V.

Cependant le roi recevait les ambassadeurs des grandes puissances.

Son ministre des relations extérieures, M. de Grimm, rapporte ainsi

l'arrivée à Fernex du prince Koslowski: «Vers la fin du mois dernier,

M. le prince Koslowski, dépêché en ambassade extraordinaire par

l'impératrice de Russie, accompagné d'un officier des gardes, est

arrivé au château de Fernex, et a remis à M. de Voltaire, de la part

de Sa Majesté Impériale, une boîte ronde d'ivoire à gorge d'or,

artistement travaillée et tournée de la propre main de l'impératrice.

Cette boîte était enrichie du portrait de Sa Majesté Impériale, entouré

de superbes diamants. Une pelisse magnifique fut en même temps remise

au patriarche, de la part de Sa Majesté, pour le garantir du vent des

Alpes. Ces présents étaient accompagnés d'une traduction française du

_Code de Catherine II_, et d'une lettre digne et du génie qui l'a

dictée et de celui auquel elle était destinée. On prétend que cette

ambassade impériale a rajeuni Voltaire de dix ans. M. Hubert, connu par

ses découpures, a proposé, il y a quelque temps, à Sa Majesté Impériale

de faire la vie privée de M. de Voltaire dans une suite de tableaux, et

cette proposition ayant été agréée, il est actuellement occupé de ce

travail. Il a envoyé à l'impératrice, pour son coup d'essai, le tableau

de la réception de l'ambassade impériale au château de Fernex.»

On n'a que trois portraits de Voltaire jeune; on en a trois cents

de Voltaire vieux, sans compter les découpures de Hubert, qui

représentent le vieux philosophe dans toutes les actions de sa vie: à

pied et en carrosse, au lit et à la table, écrivant sur un volume de

l'_Encyclopédie_, ou donnant le pain bénit à ses paroissiens, dessinant

l'architecture du château de l'Antechrist, et posant la première pierre

d'une église; Voltaire à la ferme, Voltaire au salon, Voltaire jouant

_Mahomet_, Voltaire partout, Voltaire toujours. Il a été souvent la

proie des mauvais peintres. Il se laissait exécuter le plus souvent

par charité pour le barbouilleur. Un jour, pourtant, il se trouva si

laid dans son portrait et si laid dans la nature, car ce jour-là,

c'était un portrait pris sur le vif, qu'il décréta que les peintres ne

seraient plus reçus à Fernex, hormis pour y trouver, comme tous les

voyageurs, bonne table et bon gîte. Mais il eut beau faire, le peintre

se présentait à madame Denis sous la figure d'un marchand d'étoffes,

ou à Voltaire sous la figure d'un bouquiniste. Et d'ailleurs, dans

les promenades du poëte, les portraitistes se cachaient derrière les

buissons, témoin cette lettre à madame du Bocage: «Il est vrai, madame,

qu'un jour, en me promenant dans les tristes campagnes de Berne avec

un illustrissime et excellentissime avoyer de la république, on avait

aposté le graveur de cette république, qui me dessina. Mais comme les

armes de nos seigneurs sont un ours, il ne crut pas pouvoir mieux faire

que de me donner la figure de cet animal. Il me dessina ours, me grava

ours.»

Le maréchal de Richelieu était de la cour de Fernex: «C'est mon

héros et mon débiteur,» disait souvent Voltaire; mais le maréchal

disait de Voltaire: «C'est mon ami[63].» Le poëte avait écrit au

début: «Mon héros ne sait pas l'orthographe, mais vous verrez qu'il

sera de l'Académie avant moi.» Et en effet, cette prédiction s'était

bientôt accomplie. Richelieu osa être courtisan à Fernex en regard

de Versailles. Voltaire était son contemporain et son compagnon

d'aventures. Ils s'étaient rencontrés deux fois sur le chemin de la

Bastille; ils avaient soupé ensemble; ils avaient aimé les mêmes

comédiennes; ils avaient dominé leur siècle: Voltaire par les hommes,

Richelieu par les femmes.

On a peine à croire aujourd'hui au triomphe insolent du duc de

Richelieu, ce héros des ruelles, ce demi-dieu des oratoires, ce don

Juan des coulisses qui enlevait du même coup la grande coquette,

l'amoureuse et l'ingénue par-dessus le marché. En lisant ses hauts

faits, on crie au roman; mais les lettres sont encore là, plus vraies

que celles de la _Nouvelle Héloïse_. Par exemple, en 1788, quand on

dépouilla la correspondance du maréchal de Richelieu, on découvrit

que le jour de sa réception à l'Académie il avait reçu trois lettres

plus ou moins passionnées de mademoiselle de Charolais, de la d'Averne

et de madame de Villeroy. Une seule de ces trois lettres avait été

décachetée, c'était celle de mademoiselle de Charolais. Les deux

autres lettres avaient été mises dans un carton avec cette étiquette

impertinente de la main du duc de Richelieu: _Lettres pour le même jour

que je n'ai pas eu le temps de lire_[64].

Le maréchal de Richelieu alla plus d'une fois faire sa cour à Voltaire,

mais c'était surtout aux femmes qui se trouvaient en pèlerinage à

Fernex que le vainqueur de Minorque débitait ses galanteries surannées.

Un soir, il dit à Voltaire qu'il y a trop de républicains de Genève à

sa table et qu'il désire souper en tête-à-tête avec une jeune royaliste

qui arrive de Paris. Voltaire ne veut rien refuser à son héros, parce

que son héros est toujours son débiteur. Mais tout en soupant avec les

républicains de Genève, il est inquiet de ses royalistes de Paris. Il

se lève de table et va pour les surprendre dans leur tête-à-tête. «Je

m'y attendais bien,» s'écrie-t-il en rentrant. Le maréchal de Richelieu

était à genoux devant la dame, qui lui faisait l'injure de ne pas le

prendre au sérieux. «Entre nous, dit Voltaire, je crois que je vous ai

sauvés tous les deux d'une grande humiliation.»

Le prince de Ligne fut, comme le duc de Richelieu, un des courtisans

du roi Voltaire, qui avait été le courtisan de son père cinquante ans

plus tôt. A son arrivée à Fernex, Voltaire, de peur que sa visite ne

fût ennuyeuse, prit médecine à tout hasard afin de se pouvoir dire

malade; mais il le reconnut bon prince et le garda quelque temps. «Je

voudrais me rappeler, dit le prince de Ligne, les choses sublimes,

simples, gaies, aimables, qui partaient sans cesse de lui; mais, en

vérité, c'est impossible: je riais ou j'admirais, j'étais toujours dans

l'ivresse[65].»

Cette «ivresse» du prince de Ligne devant l'esprit de Voltaire me

rappelle d'autres enthousiasmes princiers.

Si jamais poëte fut reconnu poëte à son aurore, c'est Voltaire, Qui

donc, avant lui ou après lui, a trouvé un prince du sang pour lui rimer

un compliment comme celui-ci? Ces vers du prince de Conti, après la

première représentation d'_Œdipe_, prouvent que Voltaire commença de

bonne heure à avoir sa cour:

Ayant puisé ses vers aux eaux de l'Aganippe,

Pour son premier projet il fait le choix d'Œdipe:

Et, quoique dès longtemps ce sujet fût connu,

Par un style plus beau cette pièce changée

Fit croire des enfers Racine revenu,

Ou que Corneille avait la sienne corrigée.

Et le duc de Villars, qui écrivait à Voltaire malade: «Personne ne

connaît mieux que vous les Champs-Élysées, et personne assurément ne

peut s'attendre à y être mieux reçu. Vous trouverez d'abord Homère et

Virgile qui viendront vous en faire les honneurs et vous dire avec un

sourire malicieux que la joie qu'ils ont de vous voir est intéressée,

puisque, par quelques années d'une plus longue vie, leur gloire aurait

été entièrement effacée. L'envie et les autres passions se conservent

en ces pays-là; du moins, il me semble que Didon s'enfuit dès qu'elle

aperçoit Énée: quoi qu'il en soit, n'y allons que le plus tard que nous

pourrons.»

Mais il faudrait soixante-dix volumes pour inscrire tous les vers,

tous les compliments, tous les éloges des courtisans de Voltaire, à

commencer par Frédéric le Grand et Catherine la Grande[66].

Le roi Voltaire · 第 108 / 187 题