royale et dans

celle du Connétable, vous y verrez des édifices non moins beaux que la

cathédrale.

--Je ne veux pas dire du mal d'Orbajosa avant de la connaître--ajouta

le gentilhomme. Et l'observation que je viens de faire n'était même

dictée par aucune intention désobligeante,--car humble et misérable ou

belle et somptueuse, cette ville me sera toujours chère, non seulement

parce qu'elle est la patrie de ma mère, mais aussi parce qu'elle compte

au nombre de ses habitants des personnes que j'aime déjà sans les

connaître. Entrons donc dans la ville _auguste_.

Ils gravissaient en ce moment la chaussée aboutissant aux premières

rues et longeaient les murs en torchis des jardins.

--Voyez-vous cette grande maison au fond de la vaste huerta[14] dont

nous côtoyons la clôture? dit Licurgo en indiquant le large mur peint

de l'unique bâtiment qui eût l'aspect d'une habitation commode et gaie.

[14] Verger.

--Oui... c'est-là la demeure de ma tante?

--Justement. Ce que nous apercevons est le derrière de la maison. La

façade donne sur la rue du Connétable, elle a cinq balcons de fer

ressemblant à cinq créneaux. Le beau jardin qui est derrière ce mur

appartient à la maison; en vous dressant un peu sur vos étriers, vous

le verrez tout entier.

--Nous voilà donc déjà chez ma tante?--dit le gentilhomme. Ne peut-on

pas entrer par ici?

--Il y a bien une petite porte, mais la señora l'a fait murer.

Le gentilhomme se dressa sur ses étriers et avançant la tête autant

qu'il le pouvait, regarda par-dessus la clôture.

--Je vois parfaitement tout le jardin; il y a là-bas sous des arbres

une femme, une jeune fille.... une demoiselle...

--C'est la señorita Rosario--répondit en souriant Licurgo qui pour

regarder, se dressa à son tour sur ses étriers.

--Eh! señorita Rosario!--cria-t-il en lui faisant de la main droite des

signes très significatifs. Nous voici arrivés... je vous amène votre

cousin.

--Elle nous a vus--dit le gentilhomme en allongeant encore le

cou.--Mais, si je ne me trompe, il y a près d'elle un ecclésiastique...

un prêtre.

--C'est le señor Penitenciario--répondit simplement le paysan.

--Ma cousine nous a vus... elle plante là le curé et court vers la

maison... Elle est jolie...

--Comme un rayon de soleil.

--Elle est devenue plus rouge qu'une cerise. Allons, señor Licurgo,

approchons-nous!

III.

PEPE REY.

Il convient de dire, avant d'aller plus loin, qui était Pepe Rey et ce

qui l'appelait à Orbajosa!

Lorsque le «brigadier[15]» Rey mourut, en 1841, ses deux enfants,

Juan et Perfecta venaient de se marier; cette dernière avec le plus

riche propriétaire d'Orbajosa, le premier avec une jeune fille de la

même ville. Le mari de Perfecta se nommait D. Manuel Maria José de

Polentinos, et la femme de Juan, Maria Polentinos; mais malgré la

similitude des noms, leur parenté était un peu éloignée et du nombre

de celles dont on ne tient guère plus compte. Jurisconsulte distingué,

Juan Rey exerça pendant trente ans à Séville, où il avait pris ses

grades, la profession d'avocat avec non moins d'honneur que de profit.

En 1845, il était déjà veuf et avait un fils qui commençait à se

distinguer. Celui-ci occupait ses loisirs à construire, avec de la

terre dans la cour de la maison paternelle, des viaducs, des digues,

des étangs, des barrages, des canaux, puis il s'amusait à laisser

courir l'eau à travers ces ouvrages fragiles. Son père le laissait

faire et disait: «tu seras ingénieur».

[15] Général de brigade.

Juan et Perfecta cessèrent de se voir dès qu'ils furent l'un et l'autre

mariés, parce que celle-ci alla vivre à Madrid avec le richissime

Polentinos dont la fortune égalait les goûts dispendieux.

La passion du jeu et les femmes avaient pris un tel empire sur

Manuel Maria José que, pour peu que la mort eût tardé à l'enlever,

il ne lui serait plus rien resté. Sucé jusqu'à la moëlle des os par

les sangsues de la cour et par l'insatiable vampire du jeu, ce riche

provincial mourut subitement dans une nuit d'orgie. Son unique héritier

était une enfant âgée de quelques mois. Avec la mort du mari de

Perfecta, finirent pour la famille les chagrins qu'il lui causait, mais

commença la souffrance morale. La maison de Polentinos était ruinée;

les propriétés risquaient d'être saisies par les créanciers; tout était

en désordre: dettes énormes, déplorable administration à Orbajosa,

discrédit et misère à Madrid, telle était la situation.

Perfecta écrivit à son frère. Celui-ci s'empressa de venir au secours

de la pauvre veuve et déploya tant d'adresse et d'activité que peu

de temps après la plupart des dangers étaient conjurés. Il commença

par obliger sa sœur à résider à Orbajosa pour s'occuper elle-même de

l'administration de ses vastes domaines, tandis qu'il soutenait à

Madrid le formidable assaut des créanciers. Plus apte que n'importe

qui à ces sortes d'affaires, le brave D. Juan Rey, pour délivrer peu

à peu la maison de l'énorme fardeau de ses dettes, plaida devant les

tribunaux, conclut des arrangements avec les personnes à qui étaient

dues les plus fortes sommes, obtint des délais pour les paiements

et procéda enfin avec tant d'habileté que le riche patrimoine de

Polentinos échappé au naufrage fut mis à même de soutenir pour de

longues années la gloire et la splendeur de l'illustre famille.

La reconnaissance de Perfecta était si vive que, d'Orbajosa, où elle

avait résolu de se fixer jusqu'à la majorité de sa fille, elle écrivait

à son frère entre autre choses affectueuses: «Tu as été pour moi plus

qu'un frère et tu as fait pour mon enfant ce que son père n'aurait

pas fait. Comment, elle et moi, pourrons-nous jamais nous acquitter

envers toi? Ah! mon cher frère, dès que ma fille commencera à bégayer

et pourra prononcer un nom, c'est le tien que je l'apprendrai à bénir.

Ma reconnaissance ne finira qu'avec ma vie. Ta sœur déplore de ne

pouvoir trouver une occasion de te prouver combien elle t'aime, et de

te récompenser d'une façon digne de ta grande âme et de l'immense bonté

de ton cœur de tout ce que tu as fait pour elle.»

A l'époque où sa mère écrivait ce qui précède, Rosarito était âgée de

deux ans. Enfermé dans un collège de Séville, Pepe Rey traçait des

lignes sur le papier et s'ingéniait à prouver que _la somme des angles

intérieurs d'un polygone est égale à autant de fois deux angles droits

que ce polygone a de côtés moins deux_.

La démonstration de ces ennuyeux théorèmes l'intéressait au plus haut

point. Les années se succédèrent. L'enfant grandissait et ne cessait de

tracer des lignes. Il finit par en faire une qui s'appelle la ligne _de

Tarragona à Montblanch_. Son premier projet fut le pont de 120 mètres

jeté sur le Francoli.

Doña Perfecta continua à résider à Orbajosa. Comme son frère ne sortait

pas de Séville, ils passèrent de longues années sans se voir. Une

lettre trimestrielle, à laquelle il était trimestriellement répondu,

mettait seule en communication ces deux cœurs dont ni le temps ni

la distance ne pouvaient diminuer l'affection. Lorsque, en 1870, D.

Juan Rey, satisfait d'avoir consciencieusement rempli sa tâche dans

la société, se retira dans sa magnifique résidence de Puerto-Real,

Pepe, qui avait durant quelques années, travaillé pour le compte de

puissantes compagnies de construction, entreprit un voyage d'étude en

Allemagne et en Angleterre. La fortune de son père (aussi considérable

que peut l'être en Espagne celle qui n'est due qu'à une charge

honorablement remplie) lui permettait de se délivrer de temps à autre

d'un travail assujetissant. Ayant des idées élevées et professant

un immense amour pour la science, la plus pure de ses jouissances

consistait dans l'observation et l'étude des prodiges réalisés par

l'esprit moderne pour coopérer à la culture et au bien-être physique,

en même temps qu'au développement moral de l'homme.

Dès qu'il fut de retour de son voyage, son père lui annonça qu'il

avait à lui faire part d'un important projet. Pepe crut tout d'abord

qu'il s'agissait d'un pont, d'un bassin maritime ou tout au moins de

l'assainissement d'un pays marécageux, mais D. Juan le tira bientôt de

son erreur en ces termes:

--Nous voici en mars; la lettre trimestrielle de Perfecta ne pouvait

se faire attendre. Lis-la, mon cher fils, et si tu approuves le projet

dont m'entretient l'exemplaire et sainte femme qui est ma sœur, tu

me donneras le plus grand bonheur qu'il soit donné à ma vieillesse

de goûter. Dans le cas où ce projet ne te plairait pas, n'hésite pas

à le repousser quelque tristesse que puisse me causer ton refus, car

je ne veux en aucune façon influencer ta détermination. Il serait

indigne de nous deux que la réalisation d'un pareil projet pût être

due à la pression exercée sur son fils par un père obstiné. Tu es donc

parfaitement libre d'accepter ou de refuser, et si, par suite d'une

inclination antérieure ou pour tout autre motif, le projet en question

te causait la plus légère répugnance, je ne veux absolument pas que tu

y souscrives à cause de moi.

Pepe parcourut la lettre et dit tranquillement en la posant sur la

table:

--Ma tante Perfecta désire que j'épouse Rosario.

--Elle répond qu'elle accepte avec joie ma proposition, dit le père

avec une vive émotion. Car c'est moi qui ai eu la première idée de ce

mariage. Il y a longtemps, fort longtemps déjà... mais je n'avais pas

voulu t'en parler avant de savoir ce qu'en pensait ma sœur. Comme tu

le vois, Perfecta accueille avec joie mon dessein; elle dit qu'elle y

avait songé aussi; mais qu'elle n'avait pas osé m'en faire part, par

la raison que tu es..... as-tu bien lu ce qu'elle écrit? «que tu es

un jeune homme du plus grand mérite, tandis que sa fille, élevée à la

campagne, ne possède ni de brillants ni de mondains attraits...» C'est

elle-même qui dit cela... Pauvre chère sœur! Combien tu es bonne!...

Je vois que tu ne repousses pas, que tu ne trouves pas absurde ce

projet quelque peu semblable à l'officieuse prévoyance des parents

d'autrefois qui mariaient leurs enfants sans les consulter et le plus

souvent prématurément sans y avoir bien réfléchi... Dieu veuille qu'il

n'en soit pas ainsi de cette union! Dieu veuille qu'elle soit ou

promette d'être des plus heureuses! Il est bien vrai que tu ne connais

pas encore ma nièce, mais nous connaissons, toi et moi, ses vertus,

son esprit, sa modestie et sa noble simplicité... Pour que rien ne

lui manque, elle est de plus jolie... Mon avis--ajouta-t-il gaîment,

c'est que tu te mettes en route, que tu ailles fouler le sol de cette

ville épiscopale, _Urbs augusta_, et que là tu décides, après avoir vu

ma sœur et sa charmante Rosarito, si celle-ci mérite d'être un jour

quelque chose de plus que ma nièce.

Pepe reprit la lettre et la lut cette fois avec la plus grande

attention. Sa physionomie n'exprimait ni joie ni tristesse. On eût dit

qu'il examinait un projet de croisement de deux voies ferrées.

Doña Perfecta(#69089) · 第 1 / 18 段