Cependant Voltaire, qui avait toutes les impertinences, se présenta
à l'Académie française. On était alors en 1731. La Motte laissait sa
place vacante. Voltaire fut repoussé tout d'une voix. Ce fut un grand
éclat de rire dans toute l'Académie. En effet, qu'était-ce que des
œuvres comme _Œdipe_, la _Henriade_, l'_Histoire de Charles XII_, les
_Lettres philosophiques_, _les Vous et les Tu_, _Brutus_, _le Mondain_,
_Zaïre_? L'évêque de Luçon fut élu.
Plus tard, quand Voltaire viendra avec de nouveaux titres, qui seront
les titres de l'esprit humain; ce sera encore un évêque, l'évêque
de Bayeux, qui prendra le pas sur lui pour entrer en cette célèbre
compagnie où il ne sera définitivement reçu que par le bon vouloir de
la maîtresse du roi.
En rêvant le matin sur son oreiller, il bâtit légèrement le _Temple
du Goût_, architecture où le goût n'était pour rien. Comme il se
permettait, selon sa coutume, d'avoir raison dans son jugement sur les
poëtes des deux siècles, il souleva contre lui des haines littéraires
sans nombre; car, en littérature comme en toutes choses, il y a
toujours un parti qui tient à avoir tort. La petite tempête soufflée
par les beaux esprits devint si violente, que Voltaire, le croirait-on?
fut menacé d'une lettre de cachet. Il se sauva près du Palais-Royal,
chez une amie qui voulut bien le cacher dans son alcôve et dans sa
vertu. On commençait à écrire beaucoup contre lui: «Je veux faire une
bibliothèque des petits ouvrages que l'on fait contre moi; mais la
bibliothèque serait trop mauvaise.»
Des orages de toutes sortes vinrent fondre sur lui. Un libraire plus
ou moins infidèle répandit une édition des _Lettres anglaises_,
devenues _Lettres philosophiques_. Voltaire prit la fuite, pendant que
son livre, condamné à sa place, était brûlé par la main du bourreau.
On était au beau temps des fureurs religieuses; les miracles étaient
revenus avec le diacre Pàris et le R. P. Girard; on se faisait
crucifier pour l'amour de Dieu, comme si Dieu pouvait accueillir cette
parodie d'un divin mystère. «Je reviendrai bientôt à Paris, avait dit
Voltaire en partant, car les jésuites jouent de leur reste.» Il revint
bientôt, en effet, et, s'enhardissant peu à peu, il laissa imprimer
l'_Épître à Uranie_. Nouvelle bourrasque, nouvelle lettre de cachet; ce
que voyant, Voltaire déclara que l'épître était de l'abbé de Chaulieu,
qui venait de mourir à propos. Du reste, cette épître ne faisait pas de
tort à l'abbé de Chaulieu, ni comme poëte ni comme chrétien.
A ceux qui disent aujourd'hui que Voltaire combattait contre des
fantômes, que la Bastille était un château et non une prison, que la
liberté de penser et d'écrire était déjà une conquête consacrée, je
rappellerai que d'Aguesseau garda huit mois les _Lettres anglaises_
pour se décider à refuser l'autorisation de les imprimer. La liberté
de penser! mais d'Aguesseau, un grand homme, presque un philosophe,
n'accordait l'autorisation de publier je ne sais plus quel roman,
qu'à la condition que le héros changerait de religion et se ferait
catholique!
Quand Voltaire ne combattait pas avec la plume, il combattait avec
la parole. Accueilli et recherché par les hommes d'État et par les
grands seigneurs, par curiosité et par crainte, sinon par curiosité et
par admiration, il gardait toujours son franc-parler. Un jour, chez le
garde des sceaux, on parlait d'un homme arrêté pour avoir fabriqué une
lettre de cachet. Voltaire demanda ce qu'on faisait à ces faussaires
d'un nouveau genre. «On les pend.--C'est toujours bien fait, en
attendant qu'on traite de même ceux qui en signent de vraies.» Rien ne
pouvait l'empêcher de dire une impertinence. «Quoi que vous écriviez,
lui dit le lieutenant de police, vous ne viendrez point à bout de
détruire la religion chrétienne.--C'est ce que nous verrons,» répondit
Voltaire.
Il retournait à la cour. Ce fut de Fontainebleau qu'il écrivit pour
la première fois à Maupertuis, le 30 octobre 1732: «Étant à la cour,
monsieur, sans être courtisan, et lisant des livres de philosophie sans
être philosophe, j'ai recours à vous dans mes doutes, bien fâché de ne
pouvoir jouir du plaisir de vous consulter de vive voix. Il s'agit du
grand principe de l'attraction de M. Newton. Il est notre Christophe
Colomb; il nous a menés dans un nouveau monde et je voudrais bien y
voyager à votre suite.»
Après avoir logé chez toutes ses amies, il se logea enfin chez lui,
rue de Longpont, au printemps de 1733. «Je suis vis-à-vis ce beau
portail de Saint-Gervais, dans le plus vilain quartier de Paris, plus
étourdi du bruit des cloches qu'un sacristain; mais je ferai tant de
bruit avec ma lyre que le bruit des cloches ne sera plus rien pour
moi. Je suis malade; je me mets en ménage; je souffre comme un damné.
Je brocante, j'achète des magots et des Titiens; je fais un opéra; je
fais transcrire _Eriphyle_ et _Adélaïde_; je les corrige, j'efface,
j'ajoute, je barbouille; la tête me tourne. Me voici donc tenant
maison, me meublant, et m'arrangeant non-seulement pour passer une
vie douce, mais pour en partager les agréments avec quelques gens de
lettres qui voudront bien s'accommoder de ma personne et de ma fortune.»
Il mettait déjà l'argent et les femmes de côté: «Ciddeville, les
_belles_ vous occupent, je le crois bien; ce n'est qu'un rendu. Vous
êtes bien heureux de songer au plaisir au milieu des sacs, et de vous
délasser de la chicane avec l'amour; pour moi, je suis bien malade
depuis quinze jours. Je suis mort au plaisir; si je vis encore un peu,
c'est pour vous et pour les lettres. Elles sont pour moi ce que les
_belles_ sont pour vous. Ne me dites point que je travaille trop; ces
travaux sont bien peu de chose pour un homme qui n'a point d'autre
occupation. L'esprit, plié depuis longtemps aux belles-lettres, s'y
livre sans peine et sans effort, comme on parle facilement une langue
qu'on a longtemps apprise, et comme la main du musicien se promène
longtemps sans fatigue sur un clavecin.»
Toutefois il allait toujours à la Comédie et rimait des vers à Gaussin:
Que le public veuille ou non veuille,
De tous les charmes qu'il accueille
Les tiens sont les plus ravissants.
Mais tu n'es encor que la feuille
Des fruits que promet ton printemps.
O ma Tullie! avant le temps
Garde-toi bien qu'on ne te cueille.
Mais c'était madame la marquise du Chastelet qui prenait en ce temps-là
son cœur et son esprit. Il avait été de la courtisane à la comédienne,
de la comédienne à la femme savante: l'amour pour l'amour,--l'amour
pour l'esprit,--enfin l'amour pour la science.