Voltaire fit bâtir sur ses dessins son célèbre château de Fernex.
«Vous serez enchanté de mon château. Il est d'ordre dorique, il durera
mille ans. Je mets sur la frise: VOLTAIRE FECIT. On me prendra dans la
postérité pour un fameux architecte.» C'était un mauvais architecte;
mais il n'oublia ni le théâtre, ni le cabinet d'histoire naturelle, ni
la bibliothèque[56], ni la galerie de tableaux[57]. Les dépendances du
château étaient des plus vastes: fermes, vignobles et bois de plus de
mille hectares. Ce palais royal était merveilleusement situé pour la
perspective: à l'horizon, des neiges éternelles; au pied des murs, des
parterres de roses; çà et là, des bosquets, des vignes en berceaux, des
vergers, des cabinets de jasmins, toute la féerie rustique[58].
L'église de Fernex menaçait ruine au premier vent d'orage. Comme cette
église masquait un beau point de vue, Voltaire la fit abattre, dans
le dessein d'en réédifier une autre ailleurs. Voici à ce sujet ce
qu'il écrit au comte d'Argental: «Comme j'aime passionnément à être le
maître, j'ai jeté par terre l'église; j'ai pris les cloches, l'autel,
les confessionnaux, les fonts baptismaux; j'ai envoyé mes paroissiens
entendre la messe à une lieue. Le lieutenant criminel et le procureur
du roi sont venus instrumenter. J'ai envoyé promener tout le monde. De
quoi se plaint monseigneur l'évêque d'Annecy? Son Dieu et le mien était
logé dans une grange, je le logerai dans un temple; le Christ était
de bois vermoulu, et je lui en ai fait dorer un comme un empereur.»
Cette lettre n'était qu'à moitié impie jusqu'à ces lignes: «Envoyez-moi
votre portrait et celui de madame Scaliger, je les mettrai sur mon
maître-autel.» L'église faite, il fit inscrire cette impertinence
sur le portail: VOLTAIRE A DIEU. Peu de jours après, il prêcha dans
l'église sans façon sur une bonne œuvre. Tout cela n'était guère d'un
humble catholique; mais alors Voltaire rachetait beaucoup de ses
péchés: il ouvrait ses mains pleines de bienfaits. Il y a toujours eu
dans sa vie des heures de rédemption.
Après avoir bâti un château, un théâtre et une église, il bâtit une
ville, où il appela tous ceux qui n'avaient pas de place au soleil
ailleurs. Il fonda une manufacture de montres dont le commerce
s'éleva bientôt à 400,000 livres par an. Il fit dessécher des marais
et défricher des terrains stériles, qu'il abandonna au travail des
laboureurs. Malgré tous ses bienfaits, il n'était pas en sûreté: les
évêques d'alentour demandaient avec insistance au parlement qu'un tel
homme fût à jamais banni du territoire. Dans un moment de crise, il
communia dans l'église de Fernex, disant qu'il voulait remplir ses
devoirs de chrétien, d'officier du roi et de seigneur de la paroisse.
L'évêque d'Annecy, ne croyant pas à la bonne foi du poëte, défendit
à tous les curés de son diocèse de le confesser, de l'absoudre et de
lui donner la communion. Voltaire, ne voulant pas qu'un évêque lui fît
la loi, même en matière religieuse, se mit au lit, joua le malade,
soutint à son médecin qu'il allait mourir, se fit donner l'absolution
par un capucin, communia dans sa chambre, et en fit sur-le-champ
dresser procès-verbal par le notaire du lieu. Cette action sacrilége
fut regardée comme une lâcheté par les philosophes. Voltaire croyait
n'avoir fait qu'une comédie de plus. Pour dénoûment il se fit nommer
père temporel des capucins de la province de Gex. Il fut même reçu
capucin en personne et prit tous les capucins sous sa protection. Il
écrivit alors au duc de Richelieu: «Je voudrais bien, monseigneur, vous
donner ma bénédiction avant de mourir. Ce terme vous paraîtra un peu
fort, mais il est dans l'exacte vérité. Je suis capucin: notre général,
qui est à Rome, vient de m'envoyer un diplôme; je m'appelle frère
spirituel et père temporel des capucins.»
Voltaire était capable de toutes les contradictions le jour où il se
reposait de son œuvre, mais la sagesse reprenait bientôt ses droits et
lui disait: «Marche!»
Pour les philosophes de l'Europe, Fernex était devenu la ville sainte,
comme la Mecque pour les musulmans; on y allait en pèlerinage. Chaque
jour amenait à Voltaire un ami ou un étranger, un bel esprit ou un
prince, un homme d'épée, un homme de robe ou un homme d'Église, un
peintre comme Vernet, un sculpteur comme Pigale, ou un musicien comme
Grétry. Les femmes y venaient en grand nombre dans la belle saison,
de Paris, de Genève, de partout. On jouait la comédie; on dansait
et on soupait. Voltaire, heureux de répandre la joie, apparaissait
un instant et s'enfermait pour travailler. Plus que jamais, il
était parvenu à vivre solitaire et laborieux au milieu du bruit,
de l'éclat et des fêtes. Que manquait-il à son bonheur? Quand il
tournait ses regards vers l'horizon, vers le ciel--je dirai plutôt
vers la postérité,--l'inquiétude dévorait son cœur: «Où vais-je? se
demandait-il avec un peu d'effroi. Le passé me répond-il de l'avenir?
Reconnaîtra-t-on l'homme qui pleure sous le masque qui rit?» C'était à
la fois le rire du sage et le rire du démon.
Mais bientôt il retombait dans le tourbillon des joies et des peines
de ce monde; il faisait de plus belle la guerre à ses ennemis, les
critiques et les dévots. Une cruelle guerre: Lefranc de Pompignan tomba
sur le champ de bataille, tué par le ridicule; Fréron tomba sur le
Théâtre-Français, mais ce jour-là Voltaire tomba avec lui; vingt autres
ne se relevèrent que blessés à mort. Mais qu'étaient-ce que ceux-là?
Voltaire riait du divin poëte du Calvaire!
Au milieu de cette guerre contre ses ennemis et contre la poésie
du christianisme, Voltaire se créait toujours des titres à la
reconnaissance de l'humanité. Une jeune fille pauvre, du sang de
Corneille, fut recommandée à son cœur: «C'est, dit-il, le devoir d'un
vieux soldat de servir la fille de son général.» Il appela à Fernex
mademoiselle Corneille, lui fit donner une éducation chrétienne, la
dota avec le produit des _Commentaires sur Corneille_, et la maria
à un gentilhomme des environs, disant qu'il voulait marier deux
noblesses[59].