I.

Les œuvres de Voltaire se composent de soixante-dix volumes[108]. Son

œuvre, c'est la raison armée d'esprit.

A son point de départ dans la vie, Voltaire semble avoir compris qu'il

avait trop de chemin à faire pour descendre toujours au fond des

choses, lui qui voulait régner à toutes les surfaces. En poésie comme

en histoire, en histoire comme en philosophie, il ouvre une glorieuse

campagne; mais dès qu'il a pris quelques drapeaux, il crie victoire

et court à d'autres aventures. Il voyage à bride abattue sur les deux

hémisphères de la pensée. Rien ne l'arrête, il ira partout, même quand

il ne saura pas son chemin. Mais connaîtra-t-il bien le pays parcouru?

Non. Il a tout vu à vol d'oiseau, avec le regard de l'aigle, il est

vrai, mais le vol de l'aigle est trop rapide. Comme l'aigle aussi, il

a osé regarder le soleil, mais le soleil ne lui a-t-il pas donné plus

d'éblouissement que de lumière?

Au lieu de chercher la Muse dans la forêt ténébreuse de l'inspiration,

il l'a violée gaiement après souper, sans bien savoir si c'était la

Muse. Au lieu d'étudier pieusement les archives du passé pour écrire

l'histoire, il inventait l'histoire. «On fait l'histoire, l'histoire

n'est jamais faite.» Dieu n'a-t-il pas créé le monde à son image?

Voltaire créait à l'image de son esprit. Le philosophe était-il plus

convaincu que le poëte et l'historien, lui qui, tour à tour, riait de

ses timidités et surtout de ses audaces?

Ce qui domine dans son œuvre comme dans ses œuvres, c'est le sentiment

du bien plutôt que le sentiment du beau; car, pour le philosophe, le

beau n'est pas toujours le bien. Toutefois, j'essayerai de démontrer

que le sentiment du beau, qui est le sentiment de l'art, a aussi

préoccupé Voltaire.

Winckelmann disait avec quelque raison: «La plupart des écrivains ne

sont pas plus en état de parler des œuvres d'art que les pèlerins ne

le sont de donner une exacte description de Rome.» On avait la foi,

on n'avait pas les yeux. Les écrivains français réfugiés en Hollande

s'épuisaient en disputes théologiques et ne dépensaient pas une heure

devant Rembrandt, qui était pourtant un fier théologien, et devant

Ruysdaël, qui chantait la poésie de l'œuvre de Dieu. Jean-Jacques

lui-même, Jean-Jacques, qui avait une palette si lumineuse et un

pinceau si vif, passait par Venise sans voir les peintres vénitiens.

S'il rapportait un tableau de l'Adriatique, c'était un tableau à la

Jean-Jacques et non à la Giorgione.

Voltaire, avant que Diderot eût parlé, avait le sentiment de l'art.

A chaque page de ses lettres, on voit qu'il aspire au pays des

chefs-d'œuvre. Il dit sans cesse qu'il ne veut pas mourir sans avoir

reçu au Vatican, non pas la bénédiction du pape, mais celle de

Michel-Ange, ce pape éternel de l'art moderne. Il veut voir Titien

à Venise, Raphaël à Rome. Il veut voir à Pompéi et à Herculanum les

vestiges de l'art antique. Quoique toujours malade, il n'ira pas en

Italie pour le soleil, mais pour les enfants du soleil. Que lui importe

s'il souffre! c'est sa destinée. Son esprit passe toujours avant son

corps.

Voltaire proclame la suprématie universelle des arts plastiques. «Il

n'en est pas de la peinture comme de la musique et de la poésie. Une

nation peut avoir un chant qui ne plaise qu'à elle, parce que le génie

de sa langue n'en admettra pas d'autres; mais les peintres doivent

représenter la nature, qui est la même dans tous les pays[109].»

Voltaire a jugé un peu de haut, dans son _Siècle de Louis XIV_, les

peintres français du dix-septième siècle. Mais il a vu juste, comme

presque toujours, plus juste que Diderot jugeant les peintres du

dix-huitième siècle. Voltaire voyait par l'œil simple, Diderot était

trop artiste pour bien voir: la passion a toujours des prismes devant

les yeux. Que si, dans cent ans, on consulte le jugement de nos

meilleurs critiques contemporains sur les peintres du dix-neuvième

siècle, on s'apercevra, je le crains bien, qu'ils se sont plus trompés

que Voltaire.

L'historien était en Prusse lorsqu'il écrivit le _Siècle de Louis

XIV_. Il regrettait, pour parler des peintres, de ne pas revoir leurs

tableaux; mais son vif souvenir lui permit de ne pas se tromper.

Selon lui, Poussin est le peintre des penseurs, mais il lui reproche

d'avoir outré le sombre du coloris de l'école romaine. Pour Voltaire,

Le Sueur est un peintre qui avait élevé son art au plus haut point,

mais qui mourut trop jeune. On méprise beaucoup Le Brun; Voltaire, tout

en lui préférant Le Sueur, le reconnaît grand maître. «Son tableau

de la _Famille de Darius_, qui est à Versailles, n'est point effacé

par le coloris du tableau de Paul Véronèse, qu'on voit à côté.» Et

Voltaire constate que par le dessin, la composition, la grandeur et

le sentiment, on laisse derrière soi les peintres qui n'ont que leur

palette. Il veut qu'il n'y ait de grands peintres que ceux-là qui

travaillent pour être gravés.

Voltaire n'aime pas beaucoup Mignard, mais il salue avec sympathie

Bourdon et Valentin. Non-seulement il proclame Rigaud un grand

portraitiste, mais il signale comme un chef-d'œuvre digne d'être

comparé aux tableaux de Rubens le tableau où Rigaud a représenté le

cardinal de Bouillon ouvrant l'année sainte.

Où Voltaire se trompe, c'est devant le _Salon d'Hercule_ de Lemoine,

qu'il regarde avec trop d'enthousiasme comme une des grandes pages de

l'histoire de l'art; mais il ne se trompe ni sur Desportes, ni sur

Oudry, les peintres d'animaux; ni sur Raoux, ce peintre inégal qui se

souvient des Vénitiens et des Flamands; ni sur les Boulogne, le bon

Boulogne et le mauvais Boulogne; ni sur Watteau, qui excelle dans le

gracieux, «comme Teniers a excellé dans le grotesque;» ni sur Santerre,

dont il vante les grâces et les voluptés, dont le coloris «vrai et

tendre» lui fait chanter un hymne devant le tableau d'_Adam et Ève_,

où Santerre a représenté, après la lettre, Philippe d'Orléans et la

marquise de Parabère.

Dans une lettre au comte d'Argental, Voltaire s'indigne de voir la cour

préférer le dernier des Coypel[110] au dernier des Vanloo. Il s'indigne

avec raison; car, entre le peintre prétentieux qui se laissait comparer

à Raphaël, et le peintre sans prétention qui peignait d'immortels

déjeuners de chasse avec un pinceau parisien et une palette flamande,

il y avait tout un abîme.

Voltaire croyait que le dix-huitième siècle l'emporterait par le ciseau

sur le siècle de Louis XIV.

Il attendait son voyage à Rome pour avoir une opinion sur

l'architecture; il admirait la colonnade du Louvre, mais il ne

levait jamais les yeux sur Notre-Dame de Paris. S'il vante la façade

de Saint-Gervais, c'est qu'il a demeuré rue de Longpont. Il avait

mieux étudié la gravure. Il possédait beaucoup d'estampes d'après les

écoles italienne, flamande et française. Il aimait les ciselures, les

médailles, les montres, les éventails. On consultait son goût chez

le duc de Sully, chez la marquise de Mimeure, chez le maréchal de

Villars, sur les tentures, les tapisseries[111], les porcelaines. Dans

les jardins, quoiqu'il appréciât Le Nôtre, il ne voulait pas, comme

Boileau, qu'on taillât sous ses yeux l'if et le chèvrefeuille.

Voltaire aimait les beaux livres et se préoccupait de l'art

typographique. Il veillait sur les éditions de ses œuvres avec une

sollicitude jalouse. Non-seulement il désignait les peintres et les

dessinateurs pour les estampes, mais il rédigeait lui-même les sujets à

graver.

Il disait sans cesse, en traversant le vieux Paris, sans air et sans

soleil, qu'il lui semblait plutôt un repaire de truands qu'un pays

habité par le peuple le plus spirituel de la terre: «Quand donc un

autre Louis XIV bâtira-t-il le Versailles du peuple? C'était en vain

qu'il parlait de Paris aux ministres et aux maîtresses du roi; on

lui répondait que le Trianon était un séjour charmant. Et Voltaire

s'écriait avec chagrin: «S'il ne se trouve ni un roi ni un homme pour

rebâtir Paris, il faut pleurer sur les ruines de Jérusalem.»»

Et quand il voit que Louis XV ne bâtira ni Versailles ni Paris, qu'il

se contentera d'édifier la Madeleine, pour que toutes ses maîtresses

aillent y répandre un jour les larmes de la pénitence, Voltaire

s'adresse aux Parisiens eux-mêmes. Il leur rappelle que Londres,

consumée par les flammes, se releva en deux années devant les bravades

de toute l'Europe, qui lui disait: «Dans vingt ans tu ne seras encore

qu'une ruine[112].»

Voltaire s'est indigné, lui aussi, de voir le Louvre inachevé:

Monument imparfait de ce siècle vanté

Qui sur tous les beaux-arts a fondé sa mémoire,

Vous verrai-je toujours, en attestant sa gloire,

Faire un juste reproche à sa prospérité?

Faut-il que l'on s'indigne alors qu'on vous admire;

Et que les nations qui veulent nous braver,

Fières de nos défauts, soient en droit de nous dire

Que nous commençons tout pour ne rien achever?

Sous quels débris honteux, sous quel amas rustique

On laisse ensevelis ces chefs-d'œuvre divins!

Quel barbare a mêlé la bassesse gothique

A toute la grandeur des Grecs et des Romains?

Louvre, palais pompeux dont la France s'honore,

Sois digne de ce roi, ton maître et notre appui;

Embellis les climats que sa vertu décore,

Et dans tout ton éclat montre-toi comme lui.

Les vers de Voltaire, écrits sur les genoux de madame de Pompadour, qui

décorait la vertu de Louis XV, ne firent pas continuer le Louvre. En

ce temps-là, Paris était à Versailles, et le palais des chefs-d'œuvre

était le Parc-aux-Cerfs.

Le roi Voltaire · 第 133 / 187 题