J'aime, comme tous les poëtes du temps, à faire mon voyage à Fernex.
Les peintres allaient à Rome, les poëtes à Fernex. J'arrive dans un
cabinet où sont épars des livres de toutes les langues et de toutes
les idées. Il y a deux hommes qui travaillent aux destinées ou aux
hasards du monde. Voltaire qui dicte, Wagnières qui écrit. Je m'incline
devant Voltaire, qui me tend la main sans interrompre sa phrase sitôt
faite. «Permettez, dit Wagnières, je crois que vous vous trompez sur
les textes.--Allez toujours, dit Voltaire, je me trompe, mais j'ai
raison. La vérité avant tout, l'histoire n'est pas faite, je la fais.»
Pendant qu'il parle, je le regarde de la tête aux pieds. Il est dans un
curieux équipage; c'est bien le pendant de Jean-Jacques en Arménien:
sa tête de feu emprisonnée dans une perruque gigantesque, une veste
garnie de fourrures, une culotte ventre de biche, des sandales aux
pieds, des livres plein les mains: voilà comment Voltaire m'apparaît.
Tout en dictant et en caressant les enfants de Wagnières[60], il me
parle de Paris, d'un grand homme qui s'appelle Diderot, d'un polisson
qui s'appelle Nonnotte; il me parle de la poésie en homme qui n'a pas
pris le temps d'être un rêveur. Je lui parle de sa gloire, je demande
la grâce de souscrire pour sa statue. «Hélas, je suis bien nu pour un
poëte qui n'est ni jeune ni beau comme Apollon; mais je ne suis pas en
peine, ce gueux de Fréron me drapera.--Ce Fréron, lui dis-je, c'est
un aveugle.--Lui! c'est encore le seul critique. Il sait tout, ce
coquin-là.»
Vient un Genevois qui lui vante son _Histoire de Russie_. Il
s'impatiente, la vérité l'emporte sur l'orgueil. «Ne me parlez pas de
mon Histoire; si vous voulez savoir quelque chose, prenez celle de
Lacombe: il n'a reçu ni médailles ni fourrures, celui-là.»
Il me conduit dans son parc. Pendant que j'admire de bonne foi toutes
les splendeurs de cette nature grandiose, lui, qui ne communie guère
avec la nature, me fait d'une manière originale la satire de toute
chose. Il retrouve à chaque pas tout l'esprit de Candide. Au détour
d'une allée, nous rencontrons le R. P. Adam, qui n'est pas «le
premier homme du monde». Le bonhomme s'incline et sourit. Il attend
avec patience la première larme de repentir du pêcheur. «Père Adam,
où allez-vous?--A l'église.--Paresseux!» Le révérend père ne peut
s'empêcher de rire. «Vous oubliez qu'il est l'heure de faire notre
partie d'échecs.» Nous retournons au château; nous passons au salon.
Voltaire se met à la table de jeu et demande du café. Déjà très-animé,
il s'anime encore; le R. P. Adam n'ose profiter de ses avantages, il
se laisse gagner avec la plus touchante résignation[61].
Cependant madame Denis vient, toute maussade, embrasser son oncle;
elle se plaint de l'ennui, car l'ennui couche avec elle. C'est une
vieille montre de la manufacture de Fernex qui ne marque plus l'heure
de l'amour. Voltaire demande du café. On déjeune, Voltaire ne prend
que du café. Viennent les visiteurs, il leur donne audience tout
en se moquant de leur gravité. Il corrige les compliments outrés
d'une façon plaisante. Ainsi un avocat se présente avec toute son
éloquence de province. «Je vous salue, lumière du monde, dit-il avec
emphase.--Madame Denis, apportez les mouchettes!» s'écrie Voltaire.
Après l'heure de la gloire, c'est l'heure des affaires. Viennent les
fermiers, les emprunteurs, les locataires de Tourney et de Fernex,
tout un monde nourri par Voltaire. Il demande du café, encore du
café, toujours du café. Il se montre tour à tour facile et difficile;
il accueille les uns en père de famille, les autres en seigneur de
village. Il se promène encore dans le parc, quelquefois une bêche à
la main, quelquefois un livre, jamais une fleur[62]. Les nouvelles de
Paris viennent le surprendre; il pourrait alors se passer de café pour
vivre à pleine vie. Il rentre tout agité, il écrit vingt lettres en
moins d'une heure, faisant courir une plume imprudente qui se sauve par
l'esprit. Le soir, les hôtes du château, Condorcet, Ximenès, Marmontel,
La Harpe, Florian, viennent faire leur cour au roi, en compagnie de
quelques dames et de quelques comédiennes.