Cependant le roi recevait les ambassadeurs des grandes puissances.
Son ministre des relations extérieures, M. de Grimm, rapporte ainsi
l'arrivée à Fernex du prince Koslowski: «Vers la fin du mois dernier,
M. le prince Koslowski, dépêché en ambassade extraordinaire par
l'impératrice de Russie, accompagné d'un officier des gardes, est
arrivé au château de Fernex, et a remis à M. de Voltaire, de la part
de Sa Majesté Impériale, une boîte ronde d'ivoire à gorge d'or,
artistement travaillée et tournée de la propre main de l'impératrice.
Cette boîte était enrichie du portrait de Sa Majesté Impériale, entouré
de superbes diamants. Une pelisse magnifique fut en même temps remise
au patriarche, de la part de Sa Majesté, pour le garantir du vent des
Alpes. Ces présents étaient accompagnés d'une traduction française du
_Code de Catherine II_, et d'une lettre digne et du génie qui l'a
dictée et de celui auquel elle était destinée. On prétend que cette
ambassade impériale a rajeuni Voltaire de dix ans. M. Hubert, connu par
ses découpures, a proposé, il y a quelque temps, à Sa Majesté Impériale
de faire la vie privée de M. de Voltaire dans une suite de tableaux, et
cette proposition ayant été agréée, il est actuellement occupé de ce
travail. Il a envoyé à l'impératrice, pour son coup d'essai, le tableau
de la réception de l'ambassade impériale au château de Fernex.»
On n'a que trois portraits de Voltaire jeune; on en a trois cents
de Voltaire vieux, sans compter les découpures de Hubert, qui
représentent le vieux philosophe dans toutes les actions de sa vie: à
pied et en carrosse, au lit et à la table, écrivant sur un volume de
l'_Encyclopédie_, ou donnant le pain bénit à ses paroissiens, dessinant
l'architecture du château de l'Antechrist, et posant la première pierre
d'une église; Voltaire à la ferme, Voltaire au salon, Voltaire jouant
_Mahomet_, Voltaire partout, Voltaire toujours. Il a été souvent la
proie des mauvais peintres. Il se laissait exécuter le plus souvent
par charité pour le barbouilleur. Un jour, pourtant, il se trouva si
laid dans son portrait et si laid dans la nature, car ce jour-là,
c'était un portrait pris sur le vif, qu'il décréta que les peintres ne
seraient plus reçus à Fernex, hormis pour y trouver, comme tous les
voyageurs, bonne table et bon gîte. Mais il eut beau faire, le peintre
se présentait à madame Denis sous la figure d'un marchand d'étoffes,
ou à Voltaire sous la figure d'un bouquiniste. Et d'ailleurs, dans
les promenades du poëte, les portraitistes se cachaient derrière les
buissons, témoin cette lettre à madame du Bocage: «Il est vrai, madame,
qu'un jour, en me promenant dans les tristes campagnes de Berne avec
un illustrissime et excellentissime avoyer de la république, on avait
aposté le graveur de cette république, qui me dessina. Mais comme les
armes de nos seigneurs sont un ours, il ne crut pas pouvoir mieux faire
que de me donner la figure de cet animal. Il me dessina ours, me grava
ours.»
Le maréchal de Richelieu était de la cour de Fernex: «C'est mon
héros et mon débiteur,» disait souvent Voltaire; mais le maréchal
disait de Voltaire: «C'est mon ami[63].» Le poëte avait écrit au
début: «Mon héros ne sait pas l'orthographe, mais vous verrez qu'il
sera de l'Académie avant moi.» Et en effet, cette prédiction s'était
bientôt accomplie. Richelieu osa être courtisan à Fernex en regard
de Versailles. Voltaire était son contemporain et son compagnon
d'aventures. Ils s'étaient rencontrés deux fois sur le chemin de la
Bastille; ils avaient soupé ensemble; ils avaient aimé les mêmes
comédiennes; ils avaient dominé leur siècle: Voltaire par les hommes,
Richelieu par les femmes.
On a peine à croire aujourd'hui au triomphe insolent du duc de
Richelieu, ce héros des ruelles, ce demi-dieu des oratoires, ce don
Juan des coulisses qui enlevait du même coup la grande coquette,
l'amoureuse et l'ingénue par-dessus le marché. En lisant ses hauts
faits, on crie au roman; mais les lettres sont encore là, plus vraies
que celles de la _Nouvelle Héloïse_. Par exemple, en 1788, quand on
dépouilla la correspondance du maréchal de Richelieu, on découvrit
que le jour de sa réception à l'Académie il avait reçu trois lettres
plus ou moins passionnées de mademoiselle de Charolais, de la d'Averne
et de madame de Villeroy. Une seule de ces trois lettres avait été
décachetée, c'était celle de mademoiselle de Charolais. Les deux
autres lettres avaient été mises dans un carton avec cette étiquette
impertinente de la main du duc de Richelieu: _Lettres pour le même jour
que je n'ai pas eu le temps de lire_[64].
Le maréchal de Richelieu alla plus d'une fois faire sa cour à Voltaire,
mais c'était surtout aux femmes qui se trouvaient en pèlerinage à
Fernex que le vainqueur de Minorque débitait ses galanteries surannées.
Un soir, il dit à Voltaire qu'il y a trop de républicains de Genève à
sa table et qu'il désire souper en tête-à-tête avec une jeune royaliste
qui arrive de Paris. Voltaire ne veut rien refuser à son héros, parce
que son héros est toujours son débiteur. Mais tout en soupant avec les
républicains de Genève, il est inquiet de ses royalistes de Paris. Il
se lève de table et va pour les surprendre dans leur tête-à-tête. «Je
m'y attendais bien,» s'écrie-t-il en rentrant. Le maréchal de Richelieu
était à genoux devant la dame, qui lui faisait l'injure de ne pas le
prendre au sérieux. «Entre nous, dit Voltaire, je crois que je vous ai
sauvés tous les deux d'une grande humiliation.»
Le prince de Ligne fut, comme le duc de Richelieu, un des courtisans
du roi Voltaire, qui avait été le courtisan de son père cinquante ans
plus tôt. A son arrivée à Fernex, Voltaire, de peur que sa visite ne
fût ennuyeuse, prit médecine à tout hasard afin de se pouvoir dire
malade; mais il le reconnut bon prince et le garda quelque temps. «Je
voudrais me rappeler, dit le prince de Ligne, les choses sublimes,
simples, gaies, aimables, qui partaient sans cesse de lui; mais, en
vérité, c'est impossible: je riais ou j'admirais, j'étais toujours dans
l'ivresse[65].»
Cette «ivresse» du prince de Ligne devant l'esprit de Voltaire me
rappelle d'autres enthousiasmes princiers.
Si jamais poëte fut reconnu poëte à son aurore, c'est Voltaire, Qui
donc, avant lui ou après lui, a trouvé un prince du sang pour lui rimer
un compliment comme celui-ci? Ces vers du prince de Conti, après la
première représentation d'_Œdipe_, prouvent que Voltaire commença de
bonne heure à avoir sa cour:
Ayant puisé ses vers aux eaux de l'Aganippe,
Pour son premier projet il fait le choix d'Œdipe:
Et, quoique dès longtemps ce sujet fût connu,
Par un style plus beau cette pièce changée
Fit croire des enfers Racine revenu,
Ou que Corneille avait la sienne corrigée.
Et le duc de Villars, qui écrivait à Voltaire malade: «Personne ne
connaît mieux que vous les Champs-Élysées, et personne assurément ne
peut s'attendre à y être mieux reçu. Vous trouverez d'abord Homère et
Virgile qui viendront vous en faire les honneurs et vous dire avec un
sourire malicieux que la joie qu'ils ont de vous voir est intéressée,
puisque, par quelques années d'une plus longue vie, leur gloire aurait
été entièrement effacée. L'envie et les autres passions se conservent
en ces pays-là; du moins, il me semble que Didon s'enfuit dès qu'elle
aperçoit Énée: quoi qu'il en soit, n'y allons que le plus tard que nous
pourrons.»
Mais il faudrait soixante-dix volumes pour inscrire tous les vers,
tous les compliments, tous les éloges des courtisans de Voltaire, à
commencer par Frédéric le Grand et Catherine la Grande[66].