VI.

Trois cardinaux ont régné en France: Richelieu, Mazarin, Fleury. Ces

trois hommes d'Église ont été trois hommes d'État. Avec moins de

génie que les deux premiers, Fleury, sans recourir à la hache comme

Richelieu, ni à la diplomatie comme Mazarin, continua d'isoler la

royauté en abaissant la noblesse.

Le cardinal de Fleury craignait ce qu'il appelait un ministère

historique. Il ne dédaignait pas la renommée future, mais il ne voulait

pas que ses contemporains écrivissent sur lui. Il disait que quand il

était content de lui, la France entière devait être contente; mais il

aimait le silence et répétait souvent cet apophthegme de l'IMITATION:

_Ama nesciri_.

Dans son horreur du bruit, il ne voulait autour de lui pour gouverner

que de simples commis. Il craignait les novateurs, disant que toute

nouvelle idée renferme une tempête, ne comprenant pas que la tempête

forme le torrent qui fertilise. Il croyait que Law avait ruiné la

France, Law qui avait été le torrent fécond éparpillant des parcelles

d'or là où l'or n'était jamais venu.

L'historien doit d'ailleurs des sympathies à ce premier ministre qui

ne croyait travailler que pour le peuple, qui lisait l'Évangile plus

souvent que Machiavel, et qui disait avec l'abbé de Saint-Pierre

que les vrais soldats sont ceux qui cultivent la terre. Mais s'il

eut raison pour le peuple, il eut tort pour le pouvoir; car à force

d'éloigner du trône tous les hommes qui, par leur génie, par leur

caractère, par leur hardiesse, créaient l'opinion publique en France,

l'opinion publique se déplaça et ne prit plus son mot d'ordre à

Versailles.

Le cardinal de Fleury avait compté sans Voltaire.

Déjà l'esprit public ne descendait plus de Versailles sur Paris,

c'était Paris qui allait gouverner Versailles.

Le roi Voltaire · 第 93 / 187 题