Bayle était mort, mais il n'avait pas fermé son école de scepticisme.
Il avait osé être un saint, contre les foudres du pape. Amoureux de la
liberté comme Diogène, moins le tonneau, il s'était fait une seconde
patrie pour pouvoir parler et écrire sans le privilége du roi. Pauvre,
il avait fait du bien, ce qui était le comble de l'impertinence
philosophique. Bayle se comparait au Jupiter assemble-nuages d'Homère,
disant que sa pensée était de former des doutes. On peut dire qu'il
a fondé la philosophie du scepticisme, qui nie et qui affirme, qui ne
croit pas à ses affirmations et qui nie pour qu'on lui donne une preuve
de plus. Selon lui, les opinions les plus opposées se présentent à
l'esprit avec un cortége de vérités. Bayle avait appris à lire dans
Amyot et à penser dans Montaigne. Il est parti de là pour fonder,
comme il l'a dit, la république des lettres. Avant Bayle, on avait vu
quelques pléiades de poëtes, quelques sectes de philosophes, quelques
tribus de théologiens. Il réunit la tribu à la secte, la secte à la
pléiade; il en fit tout un peuple répandu aux quatre coins de l'Europe.
Il fut le premier journaliste, parce qu'il étendit l'horizon et
répandit sur tout ce qu'il touchait les vives lumières de l'esprit.
Or il touchait à tout. Ses _Nouvelles de la République des lettres_
avaient pour abonnés tous les penseurs de France et de l'étranger;
leur action s'étendait jusqu'aux grandes Indes: aussi le nom de Bayle
était-il mêlé à toutes les controverses littéraires, politiques et
religieuses[37]. On l'attendait comme le Verbe de la vérité, mais il
arrivait toujours avec le doute; son ciel était couvert de nuages, il
fallait qu'on découvrît le soleil.
On a beaucoup vanté ce labeur inouï de Bayle, qui travaillait quatorze
heures par jour, penché sur les in-folio et sur lui-même. Je me
permettrai de dire que ç'a été le tort irréparable de ce grand esprit;
je crois fermement que, s'il eût passé sept heures à travailler et
sept heures à vivre, son esprit, comme son corps, se fût fortifié sous
l'action plus immédiate de Dieu et de la nature. «Je ne perds pas une
heure,» disait-il. O philosophie aveugle, qui ne connaît pas les joies
contemplatives du temps perdu! On apprend la vie en vivant; apprendre
à mourir, c'est encore apprendre à vivre. Je comprends le philosophe
inspiré, celui-là qui s'élance dans l'infini sans souci de ses
guenilles corporelles; il commence à vivre ici-bas de la vie future;
il a entrevu les radieux espaces où Dieu attend son âme immortelle;
il frappe avant l'heure aux portes d'or des paradis rêvés. Mais le
philosophe qui cherche et qui doute, celui-là qui ne voyage pas avec
les ailes de la foi, qui va se brisant le front aux voûtes éternelles
pour retomber sur la terre tout épuisé et tout sanglant, celui-là
devrait plus souvent fermer les in-folio, abandonner aux brises du soir
les hiéroglyphes de son âme, pour étudier, libre de toute tradition,
les pages de la vie. Pour quiconque les sait lire, ces pages divines
détachées de tout commentaire humain, la vérité resplendit.