III.

Pour bien juger un homme, il faut, après l'avoir vu à distance, aller

jusqu'à lui, évoquer, comme disait Bacon, le génie de son temps,

se faire pour une heure un homme de son siècle. Après toutes les

métamorphoses provoquées par Voltaire, dans la France des idées, les

armes de cet impitoyable combattant nous paraissent émoussées, à nous

critiques d'un autre siècle; mais si par enchantement nous allions

nous réveiller sous le règne de Louis XV, combien ne serions-nous pas

émerveillés de l'héroïsme téméraire de cet homme qui fut longtemps seul

de son parti! En effet, quelle était la France de Louis XV, la France

des idées, la tête de la nation? Aux beaux jours de l'antiquité, le

penseur n'avait qu'à dire à sa pensée: «Va, le jour est venu.» Mais en

l'an de grâce 1750, trois siècles après la découverte de l'imprimerie,

la pensée du philosophe rencontrait à chaque pas une sentinelle qui lui

disait: «On ne passe pas.» Le livre ne s'envolait pas comme un oiseau

de la fenêtre du penseur; il était soumis au censeur, à l'exempt, à

l'humeur du ministre, à la critique du confesseur, à la fantaisie

de la maîtresse, le ministre ne parlant qu'après la maîtresse et le

confesseur. On sait trop bien que Voltaire et Jean-Jacques, d'Alembert

et Diderot n'avaient pas, comme Molière et Corneille, approbation et

privilége du roi. Si Voltaire secouait ses mains pleines de lumières,

c'était hors de France, dans les marais de la Hollande, dans les

brouillards de l'Angleterre, dans les déserts de la Suisse. Si une

seule fois le censeur laissait passer une œuvre de Voltaire; cette

œuvre s'appelait la _Princesse de Navarre_ ou le _Poëme de Fontenoy_!

Mais si Voltaire ose penser, halte là! on a commencé par la Bastille,

on a continué par l'exil, on va finir je ne sais où. En attendant,

Voltaire, gentilhomme du roi de France, ami du roi de Prusse et de

l'impératrice de Russie, prend des pseudonymes pour oser dire la

vérité. Ce n'était qu'un jeu, direz-vous cent ans après, tout en

souriant des folies de Louis XV. C'était si peu un jeu, que Voltaire,

malgré sa témérité, passa toute sa vie aux portes de la France, lui qui

tenait au cœur de la France. C'était si peu un jeu, que Voltaire, mort,

n'eut que par surprise un tombeau dans sa patrie.

Voltaire a dit: «Si quelqu'un veut se donner la peine de nous répondre,

ce sera un Prométhée qui nous apportera le feu céleste.» Voltaire

voulut s'appeler Prométhée II, mais il lui manqua le feu céleste.

Voltaire est plus grand que sa philosophie, parce qu'il y a en lui plus

qu'un philosophe; il y a en lui plus qu'un poëte, il y a un homme. Si

Dieu ne rayonne pas comme le soleil de l'infini dans la sagesse du

philosophe ni dans les vers du poëte, Dieu inspire l'homme vers la

vérité et la justice.

Le mot qui résumerait le plus nettement le génie de Voltaire serait la

raison. Toutes ses œuvres sont là pour l'attester, poésie ou prose,

poëme ou pamphlet, tragédie ou conte. Cette raison sans merci nous a

supprimé bien des pages charmantes où son esprit eût si luxueusement

doré les arabesques de la fantaisie. Oui, la raison, cette vigne sans

ivresse où se sont abreuvés Charron, Montaigne, Molière, La Fontaine.

La raison, n'est-ce pas le sentiment du beau et du bien? n'est-ce pas

la corne d'abondance d'où tombent tous les fruits du génie? Est-ce

avec autre chose que Voltaire a produit des chefs-d'œuvre littéraires

et remué l'humanité? N'est-ce pas avec la raison qu'il a vaincu les

mauvais philosophes et les mauvais dévots?

Dans l'œuvre de Voltaire, la raison se montre à chaque pas, comme une

âme qui éclaire et qui anime. Il y a un poëte qui chante, mais il y a

aussi un homme qui va dire la vérité. Ce n'est point assez de parler

la langue des dieux, il veut parler aussi la langue des hommes. «Sa

prose est une épée; elle brille, elle siffle, elle pousse en avant,

elle tue,» a dit M. Désiré Nisard. C'est avec cette épée flamboyante

qu'il traverse l'histoire, la philosophie et la religion, répandant la

lumière et combattant l'erreur--souvent par l'erreur.

En poésie, dans la poésie de Voltaire lui-même, la raison a souvent

tort, car la raison proscrit l'enthousiasme et la témérité. Or y a-t-il

un grand poëte sans ces deux majestueux défauts? Voltaire n'a pu se

sauver que dans le conte, l'épître et la satire. Là, c'est l'esprit

qui parle dans toute sa grâce, dans tout son feu, dans tout son charme.

Quelquefois la fantaisie vient d'un pied léger se hasarder dans le

domaine de Voltaire; elle y chante le _Mondain,_ elle y dit _les Vous

et les Tu_. Mais presque toujours, dans cette poésie étincelante,

l'esprit seul a la parole.

Si la raison a tort dans la poésie qui s'élève sur les ailes de la

rêverie et de l'enthousiasme, la raison reprend bien sa place dans la

poésie qui raisonne tout en rimant, dans la poésie qui parle à l'idée

tout en parlant au sentiment. Ainsi, n'est-ce pas la raison qui a

présidé à ces tragédies, ces contes, ces épîtres, où Voltaire court de

rime en rime à la recherche de la vérité?

Suivez pas à pas cette raison par toutes ses routes fertiles: en

philosophie, elle a créé la critique; elle a saisi hardiment, d'une

main impitoyable, le côté ridicule de toutes les philosophies qui

s'étaient pavanées ici-bas dans leur robe de pourpre ou dans leurs

guenilles. En politique, la raison de Voltaire produit l'amour de la

patrie et l'amour de la liberté; elle relève l'homme à sa hauteur,

elle proscrit les traces dernières de la féodalité, elle glorifie

la noblesse du cœur et de l'esprit[123]. En religion, la raison de

Voltaire se passionne; mais n'est-ce pas souvent la raison? S'il est

allé trop loin, c'est qu'il pressentait qu'il perdrait du terrain.

N'écrivait-il pas à d'Alembert: «Le temps fera distinguer ce que nous

avons pensé d'avec ce que nous avons dit?»

Et quand on a lu Voltaire, quand on a vécu sa vie, quand on a étudié ce

grand homme dans son œuvre comme dans ses œuvres, on dit avec Gœthe:

«On n'est point surpris que Voltaire se soit assuré en Europe, sans

contestation, la monarchie universelle des esprits: ceux mêmes qui

auraient eu des titres à lui opposer reconnaissaient sa suprématie, et

donnaient l'exemple de n'être que les grands de son empire. Depuis sa

mort, la renommée fait encore retentir d'un pôle à l'autre le bruit

de sa gloire immortelle. Voltaire sera toujours regardé comme le plus

grand homme en littérature des temps modernes, et peut-être même de

tous les siècles; comme la création la plus étonnante de l'auteur

de la nature, création où il s'est plu à rassembler une seule fois,

dans la frêle et périlleuse organisation humaine, toutes les variétés

du talent, toutes les gloires du génie, toutes les puissances de la

pensée.»

Que dire après Gœthe, celui-là qui a continué le dix-huitième siècle en

plein dix-neuvième siècle?

Le roi Voltaire · 第 135 / 187 题