II.

Le duc d'Orléans, ce fanfaron des vices, selon la parole de Louis

XIV, qui parlait quelquefois comme Saint-Simon écrivait, n'était pas

seulement le prince des roués, c'était quelquefois le prince du peuple.

Avant de se mettre à table à ces soupers célèbres qui ont scandalisé la

France, il se préoccupait de celui qui ne soupait pas.

Avec cela, il aimait les arts et cultivait les sciences. Il s'était

mêlé de chimie. Presque toute l'après-dînée il peignait à Versailles et

à Marly. Il se connaissait en tableaux. La légèreté de ses mœurs avait

déteint sur son intelligence; il était incapable de suite en rien;

mais il n'était guère étranger à aucune connaissance de son temps.

Sa curiosité d'esprit était immense. Il y avait en lui du Faust et du

don Juan. Il mettait une sorte de courage incrédule à braver le monde

invisible. Une idée l'avait tourmenté de bonne heure: c'était de voir

le diable et de le faire parler. Il était un de ces faibles esprits

forts qui,--par une contradiction dont s'étonnent seulement ceux qui ne

connaissent point la nature humaine,--croient au diable et ne croient

point à Dieu.

Le duc d'Orléans était né avec le sentiment du beau et du grandiose.

Soldat, il fut le plus brave de l'armée aux batailles de Steinkerque

et de Nervinde; artiste, il commentait les maîtres; homme politique,

il produisait Law, il créait la liberté de penser, il pardonnait à ses

ennemis; amoureux, il recherchait les formes les plus pures sorties

des mains du Créateur. Il eut beaucoup de maîtresses, comme un autre a

beaucoup de statues. Don Juan s'était fait artiste.

L'histoire de la régence n'est pas faite; l'histoire du régent ne

sera jamais faite. On se contentera des grands coups de crayon de

Saint-Simon, qui voyait de trop près et qui ne voyait pas juste, mal

éclairé qu'il était par les réverbérations du passé.

Et pourtant, quelle belle histoire! c'est le premier mot de la

Révolution française; que dis-je? c'est la révolution avant la

révolution. Le vieil Olympe de Versailles ne lancera plus le tonnerre;

les demi-dieux s'en vont; on ne jouera plus aux déesses. Voici le

règne des vrais hommes et des vraies femmes: on va marcher terre à

terre dans le cortége des passions de la terre; pour la première fois,

on va penser à Lazare, qui meurt de faim; on va soulever d'une main

pieuse les chaînes de Prométhée; on va nourrir l'âme en lui donnant

la lumière. C'est le régent qui a ouvert les bibliothèques en France;

c'est le régent qui a envoyé Voltaire à l'école de la Bastille.

Le régent était un révolutionnaire. Il y avait dans sa nature du

Diderot, du Mirabeau et du Danton. Venu un peu plus tard, il eût gravé

le frontispice de l'_Encyclopédie_, il eût fondé un club et il fût mort

sur l'échafaud. En attendant, il gravait les faits et gestes de Daphnis

et Chloé, et il fondait le bal de l'Opéra comme un autre aurait fondé

une église. Il aimait les femmes, sa femme et les femmes d'autrui,

aujourd'hui madame de Sabran et madame de Phalaris, demain madame de

Parabère et madame d'Averne, les aimant toutes parce qu'il n'en aimait

aucune, ou plutôt parce qu'il avait mis sa force et sa faiblesse dans

l'amour des femmes, sans souci du ciel, mais avec le souci du royaume

de France. En effet, quelle que fût l'orgie, il ne perdait pas de vue

l'État. En vain les courtisanes voulaient-elles lui parler politique.

«L'État, disait-il, ce n'est pas moi, c'est Louis XIV et Louis XV.»

Madame de Tencin, qui voulait le régenter un peu à la manière de

madame de Maintenon, fut remise à sa place de simple femme par un

mot difficile à écrire. La comtesse de Sabran lui donnait un jour

des conseils; il la conduisit galamment devant un miroir de Venise:

«Regardez-vous, lui dit-il, est-ce que la Sagesse a jamais pris cette

figure-là?»[36]

Saint-Simon protestait en silence. Il aimait le régent, et il avait

peur de la régence. «Qu'on se représente ce qu'a vu Saint-Simon, dit

M. de Montalembert, un saint-simoniste: les deux premières nations

catholiques du monde gouvernées sans contrôle et sans résistance, l'une

par Dubois, le plus vil des fripons, l'autre par Alberoni, «rebut des

bas valets»; et le saint-siége réduit à faire de tous deux des princes

de l'Église! la noblesse «croupissant dans une mortelle et ruineuse

oisiveté» lorsque le danger et la mort ne venaient pas la purifier

sur les champs de bataille; le clergé, atteint lui-même dans ses

plus hauts rangs par la corruption, dupe de cette dévotion de cour,

sincère chez le maître, commandée chez les valets, et aboutissant sans

transition à une éruption de cynisme impie, qui dure cent ans avant

de s'éteindre dans le sang des martyrs; le parlement, comme disait

Saint-Simon lui-même, «débellé et tremblant, de longue main accoutumé

à la servitude»; la bourgeoisie, pervertie par l'exemple d'en haut,

par une longue habitude d'adulation et servile docilité; la nation

presque entière absorbée dans des préoccupations d'antichambre; les

institutions ébranlées, les garanties compromises, les droits enlevés

à tous ceux qui en avaient, au lieu d'être étendus à tous ceux qui

en manquaient; toutes les têtes courbées, tous les cœurs asservis,

tous les individus ravalés au même néant; Saint-Simon, seul, errant

de par la cour et le monde, cherchant en vain une âme ou deux pour le

comprendre, et réduit à se renfermer chez lui pour y écrire en secret

ses colères et ses douleurs immortelles.»

Voltaire voyait, comme Saint-Simon, le dépérissement de la France; mais

pendant que le duc et pair s'enveloppait en montrant ses titres dans

le linceul du passé, Voltaire, qui croyait que tout était sauvé parce

que tout était perdu, leva une torche lumineuse sur les ténèbres de

l'avenir.

Le roi Voltaire · 第 89 / 187 题