Que redirai-je en feuilletant une fois encore ces œuvres de Voltaire,
que ne protégent ni les dieux ni les Muses peut-être, mais qui ont
donné au monde poétique un dieu et une Muse de plus?
Voltaire, comme l'a dit un historien, est toute la poésie du
dix-huitième siècle. Ce qui ne l'oblige pas à être un grand poëte.
Quand Arouet se baptisa Voltaire, la place était à prendre dans la
poésie. Il n'avait qu'à paraître avec ses rayons lumineux pour chasser
dans le ciel nocturne toutes ces étoiles plus ou moins scintillantes
qui s'appelaient Chaulieu, Hamilton, Dufresny, Jean-Baptiste Rousseau,
l'abbé de Choisy, Destouches, Piron, La Motte. A sa première tragédie,
quelque mauvaise qu'elle fût, il devait vaincre Crébillon le tragique.
Campistron s'était vaincu lui-même. A sa première épître il devait
vaincre Chaulieu, qui s'en allait, et Gresset, qui venait. Mais il
ne devait pas atteindre André Chénier, ni Lamartine, ni Victor Hugo.
Il n'avait pas, comme disait Pindare, «la chaste lumière des muses
sonores».
J'ai dit que Voltaire n'avait pas écrit ses confessions; il a mieux
fait, il les a chantées. Dans sa poésie familière, il est personnel et
intime comme les muses les plus expansives du dix-neuvième siècle.
Il aimait mieux les figures de l'Olympe que les figures de la Bible,
mais il n'est pas plus olympien que biblique. Il est le poëte de son
temps[113].
Voltaire, historien, faisait trop l'histoire, mais il la faisait à la
manière de Xénophon et de Tite-Live[114]. Et puis, à côté du lumineux
historien des faits, qui continue la tradition de la Grèce poétique,
il y a chez Voltaire l'historien philosophe dont M. de Pongerville a
résumé le génie en quelques traits décisifs: «Voltaire trouva dans
le passé des leçons pour l'avenir. Avec lui l'histoire devint le
tribunal où comparurent les oppresseurs et les opprimés; on jugea les
prétentions des uns et les droits des autres. On se persuada, enfin,
que l'homme peut penser ce qu'il veut, et dire ce qu'il pense[115].»
La nature, qui embaume les livres de Jean-Jacques, ne montre pas un pan
de sa robe dans ceux de Voltaire[116], c'est la nature académique de
Boileau qui inspire le poëte de la _Henriade_.
Dans toute la _Henriade_, la nature ne se montre pas davantage. «Il
n'y a pas, disait Delille, d'herbe pour nourrir les chevaux, ni d'eau
pour les abreuver.» Au seizième siècle, la nature inspirait les poëtes;
Boileau vint, qui lui mit la perruque solennelle de la cour de Louis
XIV: ainsi, dans l'_Épître_ à son jardinier, que dis-je, jardinier?
_Antoine, gouverneur de mon jardin d'Auteuil_, Antoine _dirige_ l'if et
_exerce_ sur les espaliers l'_art de La Quintinie_. De là une note du
poëte pour expliquer cet hémistiche: «Jean de La Quintinie, directeur
des jardins fruitiers et potagers du roi.» Une autre note avait déjà
averti le lecteur que Boileau n'eût pas daigné parler de son jardinier,
si Horace n'avait pas chanté son fermier. Comme Boileau était écouté
des poëtes de son temps, la poésie dédaigna au dix-septième siècle la
jupe rayée des hameaux et la primevère des prairies, les cascades de la
fontaine et les harmonies de la forêt, les rêveries du sentier et les
spectacles de la montagne. Il fut décidé que le jardin de Versailles
était seul digne, grâce à ses ifs et à ses statues, d'être chanté dans
les grands vers. La Fontaine, qui n'écoutait personne, osa chanter la
fumée des fermes et la rosée des chemins. Par malheur, Voltaire était
de l'école de Boileau.
Voltaire jugeait vite et jugeait bien[117]. Il disait de Rivarol:
«C'est un feu d'artifice tiré sur l'eau.» Quoi de plus original et de
plus vrai que ce qu'il dit de Marivaux: «C'est un homme qui connaît
tous les sentiers qui aboutissent au cœur humain, mais qui n'en sait
pas la grand'route.» Nul mieux que lui ne décochait l'épigramme.
«_Œdipe,_ s'écriait La Motte, c'est le plus beau sujet du monde:
il faut que je le mette en prose.--Faites cela, dit Voltaire, et
je mettrai votre _Inè_s en vers.» Parlant de Marmontel et de sa
_Poétique_: «Comme Moïse, il conduit les autres à la terre promise,
quoiqu'il ne lui soit pas permis d'y entrer.» Il se moquait finement
des jugements du monde. Un jour, chez le prince de Conti, on déchirait,
avec quelque raison, les fables de La Motte en vantant celles de La
Fontaine. «A propos, dit Voltaire, je sais une fable de La Fontaine
qui n'a jamais été imprimée.--Comment! une fable de La Fontaine?
dépêchez-vous donc de nous la dire.» Et Voltaire l'ayant dite: «Voilà
de l'admirable! Ce n'est pas comme ces vilaines fables de La Motte;
que de naturel! que de grâce!--Eh bien! messieurs, s'écria Voltaire,
cette fable charmante que vous admirez tous est pourtant de La
Motte[118].»
Voltaire est presque abandonné au théâtre, parce que, plus fidèle
aux idées de son siècle qu'à l'idée éternelle de la grandeur et de
la beauté, il s'est fait une arme de chacune de ses tragédies pour
combattre des préjugés qu'il a vaincus. Napoléon, qui pardonnait
à Voltaire quand Talma jouait _Œdipe_, relisait _Mahomet_ à
Sainte-Hélène. «Quand la pompe de la diction, les prestiges de la
scène ne trompent plus l'analyse ni le vrai goût, alors Voltaire
perd immédiatement mille pour cent. On ne croira qu'avec peine qu'au
moment de la révolution, Voltaire eût détrôné Corneille et Racine:
on s'était endormi sur les beautés de ceux-ci, et c'est au premier
consul qu'est dû le réveil.» Mais Voltaire s'était lui-même rendu
justice. «Vous savez bien, fripon que vous êtes, écrit-il à Voisenon,
que les tragédies de Crébillon ne valent rien, et je vous avoue en
conscience que les miennes ne valent pas mieux; je les brûlerais toutes
si je pouvais; et cependant j'ai encore la sottise d'en faire, comme
le président Hubert jouait du violon à soixante-dix ans, quoiqu'il
en jouât fort mal et qu'il fût cependant le meilleur violon du
parlement[119].»
Faut-il parler des comédies de Voltaire? «Voltaire n'a été bon
plaisant que dans son propre rôle.» C'est M. Villemain qui a dit cela.
Toutefois, qui donc a le droit de se montrer si sévère contre _Nanine_
et l'_Enfant prodigue_? Alfred de Musset se retrouvait en famille dans
la maison d'Euphémon, et _Louison_ est la petite-nièce de _Nanine_.
C'est dans ses contes qu'il faut surtout chercher Voltaire: c'est là
que son génie s'épanouit en toute liberté; c'est là qu'il nous surprend
par sa gaieté profonde et sa raison souveraine; c'est là qu'avec son
rire éclatant il nous jette la vérité à pleines mains: c'est Rabelais,
c'est Montaigne, c'est Voltaire[120].
Il y a un chef-d'œuvre de Voltaire qui renferme tout Voltaire: c'est
_Candide_, un simple roman; mais ce simple roman, c'est tout l'esprit
français[121], depuis la philosophie jusqu'à la grâce. Oui, tout
Voltaire: l'imagination et la raillerie, la grandeur et la concision.
La simplicité s'y promène toute nue, mais avec les mains pleines de
roses et de diamants, comme la reine de Golconde. Oui, tout l'esprit
français est là. Que dis-je? Swift et Sterne ont-ils plus d'humour?
L'Arioste est-il plus romanesque? Cervantes se joue-t-il mieux de la
folie et de la raison? Dans l'antiquité, qui donc eût raconté ce poëme
enjoué de la misère humaine? Voltaire, qui jusque-là s'était montré
plutôt un dessinateur qu'un peintre, semble avoir trouvé, comme par
merveille, une palette préparée par un des rois de la couleur. Comme sa
touche est spirituelle et lumineuse! Quelles oppositions! quels effets!
quels miracles! Tous ses tableaux sont étincelants d'une immortelle
lumière. C'est qu'il avait pris une torche de l'enfer pour regarder
l'humanité de face et de profil. Le vieux Dante n'était pas descendu si
loin. L'humanité s'était laissé surprendre un jour de colère sur son
lit de douleur[122].
Voltaire n'est pas seulement dans ses contes, il est dans toute son
œuvre; les ébauches mêmes indiquent la main puissante d'un grand
maître; le plus mauvais de ses pamphlets est encore digne de nos
études, comme la plus simple de ses lettres, datée d'une heure ou d'un
jour, est écrite pour l'immortalité.
Aujourd'hui que la langue française est devenue un labyrinthe où la
pensée ne tient pas toujours le fil d'Ariane, ce style de Voltaire nous
frappe et nous séduit comme un beau rayon de lumière. Rien n'est plus
franc, rien n'est plus simple, rien n'est plus beau; jamais l'esprit
et la raison n'ont si bien marché du même pas. Il ne lui manque rien,
si ce n'est la grandeur qui naît du sentiment. «Voltaire rit de tout,
dit M. de Sacy; mais un vers dur le fait sauter sur son fauteuil; une
faute de goût le met en colère même contre une impiété, et la seule
chose qu'il ne pardonne pas à un philosophe, c'est de mal écrire. Vous
haussez les épaules de cette passion pour les mots? Eh bien, avec votre
dédain pour ces futilités littéraires, ayez, je vous prie, la grâce et
la légèreté de Voltaire; écrivez avec plus de naturel et de liberté que
lui; faites petiller plus d'idées dans un style plus coulant et plus
simple! Le style, c'est la beauté de la pensée, comme les bois, les
eaux, la lumière, sont les beautés du monde.» Le style de Voltaire,
c'est la beauté de sa pensée. Il avait horreur des phrases. «Vos belles
phrases! lui dit-on un jour.--Mes belles phrases! mes belles phrases!
Apprenez que je n'en ai pas fait une de ma vie.»--Quel éloge de
lui-même! quelle critique des autres!