Fontenelle a ressemblé, selon Voltaire, «à ces terres heureusement
situées qui portent toute espèce de fruits». Quoiqu'il ait cultivé
sa terre pendant cent ans, la moisson ne fut pas abondante, si on
supprime l'ivraie du bon grain. Et encore, Fontenelle avait appris
de bonne heure, quand il publia l'_Histoire des Oracles_, qu'on a
tort d'avoir raison en France, ce qui l'empêcha souvent de battre le
bon grain. Toutefois, comme l'a dit encore Voltaire: «On l'a regardé
comme le premier des hommes dans l'art nouveau de répandre la lumière
et les grâces sur les vérités abstraites.» Le père Le Tellier, qui
avait l'oreille du roi parce qu'il lui prêtait la sienne; le père Le
Tellier, qui voulait que son royaume fût de ce monde et qui essayait
de tuer toutes les influences, déféra l'auteur des _Mondes_ comme un
athée qui ne croyait pas aux miracles. Heureusement que d'Argenson,
alors lieutenant de police, n'y croyait pas non plus et qu'il sauva
Fontenelle de la persécution.
Il ne croyait ni au passé ni à l'avenir, il ne voulait marcher ni
en avant ni en arrière, parce que la passion ne l'emportait pas.
Toutefois, il avait beau dire à chaque victoire de l'esprit nouveau:
«Je m'en lave les mains,» il avait travaillé pour l'esprit nouveau. Il
n'écrivait guère, mais il parlait beaucoup. Lorsque la vérité sortait
de ses mains, elle était plus dangereuse qu'en tombant de la main du
premier venu, parce qu'elle avait un tour charmant de fille bien née
qui lui donnait ses entrées dans le monde.
L'abbé de Saint-Pierre, son ami, aurait bien dû lui emprunter ses
airs mondains pour habiller ses rêveries. Avec Fontenelle, la diète
européenne et la paix perpétuelle auraient eu plus de partisans et
moins de rieurs. «C'est le rêve d'un bon citoyen,» disait le cardinal
Dubois, qui n'était pas un bon citoyen.
Mais les utopies de l'abbé de Saint-Pierre tombèrent dans de meilleures
mains. Voltaire les dépouilla de tout ce qu'elles avaient de
chimérique, et mit en lumière tout ce qu'elles avaient de généreux.
Fontenelle avait eu les mains pleines de vérités, et il les avait
ouvertes[38], témoin l'_Histoire des Oracles_. Mais un ministre plus
Normand que Fontenelle le nomma censeur royal, et le philosophe ferma
ses mains. Bien plus, il ferma les mains des autres. «Mais, lui dit
un philosophe, vous avez écrit l'_Histoire des Oracles_, et vous me
refusez votre approbation.--Monsieur, répondit Fontenelle, si j'avais
été censeur quand j'ai écrit l'_Histoire des Oracles_, je me fusse bien
gardé de lui donner mon approbation.»
Il ne faudrait pas oublier parmi ces précurseurs de la philosophie
voltairienne _ces messieurs de l'Entre-sol_, ces hardis censeurs qui
mettaient sur la nappe Dieu et le roi, ces enfants terribles du pays
des idées, qui cassèrent les vitres des fenêtres où Voltaire devait
s'accouder[39].