III.

Voltaire fit bâtir sur ses dessins son célèbre château de Fernex.

«Vous serez enchanté de mon château. Il est d'ordre dorique, il durera

mille ans. Je mets sur la frise: VOLTAIRE FECIT. On me prendra dans la

postérité pour un fameux architecte.» C'était un mauvais architecte;

mais il n'oublia ni le théâtre, ni le cabinet d'histoire naturelle, ni

la bibliothèque[56], ni la galerie de tableaux[57]. Les dépendances du

château étaient des plus vastes: fermes, vignobles et bois de plus de

mille hectares. Ce palais royal était merveilleusement situé pour la

perspective: à l'horizon, des neiges éternelles; au pied des murs, des

parterres de roses; çà et là, des bosquets, des vignes en berceaux, des

vergers, des cabinets de jasmins, toute la féerie rustique[58].

L'église de Fernex menaçait ruine au premier vent d'orage. Comme cette

église masquait un beau point de vue, Voltaire la fit abattre, dans

le dessein d'en réédifier une autre ailleurs. Voici à ce sujet ce

qu'il écrit au comte d'Argental: «Comme j'aime passionnément à être le

maître, j'ai jeté par terre l'église; j'ai pris les cloches, l'autel,

les confessionnaux, les fonts baptismaux; j'ai envoyé mes paroissiens

entendre la messe à une lieue. Le lieutenant criminel et le procureur

du roi sont venus instrumenter. J'ai envoyé promener tout le monde. De

quoi se plaint monseigneur l'évêque d'Annecy? Son Dieu et le mien était

logé dans une grange, je le logerai dans un temple; le Christ était

de bois vermoulu, et je lui en ai fait dorer un comme un empereur.»

Cette lettre n'était qu'à moitié impie jusqu'à ces lignes: «Envoyez-moi

votre portrait et celui de madame Scaliger, je les mettrai sur mon

maître-autel.» L'église faite, il fit inscrire cette impertinence

sur le portail: VOLTAIRE A DIEU. Peu de jours après, il prêcha dans

l'église sans façon sur une bonne œuvre. Tout cela n'était guère d'un

humble catholique; mais alors Voltaire rachetait beaucoup de ses

péchés: il ouvrait ses mains pleines de bienfaits. Il y a toujours eu

dans sa vie des heures de rédemption.

Après avoir bâti un château, un théâtre et une église, il bâtit une

ville, où il appela tous ceux qui n'avaient pas de place au soleil

ailleurs. Il fonda une manufacture de montres dont le commerce

s'éleva bientôt à 400,000 livres par an. Il fit dessécher des marais

et défricher des terrains stériles, qu'il abandonna au travail des

laboureurs. Malgré tous ses bienfaits, il n'était pas en sûreté: les

évêques d'alentour demandaient avec insistance au parlement qu'un tel

homme fût à jamais banni du territoire. Dans un moment de crise, il

communia dans l'église de Fernex, disant qu'il voulait remplir ses

devoirs de chrétien, d'officier du roi et de seigneur de la paroisse.

L'évêque d'Annecy, ne croyant pas à la bonne foi du poëte, défendit

à tous les curés de son diocèse de le confesser, de l'absoudre et de

lui donner la communion. Voltaire, ne voulant pas qu'un évêque lui fît

la loi, même en matière religieuse, se mit au lit, joua le malade,

soutint à son médecin qu'il allait mourir, se fit donner l'absolution

par un capucin, communia dans sa chambre, et en fit sur-le-champ

dresser procès-verbal par le notaire du lieu. Cette action sacrilége

fut regardée comme une lâcheté par les philosophes. Voltaire croyait

n'avoir fait qu'une comédie de plus. Pour dénoûment il se fit nommer

père temporel des capucins de la province de Gex. Il fut même reçu

capucin en personne et prit tous les capucins sous sa protection. Il

écrivit alors au duc de Richelieu: «Je voudrais bien, monseigneur, vous

donner ma bénédiction avant de mourir. Ce terme vous paraîtra un peu

fort, mais il est dans l'exacte vérité. Je suis capucin: notre général,

qui est à Rome, vient de m'envoyer un diplôme; je m'appelle frère

spirituel et père temporel des capucins.»

Voltaire était capable de toutes les contradictions le jour où il se

reposait de son œuvre, mais la sagesse reprenait bientôt ses droits et

lui disait: «Marche!»

Pour les philosophes de l'Europe, Fernex était devenu la ville sainte,

comme la Mecque pour les musulmans; on y allait en pèlerinage. Chaque

jour amenait à Voltaire un ami ou un étranger, un bel esprit ou un

prince, un homme d'épée, un homme de robe ou un homme d'Église, un

peintre comme Vernet, un sculpteur comme Pigale, ou un musicien comme

Grétry. Les femmes y venaient en grand nombre dans la belle saison,

de Paris, de Genève, de partout. On jouait la comédie; on dansait

et on soupait. Voltaire, heureux de répandre la joie, apparaissait

un instant et s'enfermait pour travailler. Plus que jamais, il

était parvenu à vivre solitaire et laborieux au milieu du bruit,

de l'éclat et des fêtes. Que manquait-il à son bonheur? Quand il

tournait ses regards vers l'horizon, vers le ciel--je dirai plutôt

vers la postérité,--l'inquiétude dévorait son cœur: «Où vais-je? se

demandait-il avec un peu d'effroi. Le passé me répond-il de l'avenir?

Reconnaîtra-t-on l'homme qui pleure sous le masque qui rit?» C'était à

la fois le rire du sage et le rire du démon.

Mais bientôt il retombait dans le tourbillon des joies et des peines

de ce monde; il faisait de plus belle la guerre à ses ennemis, les

critiques et les dévots. Une cruelle guerre: Lefranc de Pompignan tomba

sur le champ de bataille, tué par le ridicule; Fréron tomba sur le

Théâtre-Français, mais ce jour-là Voltaire tomba avec lui; vingt autres

ne se relevèrent que blessés à mort. Mais qu'étaient-ce que ceux-là?

Voltaire riait du divin poëte du Calvaire!

Au milieu de cette guerre contre ses ennemis et contre la poésie

du christianisme, Voltaire se créait toujours des titres à la

reconnaissance de l'humanité. Une jeune fille pauvre, du sang de

Corneille, fut recommandée à son cœur: «C'est, dit-il, le devoir d'un

vieux soldat de servir la fille de son général.» Il appela à Fernex

mademoiselle Corneille, lui fit donner une éducation chrétienne, la

dota avec le produit des _Commentaires sur Corneille_, et la maria

à un gentilhomme des environs, disant qu'il voulait marier deux

noblesses[59].

Le roi Voltaire · 第 106 / 187 题