La régence fut pour la littérature un temps de repos. Les grandes voix
du dernier siècle s'étaient éteintes; les grandes voix du nouveau
siècle ne s'élevaient pas encore.
A la parole haute et souveraine de Bossuet avait succédé la parole
élégante et dorée de Massillon. Le premier mot de Massillon, après
avoir entendu les prédicateurs du dernier siècle, fut: «Si je prêche
jamais, je ne prêcherai point comme eux.»
Une profonde connaissance du cœur humain, une langue harmonieuse, une
éloquence suave qui effleure le dogme et qui s'attache à la morale,
Isocrate en chaire: voilà Massillon, qui est à Bourdaloue ce que Racine
fut à Corneille. On s'étonnait de cette peinture vraie des passions,
dans un homme voué par état à la retraite. «C'est en me sondant
moi-même, répondait-il, que j'ai appris à connaître les autres.» Tout
homme a l'humanité en soi.
Massillon était né à Hyères, en Provence. Son éloquence a le parfum de
ces tièdes îles de la Méditerranée où croît l'oranger. Il était d'une
famille obscure. A dix-sept ans, il entra à l'Oratoire. Dès qu'il eut
prêché, son humilité chrétienne s'effraya de ses succès: il craignait,
disait-il, le _démon de l'orgueil_.
Pour lui échapper, il alla se cacher dans la solitude effrayante de
Sept-Pons. Ce démon l'y poursuivit. Le cardinal de Noailles ayant
envoyé à l'abbé de Sept-Pons un mandement qu'il venait de publier,
l'abbé chargea Massillon de faire une réponse en son nom. Cette réponse
fut une œuvre. On n'attendait rien de semblable de la solitude de
Sept-Pons, et le cardinal tint à savoir quelle était cette ruche de
miel cachée dans le désert. Il découvrit le véritable auteur de la
lettre, le tira de sa thébaïde, le fit venir à Paris et se chargea de
sa fortune. Massillon vit croître à chaque pas le danger qu'il avait
redouté. Un de ses confrères lui disait un jour ce qu'il entendait dire
à tout le monde de ses succès. «Le diable, répondit-il, me l'a déjà dit
plus éloquemment que vous.»
Quand il prêcha le _Petit Carême_ à la chapelle de la cour, il plaida
la cause de l'humanité contre la ligue toujours ennemie et toujours
persistante des courtisans. C'était l'Évangile un jour de fête. La
vérité osait pour la première fois parler au cœur du jeune roi: avec
moins d'art et moins d'ornements, cette vérité eût paru presque
séditieuse.
La philosophie, déjà sur la brèche, s'empara de l'éloquence et
des vertus de Massillon comme d'un exemple à opposer aux mœurs
licencieuses, à l'ignorance grossière et farouche du clergé: son _Petit
Carême_ fut surnommé le _Catéchisme des rois_. Voltaire l'avait sur sa
table, à côté des tragédies de Racine.
La religion n'était plus acceptée pour Dieu lui-même, mais pour sa
morale. Les rois étaient sur le point de n'avoir plus pour confesseur
que leur conscience.