La Bastille ne fut pas la plus mauvaise école où étudia Voltaire.
L'injustice conduit à l'amour du bien. La Bastille avait d'excellentes
perspectives ouvertes sur le jeune siècle. C'était de là qu'on
apprenait à étudier les institutions politiques de la France[35].
La France attendait son Messie. Louis XIV venait de mourir, emportant
tout le prestige de la royauté dans ses funérailles, cette descente
de la Courtille de la royauté. Le régent croyait si peu à la royauté,
qu'il aimait mieux graver _Daphnis et Chloé_ que de monter sur le
trône, ce qui ne lui était pas plus difficile.
Le grand siècle avait enseveli tous ses grands hommes. La France était
veuve. Mais pour bien juger cette période, ne faut-il pas passer
rapidement devant la galerie des hommes qui créaient alors l'esprit
public?
Fénelon venait de mourir, mais ses livres vivaient. Il avait été
l'Évangile en action, mais il avait ouvert le portail de l'église sur
la nature. On lui avait dit de faire un roi du duc de Bourgogne, il
avait tenté d'en faire un homme. Aussi Louis XIV brûla lui-même de sa
main,--ce jour-là, la main du bourreau!--tous les beaux préceptes de
cet autre évangéliste qui disait: «Le roi est l'homme des peuples.
Le despotisme des souverains est un attentat sur les droits de la
fraternité humaine.»
Madame de Grignan demandait à Bossuet s'il était vrai que Fénelon eût
tant d'esprit. «Ah! madame, répondit l'évêque de Meaux, il en a à faire
trembler!»
Fénelon avait de l'esprit à faire trembler le trône et l'autel. C'était
un enthousiaste par le cœur; mais pour lui, la foi c'était la sagesse.
Le premier, il interpréta le texte sacré, au lieu de le traduire mot à
mot. Il communia avec le génie anglais, car c'était là que le soleil
se levait alors sur le monde. Aussi les Anglais, quoiqu'il ne fût pas
de leur Église, le reconnaissaient citoyen de l'humanité. Les Anglais
traduisaient _Télémaque_; que dis-je? ils apprenaient le français pour
le lire. Quand le duc de Marlborough fit la guerre dans son diocèse, il
dit à ses soldats: «Épargnez les terres de M. de Fénelon; c'est un des
nôtres.» C'était épargner le bien des pauvres.
Le cœur de l'archevêque de Cambrai, comme celui de Voltaire, saignait
à toutes les misères publiques. Ceux qui souffraient étaient de sa
famille. Il soulevait d'une main pieuse les chaînes de Prométhée,
et trompait la faim des vautours. Il laissait dans la coulisse les
foudres de l'Église et ne s'armait que de la grâce divine. Au lieu
d'effrayer le pécheur par les châtiments de l'éternité, il le ramenait
à Dieu en lui montrant la vertu plus riante que le péché. Un des curés
de son diocèse vint lui dire un jour d'un air triomphant qu'il avait
aboli la danse des paysans les jours de fête: «Monsieur le curé, vous
avez aboli les jours de fête. Ne dansons point, mais permettons à ces
pauvres gens de danser. Pourquoi les empêcher un moment d'oublier
qu'ils sont malheureux?» Ce qui rappelle ces autres paroles d'un
voltairien avant la lettre: «Les pauvres dansent devant l'église; c'est
bien: laissons-les secouer leur misère.»