XIV.

Ennuyé de vivre toujours à la porte de la Bastille ou sur le chemin de

l'exil, fatigué du jeu, où il perdait beaucoup d'argent, dégoûté de la

plupart des cercles frivoles, où il entendait trop parler du génie de

Crébillon et de l'esprit de Fontenelle, Voltaire résolut de se retirer

du monde, non pas comme le misanthrope, mais comme un poëte bien

inspiré: il se retira dans un château avec une belle maîtresse, décidé

à vivre comme Adam après le péché, c'est-à-dire à mordre, dans les

solitudes, au fruit de la science et au fruit de l'amour, l'amertume de

l'un faisant passer l'amertume de l'autre.

Voici comment Voltaire a peint en prose madame du Chastelet: «Elle

joignit au goût de la gloire une simplicité qui ne l'accompagne pas

toujours, mais qui est souvent le fruit des études sérieuses. Jamais

femme ne fut si savante qu'elle, et jamais personne ne mérita moins

qu'on dît d'elle: C'est une femme savante. Elle a vécu longtemps dans

la société, où l'on ignorait ce qu'elle était, et elle ne prenait pas

garde à cette ignorance. Les dames qui jouaient avec elle chez la reine

étaient bien loin de se douter qu'elles fussent à côté du commentateur

de Newton. Elle eût plutôt écrit comme Pascal et Nicole que comme

madame de Sévigné; mais cette fermeté sévère et cette trempe vigoureuse

de son esprit ne la rendaient pas inaccessible aux beautés de

sentiment. Les charmes de la poésie et de l'éloquence la pénétraient.»

C'était donc une femme doublée d'un philosophe plutôt qu'une femme

savante. Elle fut pour quelque temps toute la philosophie de Voltaire.

A Cirey, on lisait Newton, on écrivait au roi de Prusse et on vivait

dans les poésies du luxe asiatique: «La lecture de Newton, des

terrasses de cinquante pieds de large, des cours en balustrade, des

bains de porcelaine, des appartements jaune et argent, des niches en

magots de la Chine, tout cela emporte bien du temps.»

Dans la belle saison de 1734, il écrivait à Ciddeville ces jolies

strophes datées de Cirey:

Que devient donc mon Ciddeville?

Et pourquoi ne m'écrit-il plus?

Est-ce Thémis, est-ce Vénus

Qui l'a rendu si difficile?

Il faut que, loin de m'oublier,

Il m'écrive avec allégresse,

Ou sur le dos de son greffier,

Ou sur le sein de sa maîtresse.

Ah! datez du sein de Manon,

C'est de là qu'il me faut écrire.

C'est le vrai trépied d'Apollon,

Plein du beau feu qui vous inspire.

Écrivez donc des vers badins;

Mais en commençant votre épître,

La plume échappe de vos mains,

Et vous baisez votre pupitre.

Les joies de l'esprit et du cœur n'empêchaient pas Voltaire de

consacrer une heure çà et là aux choses temporelles: «Donnez l'_Enfant

prodigue_ à Prault, moyennant cinquante louis d'or. Cet argent sera

employé à quelque bonne œuvre. Je m'en tiens à mon lot, qui est un peu

de gloire et quelques coups de sifflet. M. de Lézeau me doit trois ans;

il faut le presser sans trop l'importuner. Une lettre au prince de

Guise, cela ne coûte rien et avance les affaires. Les Villars et les

d'Auneuil doivent deux années: il faut poliment et sagement remontrer

à ces messieurs leurs devoirs à l'égard de leurs créanciers; il faut

aussi terminer avec M. de Richelieu et en passer par où il voudra.

J'aurais de grandes objections à faire sur ce qu'il me propose; mais

j'aime encore mieux une conclusion qu'une objection.» Voltaire n'avait

pas perdu son temps chez Me Alain.

A Cirey, on vivait dans le grand style. La table n'était pas toujours

bien servie, mais chacun avait son laquais pour le service. Voltaire

était redevenu le poëte des princes et le prince des poëtes. Selon

madame de Graffigny. Il était logé comme un roi et non comme un

philosophe: «Sa chambre est tapissée de velours cramoisi, avec des

franges d'or. Il y a peu de tapisserie, mais beaucoup de lambris,

dans lesquels sont encadrés des tableaux charmants; des glaces, des

encoignures de laque admirables, des porcelaines, une pendule soutenue

par des marabouts d'une forme singulière, des choses infinies dans ce

goût-là, chères, recherchées, et surtout d'une propreté à baiser le

parquet; une cassette ouverte, où il y a de la vaisselle d'argent,

tout ce que le superflu, _chose si nécessaire_, a pu inventer: et

quel argent! quel travail! Il y a jusqu'à un baguier, où il y a douze

bagues de pierres gravées, outre deux de diamants. De là on passe

dans la petite galerie, qui n'a guère que trente à quarante pieds de

long. Entre ses fenêtres sont deux petites statues fort belles, sur

des piédestaux de vernis des Indes: l'une est _Vénus-Farnèse_, l'autre

_Hercule_.»

On a accusé Voltaire de vivre aux dépens du mari de sa maîtresse. La

vérité, c'est que le marquis du Chastelet vivait plutôt aux dépens

de Voltaire. Ce fut avec l'argent du poëte qu'on rebâtit le château

de Cirey. Ce fut Voltaire qui y répandit le luxe. La table n'était

bonne que le jour où Voltaire y songeait. Le marquis du Chastelet,

qui aimait les grands vins chez les autres, n'avait chez lui que du

vin ordinaire. Ce fut Voltaire encore qui se chargea du superflu de

la cave. Voltaire avait prêté quarante mille livres au mari; je ne

dis pas ce qu'il avait donné à la femme. Comment fut-il remboursé? Il

décida d'abord que M. du Chastelet lui payerait deux mille livres de

rente viagère. M. du Chastelet s'y engagea par-devant notaire, mais

il ne paya jamais. Dix ans après, Voltaire réduisit la dette à quinze

mille livres; mais il n'en toucha que dix. Il demanda que les cinq

mille livres restantes fussent réduites à cent louis, «et ces cent

louis, écrit-il après la mort de madame du Chastelet, je veux qu'ils me

soient rendus en meubles. Et en quels meubles! La commode de Boule, mon

portrait orné de diamants et autres bagatelles que j'ai déjà payés.»

Dans les jardins de Cirey, c'était toujours le ciel de Newton qui

éclairait ces philosophes du Portique. Voici des vers improvisés au

clair de la lune:

Astre brillant et doux, favorable aux amants,

Porte ici tous les traits de ta douce lumière:

Tu ne peux éclairer, dans ta vaste carrière,

Deux cœurs plus amoureux, plus tendres, plus constants.

Et le mari? le mari avait sa part dans les vers. Madame du Chastelet,

qui écrit par la plume de Voltaire au roi de Prusse, daigne se souvenir

de M. du Chastelet:

Pour moi, nymphe de ces coteaux,

Et des prés si verts et si beaux,

Enrichis de l'eau qui les baise;

Pour mon mari, ne vous déplaise,

Je reste parmi mes roseaux.

Mais vous, du séjour du tonnerre

Ne pourriez-vous descendre un peu?

C'est bien la peine d'être dieu

Quand on ne vient pas sur la terre!

Voltaire, qui disait si poétiquement que l'amour était l'étoffe de

la nature brodée par l'imagination, aimait madame du Chastelet avec

l'amour en moins, comme Platon aimait Aspasie. C'était l'hyménée des

esprits: la bête n'y trouvait pas son compte; ce qui n'empêchait pas

le roi de Prusse de comparer Voltaire à Renaud enchaîné à la ceinture

d'Armide.

Mais Voltaire, à peu près revenu des passions profanes,--lui qui avait

plusieurs âmes et la moitié d'un corps,--abritait ce galant adultère

sous le manteau de la philosophie. Ce fut alors que voyant peu à peu

l'amour prendre la figure de l'amitié, il laissa tomber de son cœur

ce chef-d'œuvre digne de l'antique, que dis-je? ce chef-d'œuvre qui

n'a son pareil ni chez les anciens ni chez les modernes, excepté chez

Voltaire lui-même, quand il chanta _les Vous et les Tu_:

Si vous voulez que j'aime encore,

Rendez-moi l'âge des amours;

Au crépuscule de mes jours

Rejoignez, s'il se peut, l'aurore.

Des beaux lieux où le dieu du vin

Avec l'Amour tient son empire,

Le Temps, qui me prend par la main,

M'avertit que je me retire.

De son inflexible rigueur

Tirons au moins quelque avantage.

Qui n'a pas l'esprit de son âge,

De son âge a tout le malheur.

Laissons à la belle jeunesse

Ses folâtres emportements:

Nous ne vivons que deux moments,

Qu'il en soit un pour la sagesse.

Quoi! pour toujours vous me fuyez,

Tendresse, illusion, folie,

Dons du ciel qui me consoliez

Des amertumes de la vie!

On meurt deux fois, je le vois bien;

Cesser d'aimer et d'être aimable,

C'est une mort insupportable;

Cesser de vivre, ce n'est rien.

Ainsi je déplorais la perte

Des erreurs de mes premiers ans;

Et mon âme, aux désirs ouverte,

Regrettait ses égarements.

Du ciel alors daignant descendre,

L'Amitié vint à mon secours:

Elle était peut-être aussi tendre,

Mais moins vive que les Amours.

Touché de sa beauté nouvelle,

Et de sa lumière éclairé,

Je la suivis; mais je pleurai

De ne pouvoir plus suivre qu'elle.

Voltaire, moins amoureux--et plus savant,--revint aux lettres avec

plus d'ardeur. _Alzire_, _Zulime_, _Mahomet_, _Mérope_ et l'_Enfant

prodigue_ sont les œuvres de sa retraite. Ce fut aussi à Cirey qu'il

acheva les _Discours sur l'Homme_ et la _Pucelle_. Sa retraite, du

reste, n'était rien moins que calme et silencieuse; car, outre les

colères charmantes de madame du Chastelet, il avait à subir des

persécutions sans nombre. Cirey ne le mettait pas toujours à l'abri

de ses ennemis. Il fut contraint de passer dans les Pays-Bas à deux

reprises. La persécution avait fini par lui complaire: on l'avait

habitué à la lutte et au bruit. De là ses pamphlets contre ses ennemis

et contre lui-même; de là ses lettres sans nombre répandues partout,

soit pour attaquer, soit pour se défendre. L'ennemi que Voltaire

redoutait le plus, c'était l'oubli. Cet ennemi-là, il l'a tué comme les

autres.

Cependant la «nymphe de Cirey», cette Ève savante dont les yeux bleus

versaient tant d'amour et disaient tant de belles choses, plaidait,

armée de requêtes, compulsions et contredits, devant la justice de

Bruxelles, sur un testament de M. de Trichâteau, son oncle. La justice

de Bruxelles fut sept ou huit ans à examiner les pièces. Il fallut

donc, durant sept ou huit ans, passer de l'amour ou de la philosophie

aux ennuis d'un procès ruineux. Voilà pourquoi Voltaire resta si

longtemps en Flandre. Il s'était résigné de bonne grâce pour sa

maîtresse. Cependant il dit quelque part qu'il est un peu triste de

passer le déclin de sa jeunesse à plaider sur le testament de M. de

Trichâteau. Du reste, il ne perdait pas tout son temps à Bruxelles: il

allait avec madame du Chastelet apprendre aux grands seigneurs flamands

les jeux, les soupers, les folies du monde parisien. Il a laissé le

souvenir d'une fête par lui donnée à la marquise du Chastelet, à la

princesse de Chimay et à la duchesse d'Aremberg. Il donna cette fête

non pas comme un poëte qui fait des bouquets et des feux d'artifice en

vers. «Voyez comme je tranchai du grand seigneur, s'écrie-t-il, je ne

servis pas un seul vers de ma façon!»

A Bruxelles, il voulut réparer sur la tombe de Jean-Baptiste Rousseau

ses injustices envers lui; mais elles étaient irréparables. Dans une

lettre au libraire du poëte exilé, il déclara, tout en souscrivant à

ses œuvres, qu'il regrettait de n'avoir pu se réconcilier avec un homme

digne d'être aimé. Ce fut de Bruxelles qu'il envoya une écritoire au

roi de Prusse, avec ces mots: «C'est Soliman qui envoie un sabre à

Scanderbeg.»

La Hollande de Rembrandt n'a eu pour lui nulle saveur et nul souvenir.

La Prairie de Paul Potter, le Bouquet de bois de Ruysdaël et le Gué de

Berghem ne l'ont pas arrêté rêvant et charmé. Il écrit à Maupertuis:

«Quand nous partîmes tous deux de Clèves, et que vous prîtes à droite

et moi à gauche, je crus être au jugement dernier, où Dieu sépare ses

élus des damnés. _Divus Fredericus_ vous dit: Asseyez-vous à ma droite

dans le paradis de Berlin; et à moi: Allez, maudit, en Hollande!

Je suis donc dans cet enfer flegmatique, loin du feu divin où vous

êtes. Faites-moi la charité de quelques étincelles dans les eaux

croupissantes où je suis morfondu!»

Il n'était jamais longtemps sans venir dans «la grande capitale des

Bagatelles, assister au brigandage littéraire» et à la représentation

de ses tragédies. Paris le fatiguait bientôt. «Ce tourbillon du monde

est cent fois plus pernicieux que ceux de Descartes.» Et pourtant, à

Paris, il commençait à rechercher la solitude, comme poëte et comme

proscrit. Ainsi, quand son Émilie planait rue Traversière ou en l'île

Saint-Louis[21], il s'isolait rue Cloche-Perce.

De nouvelles bourrasques religieuses venant à éclater, Voltaire fit

imprimer _Mahomet_, qui avait été défendu au théâtre; et, pour se

moquer des prêtres, il le dédia à Benoît XIV. Le pape, qui n'espérait

pas ramener Voltaire à l'Église romaine, lui parla de Virgile, lui dit

que sa tragédie était sublime, lui envoya des médailles, lui donna ses

bénédictions; avec quoi le philosophe retourna à Cirey rebâtir l'Église

de Voltaire.

Mais ce n'est plus dans les jardins d'Armide qu'il va bâtir son Église;

c'est à Fernex, non loin des neiges éternelles. Madame du Chastelet

mourut[22]. La jeunesse de Voltaire mourut avec elle. Il jugea qu'il

était temps pour lui de faire une fin; il fit un mariage de raison: il

se maria à la philosophie.

Le roi Voltaire · 第 64 / 187 题