NOTES:

[1] «La nature créa, à l'étonnement du monde et à la gloire de la

famille des Bourbons, Louis XIV, _l'homme souverain_, le type des

monarques, le roi le plus _vraiment roi_ qui ait jamais porté la

couronne.

Elle produisit dans Voltaire l'homme le plus éminemment doué de toutes

les qualités qui caractérisent et honorent sa nation, et le chargea de

représenter la France à l'univers.

Après avoir fait naître ces deux hommes extraordinaires, les types,

l'un de la majesté royale, l'autre du génie français, la nature se

reposa, comme pour mieux les faire apprécier, ou comme épuisée par deux

prodiges.» GŒTHE.

[2] Caton le Censeur se serait-il écrié devant les splendeurs de

Versailles: «O grand roi, au lieu d'être le maître de toutes ces

richesses, vous n'en êtes que l'esclave!» Louis XIV n'était pas

l'esclave de ses richesses, ni même de ses misères. Il n'a subi que la

domination de sa vieillesse, qui lui vint terrible, appuyée aux bras du

Père Le Tellier et de madame de Maintenon.

[3] «Que l'esprit soit bon à tout, même à faire sa fortune, Voltaire

l'a bien prouvé. Un Athénien l'avait démontré avant lui. Socrate était

cet Athénien. Comme on lui reprochait sa pauvreté, il loua soudain

tous les moulins de l'Attique, et, selon sa prévision, l'année ayant

été fertile en olives, il gagna considérablement sur son marché. «Vous

voyez bien, disait-il à ses détracteurs, que si on voulait être riche,

on le serait.» En même temps, il distribuait toute sa fortune aux

pauvres gens d'Athènes, et il redevenait le philosophe heureux qu'il

avait toujours été.» JULES JANIN.

[4] Quelle belle histoire des idées et des hommes, y compris Voltaire,

que le livre pris dans ses livres, mais surtout dans ses lettres, avec

ce titre: _Les Confessions de Voltaire_!

[5] Les philosophes du dix-huitième siècle retrouveraient de leurs

contemporains dans le siècle de Louis XIV. Ne peut-on pas dire que tous

les philosophes sont contemporains? les siècles ne comptent pas devant

la raison. Voltaire et Diderot étaient bien plus les contemporains de

Socrate et de Lamennais que de Desfontaines ou de Trublet. Les salons

voltairiens du dix-huitième siècle, M. Guizot l'a remarqué, étaient

moins voltairiens que les salons antivoltairiens du dix-neuvième

siècle. La philosophie est comme la lumière qui montre le chemin

parcouru et le chemin des découvertes futures. Mais combien peu qui ne

se laissent pas aveugler par son flambeau, combien de myopes qui nient

la lumière lointaine, parce qu'ils n'osent la braver!

Oui, les philosophes du dix-huitième siècle sont nos contemporains;

nous avons beau restaurer leurs monuments par des ornements d'un

autre style, nous avons beau retoucher le fronton pour donner plus de

grandeur à la figure de Dieu, nous avons beau faire plus hardie encore

la hardiesse des cariatides, que sais-je? travailler les détails de

cette architecture grandiose qui abritait et qui abrite encore l'esprit

humain, d'où la révolution est sortie tout armée, et où le monde

nouveau va puiser ses inspirations: nous sommes chez eux, et ils sont

chez nous.

[6] Le plus savant de tous les commentateurs, quoique le plus

spirituel, M. le conseiller Clogenson, a étudié à fond la vie et

l'œuvre de Voltaire. «Son père était fils d'un gros marchand drapier de

la rue Saint-Denis, né à Saint-Loup en Poitou. Les Arouet, dont l'un

fut tué à la Saint-Barthélemy, étaient marchands, notaires et même

magistrats. Le plus connu était le poëte.»

[7] Mademoiselle de Lenclos rouvrit l'hôtel de Rambouillet, mais

Voiture chez elle était remplacé par Saint-Évremont, le bel esprit

par l'esprit. On n'y travaillait pas à la _Guirlande de Julie_, mais

on n'y dénouait pas non plus la ceinture de Vénus. Quand Ninon était

courtisane, c'était la courtisane amoureuse.

Voltaire a peint Ninon à la Voltaire: un portrait vif, lumineux,

saisi. «Sa philosophie était véritable, ferme, invariable, au-dessus

des préjugés et des vaines recherches. Elle eut, à l'âge de vingt-deux

ans, une maladie qui la mit au bord du tombeau. Ses amis déploraient

sa destinée qui l'enlevait à la fleur de son âge. _Ah!_ dit-elle, _je

ne laisse au monde que des mourants_. Il me semble que ce mot est bien

philosophique. Elle disait qu'elle n'avait jamais fait à Dieu qu'une

prière: «Mon Dieu, faites de moi un honnête homme, et n'en faites

jamais une honnête femme.» Les grâces de son esprit et la fermeté de

ses sentiments lui firent une telle réputation, que lorsque la reine

Christine vint en France, en 1654, cette princesse lui fit l'honneur

de l'aller voir dans une petite maison de campagne où elle était

alors. Lorsque mademoiselle d'Aubigné (depuis madame de Maintenon),

qui n'avait alors aucune fortune, crut faire une bonne affaire en

épousant Scarron, Ninon devint sa meilleure amie. Elles couchèrent

ensemble quelques mois de suite: c'était alors une mode dans l'amitié.

Ce qui est moins à la mode, c'est qu'elles eurent le même amant et

ne se brouillèrent pas. M. de Villarceaux quitta madame de Maintenon

pour Ninon. Elle eut deux enfants de lui. L'aventure de l'aîné est une

des plus funestes qui soit jamais arrivée. Il avait été élevé loin

de sa mère, qui lui avait été toujours inconnue. Il lui fut présenté

à l'âge de dix-neuf ans, comme un jeune homme qu'on voulait mettre

dans le monde. Malheureusement il en devint éperdument amoureux. Il y

avait auprès de la porte Saint-Antoine un assez joli cabaret où, dans

ma jeunesse, les honnêtes gens allaient encore quelquefois souper.

Mademoiselle de Lenclos, car on ne l'appelait plus alors Ninon, y

soupait un jour avec la maréchale de La Ferté, l'abbé de Châteauneuf

et d'autres personnes. Ce jeune homme lui fit, dans le jardin, une

déclaration si vive et si pressante, que mademoiselle de Lenclos fut

obligée de lui avouer qu'elle était sa mère. Aussitôt ce jeune homme,

qui était venu au jardin à cheval, alla prendre un de ses pistolets à

l'arçon de sa selle et se tua tout roide. Il n'était pas si philosophe

que sa mère. Je ne dois pas oublier que madame de Maintenon, étant

devenue toute-puissante, se ressouvint d'elle et lui fit dire que, si

elle voulait être dévote, elle aurait soin de sa fortune. Mademoiselle

de Lenclos répondit qu'elle n'avait besoin ni de fortune, ni de masque.

Plus heureuse que son ancienne amie, elle ne se plaignit jamais de son

état. Quelqu'un a imprimé, il y a deux ans, des lettres sous le nom de

mademoiselle de Lenclos, à peu près comme dans ce pays-ci on vend du

vin d'Orléans pour du Bourgogne.»

Que d'esprit en ces deux pages! Tout un portrait, toute une philosophie.

Mais Voltaire ne fut pas toujours galant pour la marraine de son

esprit: il l'a comparée à une vieille momie revenue des pays de la mort.

[8] Pour ceux qui veulent tout savoir, rechercherai-je les infiniment

petits de la vie de Voltaire? Sa première enfance[I.] se passa rue

des Marmousets, où demeurait son père. Les commères du voisinage ne

lui donnèrent-elles pas un peu son second baptême en l'appelant le

_petit volontaire_, car déjà l'enfant voulait que tout obéît à ses

caprices. Voltaire, qui plus tard faisait du feu à la Saint-Jean, était

né frileux à ce point d'incendier trois ou quatre fois par hiver la

cheminée paternelle, ce qui faisait crier dans toute la rue: Au petit

volontaire! Au collége Louis-le-Grand, il jetait tout le monde de côté

pour avoir la première place devant l'âtre. «Range-toi, dit-il un jour

à un de ses camarades, sinon je t'envoie te chauffer chez Pluton.--Que

ne dis-tu enfer? il y fait encore plus chaud.--Qui te l'a dit? je crois

que l'un n'est pas plus sûr que l'autre.» Voltaire ne croyait pas plus

au paradis qu'à l'enfer. Un jour, un autre camarade lui dit: «Tu es

trop méchant pour aller jamais au ciel.--Le ciel! s'écrie l'enfant

gâté, c'est le grand dortoir du monde.»

[9] Dès qu'il sut un peu de latin, il fit des vers latins qu'il n'a pas

conservés. On ne connaît de lui que ceux-ci, inscrits sur l'estampe du

portrait de Benoît XIV:

Lambertinus hic est, Romæ decus et pater orbis,

Qui mundum scriptis docuit, virtutibus ornat.

Et ces deux vers, sur le feu, qu'il aurait pu mettre pareillement sur

l'estampe de son propre portrait:

Ignis ubique latet, naturam amplectitur omnem,

Cuncta parit, renovat, dividit, urit, alit.

[10] Quand il rima sa première ode, Voltaire n'avait que quinze ans,

ainsi que le témoigne un exemplaire in-4º qui porte ce titre: _Sur

sainte Geneviève_, imitation d'une ode latine du R. P. LE JAY, par

FRANÇOIS AROUET, _étudiant en rhétorique et pensionnaire au collége

Louis-le-Grand_.

[11] On a fait un crime à Voltaire de connaître le papier timbré. C'est

la faute de son père.

[12] Voici comment le poëte conta son aventure:

Or ce fut par un matin sans faute

En beau printemps, un jour de Pentecôte,

Qu'un bruit étrange en sursaut m'éveilla.

Un mien valet, qui du soir était ivre,

Maître, dit-il, le Saint-Esprit est là.

Je vois paraître au bout de ma ruelle,

Non un pigeon, non une colombelle,

Mais vingt corbeaux de rapine affamés,

Monstres crochus que l'enfer a formés:

L'un près de moi s'approche en sycophante:

Un maintien doux, une démarche lente,

Un ton cafard, un compliment flatteur,

Cache le fiel qui lui ronge le cœur.

Fallut partir. Je fus bientôt conduit

En coche clos vers le royal réduit

Que près Saint-Paul ont vu bâtir nos pères

Par Charles Cinq. O gens de biens, mes frères,

Que Dieu vous gard' d'un pareil logement!

J'arrive enfin dans mon appartement.

Certain croquant avec douce manière

Du nouveau gîte exaltait les beautés,

Perfections, aises, commodités.

Jamais Phébus, dit-il, dans sa carrière

N'y fit briller sa trop vive lumière:

Voyez ces murs de dix pieds d'épaisseur,

Vous y serez avec plus de fraîcheur.

Puis me faisant admirer la clôture,

Triple la porte et triple la serrure,

Grilles, verroux, carreaux de tout côté,

C'est, me dit-il, pour votre sûreté.

Me voici donc en ce lieu de détresse,

Embastillé, logeant fort à l'étroit,

Ne dormant point, buvant chaud, mangeant froid,

Sans passe-temps, sans amis, sans maîtresse.

Et sans plume! On s'égaie aujourd'hui sur la Bastille, mais la Bastille

était une vraie prison, où Voltaire passa près d'une année à composer

des chants de la _Henriade_ sans pouvoir les écrire.

[13]

Nos prêtres ne sont point ce qu'un vain peuple pense,

disait Voltaire dans sa première tragédie. Selon Leibniz, ce vers était

gros de son avenir.

[14]

Tu le veux donc, belle Uranie,

Qu'érigé par ton ordre en Lucrèce nouveau,

Devant toi, d'une main hardie

Aux superstitions j'arrache le bandeau;

Que j'expose à tes yeux le dangereux tableau

Des mensonges sacrés dont la terre est remplie;

Et qu'enfin ma philosophie

T'apprenne à mépriser les horreurs du tombeau

Et les terreurs de l'autre vie.

[15] Selon le maréchal de Villars, ce fut chez mademoiselle Lecouvreur

et non chez le duc de Sully que Voltaire offensa le chevalier de Rohan:

«Il s'était pris de querelle chez la Lecouvreur, très-bonne comédienne,

avec le chevalier de Rohan. Sur des propos très-offensants, celui-ci

lui montra sa canne. Voltaire voulut mettre l'épée à la main. Le

chevalier était fort incommodé d'une chute qui ne lui permettait pas

d'être spadassin. Il prit le parti de faire donner, en plein jour, des

coups de bâton à Voltaire, lequel, au lieu de prendre la voie de la

justice, estima la vengeance plus noble par les armes. On prétend qu'il

la chercha avec soin, trop indiscrètement. Le cardinal de Rohan demanda

à M. le duc de le faire mettre à la Bastille. L'ordre en fut donné,

exécuté, et le malheureux poëte, après avoir été battu, fut encore

emprisonné. Le public, disposé à tout blâmer, trouva, pour cette fois

avec raison, que tout le monde avait tort: Voltaire d'avoir offensé le

chevalier de Rohan; celui-ci, d'avoir osé commettre un crime digne de

mort, en faisant battre un citoyen; le gouvernement, de n'avoir pas

puni la notoriété d'une mauvaise action, et d'avoir fait mettre le

battu à la Bastille pour tranquilliser le batteur.»

[16] Voltaire, poëte des princes ou prince des poëtes, ne devait plus

dire de longtemps: Nous sommes ici tous princes ou tous poëtes. Peu de

jours auparavant, son père lui avait reparlé d'une charge de conseiller

au parlement: «Mon père, je ne veux pas d'une considération qui

s'achète, je saurai m'en faire une qui ne vous coûtera rien.»

[17] Ce récit, emprunté au journal de Barbier, fera comprendre les

colères du poëte. On y étudiera avec quelque effroi comment on rendait

la justice en France, il y a cent vingt-cinq ans:

«Il étoit venu à Paris un juif, demeurant ordinairement en Hollande,

riche de sept ou huit cent mille livres de rentes, homme de cinquante

ans, qui a eu pour maîtresse mademoiselle Pélissier, actrice de

l'Opéra. Il a dépensé considérablement avec elle, faisant ici grande

figure, étoit toujours le premier au balcon de l'Opéra, où il faisoit

retenir sa place, et alloit au Cours avec mademoiselle Pélissier en

carrosse à six chevaux, au milieu de la file, comme les princesses. La

fin de cette aventure a été tragique. M. Du Lis a quitté la Pélissier

et a eu avec elle un procès pour la restitution des diamants, qu'il

disoit ne lui avoir que confiés, que parce qu'il a su que mademoiselle

Pélissier le trompoit, toujours avec le sieur Francœur, violon de

l'Opéra, qu'elle aime. Il a quitté Paris et s'en est retourné en

Hollande. Il lui a pris envie de se venger de ces perfidies; il a

envoyé le nommé Joinville, qu'il avoit pris à son service et qui

l'avoit suivi en Hollande, à l'effet de faire donner de bons coups de

bâton à M. Francœur, et aussi, a-t-on dit dans le public, de faire

quelques marques au visage de mademoiselle Pélissier. Malheureusement,

Joinville ne savoit ni lire ni écrire; il s'est adressé, pour écrire

ses lettres de correspondance avec Du Lis, à un maître écrivain, pour

mander à Du Lis qu'il s'étoit adressé à des soldats aux gardes pour

entrer dans l'exécution, moyennant payement. Mais l'écrivain a été

intimidé par un ami à qui il a conté la chose, en sorte qu'il a déclaré

le tout à M. Hérault. Mademoiselle Pélissier et Francœur sont aimés

par le plaisir qu'ils procurent au public. M. Hérault, lieutenant de

police, a fait arrêter Joinville et les soldats aux gardes. L'affaire

a été examinée si sérieusement au Châtelet, que M. Du Lis, juif, et

Joinville ont été condamnés à être pendus; Joinville, préalablement

appliqué à la question, et sursis au jugement des soldats aux gardes,

appel. MM. de la Tournelle, plus amateurs apparemment de musique, ont

trouvé la chose si grave, qu'ils ont condamné M. Du Lis et Joinville à

être rompus vifs, ce qui a été exécuté le 9 de ce mois, en effigie pour

Du Lis et très-réellement pour Joinville, qui pourtant, par grâce, a

été étranglé! Ce jugement a été assez rude, d'autant que les coups de

bâton n'ont point été donnés.

Quoi qu'il en soit, ce jugement et le crédit de mademoiselle Pélissier

n'ont point échappé à la critique du public dans deux petits couplets:

Pélissier, Marseille a des chaînes

Bien moins funestes que les tiennes!

Sous tes fers on est accablé,

Sans que jamais rien tranquillise:

Quand on les porte on est volé,

On est roué quand on les brise.

Admirez combien l'on estime

Le coup d'archet plus que la rime.

Que Voltaire soit assommé,

Thémis s'en tait, la cour s'en joue!

Que Francœur ne soit qu'alarmé,

Le seul complot mène à la roue.

Ce pauvre Voltaire n'avoit que faire de ce ressouvenir; c'est un jeune

homme de nos meilleurs poëtes, fils de M. Arouet, receveur des épices

de la Chambre des comptes, à qui M. le chevalier de Rohan-Chabot avoit,

dit-on, fait donner des coups de bâton pour payement de vers. Voltaire,

après avoir été mis à la Bastille, partit peu de temps après pour

l'Angleterre, et il n'en a rien été.»

Ainsi un violon était inviolable. On le vengeait de coups de bâton

qu'il avait dû recevoir en conduisant au supplice de la roue celui qui

avait soulevé le bâton, mais Voltaire était mis à la Bastille pour les

coups de bâton qu'il avait reçu.

[18] Depuis les premières éditions du Roi Voltaire, on m'a communiqué

des lettres autographes de l'illustre poëte, écrites pendant son séjour

en Angleterre. On trouvera dans l'Appendice des fragments curieux de

cette correspondance inédite.

[19] J'oubliais Taylor, qui disait: «Le blasphème est _in aliena

republica_, c'est l'affaire d'un autre monde. La religion qui s'impose

par la force fait des hypocrites et point de croyants; au lieu d'élever

un trophée à Dieu, elle bâtit un monument au diable.»

[20] Voici la meilleure page de son voyage à Londres. Son enthousiasme

pour les Anglais ne l'empêche pas de les railler gaiement:

«Lorsque je débarquai auprès de Londres, c'était dans le milieu du

printemps; le ciel était sans nuages, comme dans les plus beaux jours

du midi de la France; l'air était rafraîchi par un doux vent d'occident

qui augmentait la sérénité de la nature, et disposait les esprits à

la joie; _tant nous sommes machines, et tant nos âmes dépendent de

l'action du corps_! Je m'arrêtai près de Greenwich, sur les bords de

la Tamise. Cette belle rivière, qui ne se déborde jamais, et dont

les rivages sont ornés de verdure toute l'année, était couverte de

deux rangs de vaisseaux marchands durant l'espace de six milles; tous

avaient déployé leurs voiles pour faire honneur au roi et à la reine,

qui se promenaient sur la rivière dans une barque dorée, précédée de

bateaux remplis de musique, et suivie de mille petites barques à rames;

chacune avait deux rameurs, tous vêtus comme l'étaient autrefois nos

pages, avec des trousses et de petits pourpoints ornés d'une grande

plaque d'argent sur l'épaule. Il n'y avait pas un de ces mariniers

qui n'avertît par sa physionomie, par son habillement et par son

embonpoint, qu'il était libre et qu'il vivait dans l'abondance.

Je me crus transporté aux jeux olympiques; mais la beauté de la Tamise,

cette foule de vaisseaux, l'immensité de la ville de Londres, tout cela

me fit bientôt rougir d'avoir osé comparer l'Élide à l'Angleterre.

J'appris que dans le même moment il y avait un combat de gladiateurs

dans Londres, et je me crus aussitôt avec les anciens Romains. Un

courrier du Danemark, qui était arrivé le matin, et qui s'en retournait

heureusement le soir même, se trouvait auprès de moi pendant les

courses. Il me paraissait saisi de joie et d'étonnement: il croyait

que toute la nation était toujours gaie; que toutes les femmes étaient

belles et vives, et que le ciel d'Angleterre était toujours pur et

serein; qu'on ne songeait jamais qu'au plaisir; que tous les jours

étaient comme le jour qu'il voyait; et il partit sans être détrompé.

Pour moi, plus enchanté encore que mon Danois, je me fis présenter le

soir à quelques dames de la cour; je ne leur parlai que du spectacle

ravissant dont je revenais; je ne doutais pas qu'elles n'y eussent

été, et qu'elles ne fussent de ces dames que j'avais vues galoper de

si bonne grâce. Cependant, je fus un peu surpris de voir qu'elles

n'avaient point cet air de vivacité qu'ont les personnes qui viennent

de se réjouir; elles étaient guindées et froides, prenaient du thé,

faisaient un grand bruit avec leurs éventails, ne disaient mot, ou

criaient toutes à la fois pour médire de leur prochain; quelques-unes

jouaient au quadrille, d'autres lisaient la gazette; enfin, une plus

charitable que les autres voulut bien m'apprendre que le _beau monde_

ne s'abaissait à aller à ces assemblées populaires qui m'avaient tant

charmé; que toutes ces belles personnes vêtues de toiles des Indes

étaient des servantes ou des villageoises; que toute cette brillante

jeunesse, si bien montée et caracolant autour de la carrière, était une

troupe d'écoliers et d'apprentis montés sur des chevaux de louage. Je

me sentis une vraie colère contre la dame qui me dit tout cela, m'en

retournai de dépit dans la Cité, trouver les _aldermen_ qui m'avaient

fait si cordialement les honneurs de mes prétendus jeux olympiques.

Je trouvai le lendemain, dans un café malpropre, mal meublé, mal

servi et mal éclairé, la plupart de ces messieurs; aucun d'eux ne me

reconnut: je me hasardai d'en attaquer quelques-uns de conversation;

je n'en tirai point de réponse, ou tout au plus un oui ou non; je

me figurai qu'apparemment je les avais offensés tous la veille. Je

m'examinai, et je tâchai de me souvenir si je n'avais pas donné la

préférence aux étoffes de Lyon sur les leurs, ou si je n'avais pas dit

que les cuisiniers français l'emportaient sur les anglais, que Paris

était une ville plus agréable que Londres, qu'on passait le temps

plus agréablement à Versailles qu'à Saint-James, ou quelque autre

énormité pareille. Ne me sentant coupable de rien, je pris la liberté

de demander à l'un d'eux, avec un air de vivacité qui leur parut fort

étrange, pourquoi ils étaient tous si tristes: mon homme me répondit,

d'un air renfrogné, qu'il faisait un vent d'est. Dans le moment arriva

un de leurs amis, qui leur dit avec un visage indifférent: Molly s'est

coupé la gorge ce matin; son amant l'a trouvée morte dans sa chambre,

avec un rasoir sanglant à côté d'elle. Cette Molly était une jeune

fille, belle et très-riche, qui était prête à se marier avec le même

homme qui l'avait trouvée morte. Ces messieurs, qui tous étaient amis

de Molly, reçurent la nouvelle sans sourciller. L'un d'eux seulement

demanda ce qu'était devenu l'amant: _Il a acheté le rasoir_, dit

froidement quelqu'un de la compagnie.

Pour moi, effrayé d'une mort si étrange et de l'indifférence de ces

messieurs, je ne pus m'empêcher de m'informer quelle raison avait

forcé une demoiselle, si heureuse en apparence, à s'arracher la vie si

cruellement. On me répondit uniquement qu'il faisait un vent d'est.

Je ne pouvais pas comprendre d'abord ce que le vent d'est avait de

commun avec l'humeur sombre de ces messieurs et la mort de Molly. Je

sortis brusquement du café, et j'allai à la cour, plein de ce beau

préjugé français qu'une cour est toujours gaie. Tout y était triste et

morne, jusqu'aux filles d'honneur. On y parlait mélancoliquement du

vent d'est. Je songeai alors à mon Danois de la veille. Je fus tenté

de rire de la fausse idée qu'il avait emportée d'Angleterre; mais le

climat opérait déjà sur moi, et je m'étonnai de ne pouvoir rire. Un

fameux médecin de la cour, à qui je confiai ma surprise, me dit que

j'avais tort de m'étonner, que je verrais bien autre chose au mois de

novembre et de mars; qu'alors on se pendait par douzaine. C'était, me

dit-il encore, par un vent d'est qu'on coupa la tête à Charles Ier et

qu'on détrôna Jacques II. Si vous avez quelque grâce à demander à la

cour, m'ajouta-t-il à l'oreille, ne vous y prenez jamais que lorsque le

vent sera à l'ouest ou au sud.»

[21] Voltaire ne fut pas l'Apollon du beau cabinet des Muses de Le

Sueur. «Cet hôtel Lambert a toujours eu pour moi le charme d'un château

en Espagne, parce que je ne l'ai jamais habité que de loin.»

Ce merveilleux cabinet des Muses! On y a retrouvé des vers de Voltaire

à sa maîtresse, mais quels vers!

Sans doute vous serez célèbre

Par les grands calculs de l'algèbre

Où votre esprit est absorbé;

J'oserais m'y livrer moi-même,

Mais, hélas! A + D − B

N'est pas = à je vous aime.

[22] La marquise du Chastelet avait quarante-trois ans (1706-1749).

[I.] Mais, comme l'a si bien dit M. le conseiller Clogenson, il n'eut

ni première ni seconde enfance: il fut tout de suite un homme.

Le roi Voltaire · 第 65 / 187 题