IV.

La régence fut pour la littérature un temps de repos. Les grandes voix

du dernier siècle s'étaient éteintes; les grandes voix du nouveau

siècle ne s'élevaient pas encore.

A la parole haute et souveraine de Bossuet avait succédé la parole

élégante et dorée de Massillon. Le premier mot de Massillon, après

avoir entendu les prédicateurs du dernier siècle, fut: «Si je prêche

jamais, je ne prêcherai point comme eux.»

Une profonde connaissance du cœur humain, une langue harmonieuse, une

éloquence suave qui effleure le dogme et qui s'attache à la morale,

Isocrate en chaire: voilà Massillon, qui est à Bourdaloue ce que Racine

fut à Corneille. On s'étonnait de cette peinture vraie des passions,

dans un homme voué par état à la retraite. «C'est en me sondant

moi-même, répondait-il, que j'ai appris à connaître les autres.» Tout

homme a l'humanité en soi.

Massillon était né à Hyères, en Provence. Son éloquence a le parfum de

ces tièdes îles de la Méditerranée où croît l'oranger. Il était d'une

famille obscure. A dix-sept ans, il entra à l'Oratoire. Dès qu'il eut

prêché, son humilité chrétienne s'effraya de ses succès: il craignait,

disait-il, le _démon de l'orgueil_.

Pour lui échapper, il alla se cacher dans la solitude effrayante de

Sept-Pons. Ce démon l'y poursuivit. Le cardinal de Noailles ayant

envoyé à l'abbé de Sept-Pons un mandement qu'il venait de publier,

l'abbé chargea Massillon de faire une réponse en son nom. Cette réponse

fut une œuvre. On n'attendait rien de semblable de la solitude de

Sept-Pons, et le cardinal tint à savoir quelle était cette ruche de

miel cachée dans le désert. Il découvrit le véritable auteur de la

lettre, le tira de sa thébaïde, le fit venir à Paris et se chargea de

sa fortune. Massillon vit croître à chaque pas le danger qu'il avait

redouté. Un de ses confrères lui disait un jour ce qu'il entendait dire

à tout le monde de ses succès. «Le diable, répondit-il, me l'a déjà dit

plus éloquemment que vous.»

Quand il prêcha le _Petit Carême_ à la chapelle de la cour, il plaida

la cause de l'humanité contre la ligue toujours ennemie et toujours

persistante des courtisans. C'était l'Évangile un jour de fête. La

vérité osait pour la première fois parler au cœur du jeune roi: avec

moins d'art et moins d'ornements, cette vérité eût paru presque

séditieuse.

La philosophie, déjà sur la brèche, s'empara de l'éloquence et

des vertus de Massillon comme d'un exemple à opposer aux mœurs

licencieuses, à l'ignorance grossière et farouche du clergé: son _Petit

Carême_ fut surnommé le _Catéchisme des rois_. Voltaire l'avait sur sa

table, à côté des tragédies de Racine.

La religion n'était plus acceptée pour Dieu lui-même, mais pour sa

morale. Les rois étaient sur le point de n'avoir plus pour confesseur

que leur conscience.

Le roi Voltaire · 第 91 / 187 题