VI.

Madame Suard, qui tout enfant avait vu venir Voltaire chez son père

dans un voyage de Flandre, lui rendit cette visite à Fernex quand

Voltaire allait mourir. Suard a publié les lettres de sa femme datées

de Fernex. En les lisant, on sent à chaque ligne que c'est la vérité

elle-même qui parle; or, la vérité a ce jour-là des enthousiasmes

religieux pour celui qui était encore tout esprit, mais qui ne

songeait plus qu'à sa mission providentielle. Voltaire disait alors

à Lazare: «Je vais descendre dans le tombeau, mais je soulève de ma

main défaillante le couvercle du tien et je te dis: Sois libre, pauvre

homme!»

Madame Suard peint fidèlement avec quelle sainte ardeur on allait alors

en pèlerinage à Fernex. «Enfin, s'écrie-t-elle dans sa première lettre,

j'ai vu M. de Voltaire! Jamais les transports de sainte Thérèse n'ont

pu surpasser ceux que m'a fait éprouver la vue de ce grand homme. Il

me semblait que j'étais en présence d'un dieu; le cœur me battait avec

violence en entrant dans la cour de ce château consacré.» Voltaire

était allé se promener. Il revint bientôt en s'écriant: «Où est-elle?

c'est une âme que je viens chercher.» Et madame Suard s'avance toute

pâle et toute chancelante: «Cette âme, monsieur, elle est toute

remplie de vous; si on brûlait vos œuvres, on les retrouverait en

moi.--Corrigées,» dit Voltaire avec ce vif esprit d'à-propos qu'il

garda jusqu'au dernier moment.

Mais je laisse parler madame Suard. «Il est impossible de décrire le

feu de ses yeux, ni les grâces de sa figure. Quel sourire enchanteur.

Ah! combien je fus surprise quand, à la place de la figure décrépite

que je croyais voir, parut cette physionomie pleine d'expression;

quand, au lieu d'un vieillard voûté, je vis un homme d'un maintien

droit, élevé et noble avec abandon. Il n'y a pas dans sa figure une

ride qui ne forme une grâce.» Voltaire avait quatre-vingt-un ans.

Madame Suard lui débita tous ses enthousiasmes. «Vous me gâtez, vous

voulez me tourner la tête; je vais devenir amoureux de vous.» Et en

effet, voilà Voltaire amoureux. Madame Suard lui baise les mains et le

conjure de se retirer dans son cabinet. Il rentre chez lui et elle se

promène dans les jardins. Mais au détour d'une allée, voilà Voltaire,

plus jeune que jamais, qui la surprend pour continuer la conversation.

Il est vrai qu'il devait prendre plaisir à ces jolis commérages de ce

bas-bleu qui lui disait, entre autres choses: «Ah! si vous pouviez

être témoin des acclamations qui s'élèvent aux assemblées publiques,

à l'Académie ou ailleurs, lorsqu'on y prononce votre nom, comme

vous seriez content de notre reconnaissance et de notre amour! Qu'il

me serait doux de vous voir assister à votre gloire! Que n'ai-je la

puissance d'un dieu pour vous y transporter!--J'y suis, j'y suis!»

s'écria Voltaire en embrassant madame Suard.

Au dîner, Voltaire croit qu'il a vingt ans, et il mange des fraises

comme lorsqu'il les cueillait dans les bois avec mademoiselle

de Corsembleu. Mais les fraises ne passèrent pas; l'amour eut

une indigestion. «C'est égal, dit-il le lendemain quand il revit

madame Suard, vous me rendez la vie.» Et comme elle lui baisait les

mains:--«Je suis heureux d'être mourant; vous ne me traiteriez pas si

bien si je n'avais que vingt ans.--Je ne pourrais vous aimer davantage,

mais je serais forcée de vous cacher les battements de mon cœur, si

vous aviez vingt ans.»

Et madame Suard écrit à son mari: «Les quatre-vingts ans de M. de

Voltaire mettent ma passion bien à l'aise.» Toutefois, madame Suard

parle à son mari de Voltaire avec une adoration qui eût peut-être

inquiété le futur secrétaire perpétuel, si déjà elle ne l'eût habitué

aux tendresses extraconjugales avec son ami Condorcet. «Il faut voir,

dit-elle, avec quelle grâce Voltaire a voulu se mettre à mes pieds.

Cette grâce est dans son maintien, dans son geste, dans tous ses

mouvements; elle tempère le feu de ses regards, dont l'éclat est encore

si vif qu'on pourrait à peine le supporter s'il n'était adouci par une

grande sensibilité. Ses yeux, brillants et perçants comme ceux de

l'aigle, me donnent l'idée d'un être surhumain; je n'en ai pas dormi.»

Un peu plus tard, dans la journée, madame Suard revoit Voltaire. Cette

fois, il s'est fait beau: il a mis sa plus belle perruque et sa robe

de chambre des Indes. Que lui dit madame Suard en le voyant si bien

habillé? «Vous me rappelez aujourd'hui la statue de Pigale.--Vous

l'avez donc vue?--Si je l'ai vue! je l'ai baisée.--Elle vous l'a bien

rendu, n'est-ce pas?» dit Voltaire en ouvrant les bras. Et comme madame

Suard ne lui répondait qu'en lui baisant les mains: «Dites-moi donc

qu'elle vous l'a rendu.--Mais il me semble qu'elle en avait envie.» Et

Voltaire reproche à madame Suard de venir corrompre les mœurs de sa

république.

Et on monte en carrosse. On va se promener dans les bois: «J'étais dans

le ravissement; je tenais une de ses mains que je baisai une douzaine

de fois. Il me laissa faire, parce qu'il vit que c'était un bonheur.»

Heureusement qu'il n'était pas seul dans le carrosse. M. de Soltikof,

ambassadeur extraordinaire de Sa Majesté l'impératrice de toutes les

Russies à la cour du roi Voltaire, assistait à ce rajeunissement du

vieux Titan.

Le voyage fut charmant. On traversa des bois plantés par Voltaire, qui

étaient déjà des bois sérieux, pour arriver à une belle ferme, où le

philosophe fit admirer sa grange et sa vacherie. Il fallut que madame

Suard prît des mains de Voltaire une tasse de lait, une belle tasse

de porcelaine de Sèvres envoyée par madame de Pompadour. Et Voltaire

s'écriait:

Qu'il est doux d'employer le déclin de son âge

Comme le grand Virgile occupa son printemps!

Du beau lac de Mantoue il aimait le rivage;

Il cultivait la terre et chantait ses présents;

Mais, bientôt ennuyé des plaisirs du village,

D'Alexis et d'Aminte il quitta le séjour,

Et malgré Mévius il parut à la cour.

C'est la cour qu'on doit fuir, c'est ici qu'il faut vivre!

Dieu du jour, dieu des vers, j'ai ton exemple à suivre:

Tu gardas les troupeaux, mais c'était ceux d'un roi:

Je n'aime les moutons que quand ils sont à moi;

L'arbre qu'on a planté rit plus à notre vue

Que le parc de Versaille et sa vaste étendue[67].

Il fallut bientôt que Voltaire s'arrachât à ces dernières illusions

de l'amour, qui n'étaient d'ailleurs plus qu'un jeu pour ce Prométhée

déchaîné. Madame Suard lui écrivit sa lettre d'adieu, et Voltaire

répondit par celle-ci: «J'ai écrit à monsieur votre mari que j'étais

amoureux de vous. Ma passion a bien augmenté à la lecture de votre

lettre. Vous m'oublierez au milieu de Paris; et moi, dans mon désert

où l'on va jouer _Orphée_, je vous regretterai comme il regrettait

Eurydice; avec cette différence, que c'est moi le premier qui

descendrai aux enfers, et que vous ne viendrez point m'y chercher.»

Avant de quitter Voltaire, madame Suard lui avait demandé sa

bénédiction. «Je vais faire un long voyage, donnez-moi votre

bénédiction. Je la regarderai comme un préservatif aussi sûr contre

tous les dangers que celle de notre saint-père.»

Voilà comment parlait madame Suard la chrétienne, subjuguée par la

royauté et l'apostolat de Voltaire. Ce ne fut ni le roi ni l'apôtre

qui répondit. Voltaire regardait la dame «d'un air fin et doux, et

paraissait embarrassé de ce qu'il devait faire.» Il lui dit enfin:

«Mais je ne puis vous bénir de mes doigts; j'aime mieux vous passer mes

deux bras autour du cou.» Et il embrassa madame Suard.

Voltaire ne devait donner qu'une fois sa bénédiction pour unir le monde

nouveau au monde ancien dans l'esprit de Dieu et de la liberté: il la

donna au fils de Franklin.

Au temps de la visite de madame Suard, Voltaire passait presque tout

son temps couché. En ce temps-là, le trône de Voltaire, c'était donc

son lit. On l'y trouvait assis, couronné d'un bonnet de nuit attaché

par un ruban toujours frais, habillé d'une veste de satin blanc. En

face de son lit était appendu le portrait de madame du Chastelet. Dans

la ruelle, il voyait à toute heure les figures de Calas et de Sirven,

deux gravures de la fabrique d'Épinal, qui pour lui étaient plus

expressives que les Vierges de Raphaël.

Ne prenant le matin que du café à la crème, ne dînant pas, soupant

à huit heures avec des œufs brouillés, il travaillait tout le jour,

et ne réservait qu'une heure aux étrangers qui lui venaient faire

leur cour. La table du château était plus abondante que la sienne.

Son hospitalité était celle d'un roi. Tous les visiteurs, tous les

pèlerins, tous les enthousiastes trouvaient, quelle que fût l'heure,

une bonne volaille arrosée de vin de Moulin-à-Vent. Cette hospitalité

commençait aux grands seigneurs et ne s'arrêtait pas aux pauvres. Je

lis dans une lettre de madame Suard que tous les paysans qui passaient

par Fernex y trouvaient un dîner prêt et une pièce de vingt-quatre sous

pour continuer leur route. Les insulteurs du roi Voltaire--de l'avare

Voltaire--auraient-ils donné une pistole?

Le roi Voltaire · 第 109 / 187 题