Ennuyé de vivre toujours à la porte de la Bastille ou sur le chemin de
l'exil, fatigué du jeu, où il perdait beaucoup d'argent, dégoûté de la
plupart des cercles frivoles, où il entendait trop parler du génie de
Crébillon et de l'esprit de Fontenelle, Voltaire résolut de se retirer
du monde, non pas comme le misanthrope, mais comme un poëte bien
inspiré: il se retira dans un château avec une belle maîtresse, décidé
à vivre comme Adam après le péché, c'est-à-dire à mordre, dans les
solitudes, au fruit de la science et au fruit de l'amour, l'amertume de
l'un faisant passer l'amertume de l'autre.
Voici comment Voltaire a peint en prose madame du Chastelet: «Elle
joignit au goût de la gloire une simplicité qui ne l'accompagne pas
toujours, mais qui est souvent le fruit des études sérieuses. Jamais
femme ne fut si savante qu'elle, et jamais personne ne mérita moins
qu'on dît d'elle: C'est une femme savante. Elle a vécu longtemps dans
la société, où l'on ignorait ce qu'elle était, et elle ne prenait pas
garde à cette ignorance. Les dames qui jouaient avec elle chez la reine
étaient bien loin de se douter qu'elles fussent à côté du commentateur
de Newton. Elle eût plutôt écrit comme Pascal et Nicole que comme
madame de Sévigné; mais cette fermeté sévère et cette trempe vigoureuse
de son esprit ne la rendaient pas inaccessible aux beautés de
sentiment. Les charmes de la poésie et de l'éloquence la pénétraient.»
C'était donc une femme doublée d'un philosophe plutôt qu'une femme
savante. Elle fut pour quelque temps toute la philosophie de Voltaire.
A Cirey, on lisait Newton, on écrivait au roi de Prusse et on vivait
dans les poésies du luxe asiatique: «La lecture de Newton, des
terrasses de cinquante pieds de large, des cours en balustrade, des
bains de porcelaine, des appartements jaune et argent, des niches en
magots de la Chine, tout cela emporte bien du temps.»
Dans la belle saison de 1734, il écrivait à Ciddeville ces jolies
strophes datées de Cirey:
Que devient donc mon Ciddeville?
Et pourquoi ne m'écrit-il plus?
Est-ce Thémis, est-ce Vénus
Qui l'a rendu si difficile?
Il faut que, loin de m'oublier,
Il m'écrive avec allégresse,
Ou sur le dos de son greffier,
Ou sur le sein de sa maîtresse.
Ah! datez du sein de Manon,
C'est de là qu'il me faut écrire.
C'est le vrai trépied d'Apollon,
Plein du beau feu qui vous inspire.
Écrivez donc des vers badins;
Mais en commençant votre épître,
La plume échappe de vos mains,
Et vous baisez votre pupitre.
Les joies de l'esprit et du cœur n'empêchaient pas Voltaire de
consacrer une heure çà et là aux choses temporelles: «Donnez l'_Enfant
prodigue_ à Prault, moyennant cinquante louis d'or. Cet argent sera
employé à quelque bonne œuvre. Je m'en tiens à mon lot, qui est un peu
de gloire et quelques coups de sifflet. M. de Lézeau me doit trois ans;
il faut le presser sans trop l'importuner. Une lettre au prince de
Guise, cela ne coûte rien et avance les affaires. Les Villars et les
d'Auneuil doivent deux années: il faut poliment et sagement remontrer
à ces messieurs leurs devoirs à l'égard de leurs créanciers; il faut
aussi terminer avec M. de Richelieu et en passer par où il voudra.
J'aurais de grandes objections à faire sur ce qu'il me propose; mais
j'aime encore mieux une conclusion qu'une objection.» Voltaire n'avait
pas perdu son temps chez Me Alain.
A Cirey, on vivait dans le grand style. La table n'était pas toujours
bien servie, mais chacun avait son laquais pour le service. Voltaire
était redevenu le poëte des princes et le prince des poëtes. Selon
madame de Graffigny. Il était logé comme un roi et non comme un
philosophe: «Sa chambre est tapissée de velours cramoisi, avec des
franges d'or. Il y a peu de tapisserie, mais beaucoup de lambris,
dans lesquels sont encadrés des tableaux charmants; des glaces, des
encoignures de laque admirables, des porcelaines, une pendule soutenue
par des marabouts d'une forme singulière, des choses infinies dans ce
goût-là, chères, recherchées, et surtout d'une propreté à baiser le
parquet; une cassette ouverte, où il y a de la vaisselle d'argent,
tout ce que le superflu, _chose si nécessaire_, a pu inventer: et
quel argent! quel travail! Il y a jusqu'à un baguier, où il y a douze
bagues de pierres gravées, outre deux de diamants. De là on passe
dans la petite galerie, qui n'a guère que trente à quarante pieds de
long. Entre ses fenêtres sont deux petites statues fort belles, sur
des piédestaux de vernis des Indes: l'une est _Vénus-Farnèse_, l'autre
_Hercule_.»
On a accusé Voltaire de vivre aux dépens du mari de sa maîtresse. La
vérité, c'est que le marquis du Chastelet vivait plutôt aux dépens
de Voltaire. Ce fut avec l'argent du poëte qu'on rebâtit le château
de Cirey. Ce fut Voltaire qui y répandit le luxe. La table n'était
bonne que le jour où Voltaire y songeait. Le marquis du Chastelet,
qui aimait les grands vins chez les autres, n'avait chez lui que du
vin ordinaire. Ce fut Voltaire encore qui se chargea du superflu de
la cave. Voltaire avait prêté quarante mille livres au mari; je ne
dis pas ce qu'il avait donné à la femme. Comment fut-il remboursé? Il
décida d'abord que M. du Chastelet lui payerait deux mille livres de
rente viagère. M. du Chastelet s'y engagea par-devant notaire, mais
il ne paya jamais. Dix ans après, Voltaire réduisit la dette à quinze
mille livres; mais il n'en toucha que dix. Il demanda que les cinq
mille livres restantes fussent réduites à cent louis, «et ces cent
louis, écrit-il après la mort de madame du Chastelet, je veux qu'ils me
soient rendus en meubles. Et en quels meubles! La commode de Boule, mon
portrait orné de diamants et autres bagatelles que j'ai déjà payés.»
Dans les jardins de Cirey, c'était toujours le ciel de Newton qui
éclairait ces philosophes du Portique. Voici des vers improvisés au
clair de la lune:
Astre brillant et doux, favorable aux amants,
Porte ici tous les traits de ta douce lumière:
Tu ne peux éclairer, dans ta vaste carrière,
Deux cœurs plus amoureux, plus tendres, plus constants.
Et le mari? le mari avait sa part dans les vers. Madame du Chastelet,
qui écrit par la plume de Voltaire au roi de Prusse, daigne se souvenir
de M. du Chastelet:
Pour moi, nymphe de ces coteaux,
Et des prés si verts et si beaux,
Enrichis de l'eau qui les baise;
Pour mon mari, ne vous déplaise,
Je reste parmi mes roseaux.
Mais vous, du séjour du tonnerre
Ne pourriez-vous descendre un peu?
C'est bien la peine d'être dieu
Quand on ne vient pas sur la terre!
Voltaire, qui disait si poétiquement que l'amour était l'étoffe de
la nature brodée par l'imagination, aimait madame du Chastelet avec
l'amour en moins, comme Platon aimait Aspasie. C'était l'hyménée des
esprits: la bête n'y trouvait pas son compte; ce qui n'empêchait pas
le roi de Prusse de comparer Voltaire à Renaud enchaîné à la ceinture
d'Armide.
Mais Voltaire, à peu près revenu des passions profanes,--lui qui avait
plusieurs âmes et la moitié d'un corps,--abritait ce galant adultère
sous le manteau de la philosophie. Ce fut alors que voyant peu à peu
l'amour prendre la figure de l'amitié, il laissa tomber de son cœur
ce chef-d'œuvre digne de l'antique, que dis-je? ce chef-d'œuvre qui
n'a son pareil ni chez les anciens ni chez les modernes, excepté chez
Voltaire lui-même, quand il chanta _les Vous et les Tu_:
Si vous voulez que j'aime encore,
Rendez-moi l'âge des amours;
Au crépuscule de mes jours
Rejoignez, s'il se peut, l'aurore.
Des beaux lieux où le dieu du vin
Avec l'Amour tient son empire,
Le Temps, qui me prend par la main,
M'avertit que je me retire.
De son inflexible rigueur
Tirons au moins quelque avantage.
Qui n'a pas l'esprit de son âge,
De son âge a tout le malheur.
Laissons à la belle jeunesse
Ses folâtres emportements:
Nous ne vivons que deux moments,
Qu'il en soit un pour la sagesse.
Quoi! pour toujours vous me fuyez,
Tendresse, illusion, folie,
Dons du ciel qui me consoliez
Des amertumes de la vie!
On meurt deux fois, je le vois bien;
Cesser d'aimer et d'être aimable,
C'est une mort insupportable;
Cesser de vivre, ce n'est rien.
Ainsi je déplorais la perte
Des erreurs de mes premiers ans;
Et mon âme, aux désirs ouverte,
Regrettait ses égarements.
Du ciel alors daignant descendre,
L'Amitié vint à mon secours:
Elle était peut-être aussi tendre,
Mais moins vive que les Amours.
Touché de sa beauté nouvelle,
Et de sa lumière éclairé,
Je la suivis; mais je pleurai
De ne pouvoir plus suivre qu'elle.
Voltaire, moins amoureux--et plus savant,--revint aux lettres avec
plus d'ardeur. _Alzire_, _Zulime_, _Mahomet_, _Mérope_ et l'_Enfant
prodigue_ sont les œuvres de sa retraite. Ce fut aussi à Cirey qu'il
acheva les _Discours sur l'Homme_ et la _Pucelle_. Sa retraite, du
reste, n'était rien moins que calme et silencieuse; car, outre les
colères charmantes de madame du Chastelet, il avait à subir des
persécutions sans nombre. Cirey ne le mettait pas toujours à l'abri
de ses ennemis. Il fut contraint de passer dans les Pays-Bas à deux
reprises. La persécution avait fini par lui complaire: on l'avait
habitué à la lutte et au bruit. De là ses pamphlets contre ses ennemis
et contre lui-même; de là ses lettres sans nombre répandues partout,
soit pour attaquer, soit pour se défendre. L'ennemi que Voltaire
redoutait le plus, c'était l'oubli. Cet ennemi-là, il l'a tué comme les
autres.
Cependant la «nymphe de Cirey», cette Ève savante dont les yeux bleus
versaient tant d'amour et disaient tant de belles choses, plaidait,
armée de requêtes, compulsions et contredits, devant la justice de
Bruxelles, sur un testament de M. de Trichâteau, son oncle. La justice
de Bruxelles fut sept ou huit ans à examiner les pièces. Il fallut
donc, durant sept ou huit ans, passer de l'amour ou de la philosophie
aux ennuis d'un procès ruineux. Voilà pourquoi Voltaire resta si
longtemps en Flandre. Il s'était résigné de bonne grâce pour sa
maîtresse. Cependant il dit quelque part qu'il est un peu triste de
passer le déclin de sa jeunesse à plaider sur le testament de M. de
Trichâteau. Du reste, il ne perdait pas tout son temps à Bruxelles: il
allait avec madame du Chastelet apprendre aux grands seigneurs flamands
les jeux, les soupers, les folies du monde parisien. Il a laissé le
souvenir d'une fête par lui donnée à la marquise du Chastelet, à la
princesse de Chimay et à la duchesse d'Aremberg. Il donna cette fête
non pas comme un poëte qui fait des bouquets et des feux d'artifice en
vers. «Voyez comme je tranchai du grand seigneur, s'écrie-t-il, je ne
servis pas un seul vers de ma façon!»
A Bruxelles, il voulut réparer sur la tombe de Jean-Baptiste Rousseau
ses injustices envers lui; mais elles étaient irréparables. Dans une
lettre au libraire du poëte exilé, il déclara, tout en souscrivant à
ses œuvres, qu'il regrettait de n'avoir pu se réconcilier avec un homme
digne d'être aimé. Ce fut de Bruxelles qu'il envoya une écritoire au
roi de Prusse, avec ces mots: «C'est Soliman qui envoie un sabre à
Scanderbeg.»
La Hollande de Rembrandt n'a eu pour lui nulle saveur et nul souvenir.
La Prairie de Paul Potter, le Bouquet de bois de Ruysdaël et le Gué de
Berghem ne l'ont pas arrêté rêvant et charmé. Il écrit à Maupertuis:
«Quand nous partîmes tous deux de Clèves, et que vous prîtes à droite
et moi à gauche, je crus être au jugement dernier, où Dieu sépare ses
élus des damnés. _Divus Fredericus_ vous dit: Asseyez-vous à ma droite
dans le paradis de Berlin; et à moi: Allez, maudit, en Hollande!
Je suis donc dans cet enfer flegmatique, loin du feu divin où vous
êtes. Faites-moi la charité de quelques étincelles dans les eaux
croupissantes où je suis morfondu!»
Il n'était jamais longtemps sans venir dans «la grande capitale des
Bagatelles, assister au brigandage littéraire» et à la représentation
de ses tragédies. Paris le fatiguait bientôt. «Ce tourbillon du monde
est cent fois plus pernicieux que ceux de Descartes.» Et pourtant, à
Paris, il commençait à rechercher la solitude, comme poëte et comme
proscrit. Ainsi, quand son Émilie planait rue Traversière ou en l'île
Saint-Louis[21], il s'isolait rue Cloche-Perce.
De nouvelles bourrasques religieuses venant à éclater, Voltaire fit
imprimer _Mahomet_, qui avait été défendu au théâtre; et, pour se
moquer des prêtres, il le dédia à Benoît XIV. Le pape, qui n'espérait
pas ramener Voltaire à l'Église romaine, lui parla de Virgile, lui dit
que sa tragédie était sublime, lui envoya des médailles, lui donna ses
bénédictions; avec quoi le philosophe retourna à Cirey rebâtir l'Église
de Voltaire.
Mais ce n'est plus dans les jardins d'Armide qu'il va bâtir son Église;
c'est à Fernex, non loin des neiges éternelles. Madame du Chastelet
mourut[22]. La jeunesse de Voltaire mourut avec elle. Il jugea qu'il
était temps pour lui de faire une fin; il fit un mariage de raison: il
se maria à la philosophie.