Trois cardinaux ont régné en France: Richelieu, Mazarin, Fleury. Ces
trois hommes d'Église ont été trois hommes d'État. Avec moins de
génie que les deux premiers, Fleury, sans recourir à la hache comme
Richelieu, ni à la diplomatie comme Mazarin, continua d'isoler la
royauté en abaissant la noblesse.
Le cardinal de Fleury craignait ce qu'il appelait un ministère
historique. Il ne dédaignait pas la renommée future, mais il ne voulait
pas que ses contemporains écrivissent sur lui. Il disait que quand il
était content de lui, la France entière devait être contente; mais il
aimait le silence et répétait souvent cet apophthegme de l'IMITATION:
_Ama nesciri_.
Dans son horreur du bruit, il ne voulait autour de lui pour gouverner
que de simples commis. Il craignait les novateurs, disant que toute
nouvelle idée renferme une tempête, ne comprenant pas que la tempête
forme le torrent qui fertilise. Il croyait que Law avait ruiné la
France, Law qui avait été le torrent fécond éparpillant des parcelles
d'or là où l'or n'était jamais venu.
L'historien doit d'ailleurs des sympathies à ce premier ministre qui
ne croyait travailler que pour le peuple, qui lisait l'Évangile plus
souvent que Machiavel, et qui disait avec l'abbé de Saint-Pierre
que les vrais soldats sont ceux qui cultivent la terre. Mais s'il
eut raison pour le peuple, il eut tort pour le pouvoir; car à force
d'éloigner du trône tous les hommes qui, par leur génie, par leur
caractère, par leur hardiesse, créaient l'opinion publique en France,
l'opinion publique se déplaça et ne prit plus son mot d'ordre à
Versailles.
Le cardinal de Fleury avait compté sans Voltaire.
Déjà l'esprit public ne descendait plus de Versailles sur Paris,
c'était Paris qui allait gouverner Versailles.