Au siècle des beaux-arts avait succédé le siècle de la philosophie. Il
s'était établi une communication de la pensée française avec le nord
de l'Europe, surtout avec l'Angleterre et la Hollande. C'était le Midi
qui jusqu'alors nous avait gouvernés par ses lumières. Au dix-huitième
siècle, la France, moins occupée de la nature que de l'examen et de
la recherche des choses, tourna ses yeux vers ces régions froides et
brumeuses où rayonnait la raison, qui semble suivre une marche opposée
à celle du soleil. La partie excommuniée de l'Europe en était la plus
éclairée. C'est là que Voltaire et Montesquieu allèrent s'initier aux
mystères de la science, de la discussion et de la politique. La blanche
Angleterre, cette nymphe qui noue sévèrement à mi-corps sa ceinture de
mers, était l'Égérie des _libres penseurs_.
L'histoire du séjour de Voltaire dans la patrie de Newton n'est pas
faite et ne se fera pas, car où trouver des documents? Dans ses
mémoires et dans ses lettres, Voltaire ne parle qu'en passant de sa
vie en Angleterre. Charles de Rémusat, qui a recherché les traces de
Voltaire et de Montesquieu chez les Anglais,--lui qui connaît les
Anglais comme d'autres compatriotes,--avoue qu'on ne sait rien du
séjour de ces deux illustres philosophes dans le pays où Voltaire
vint avec l'idée d'apprendre à penser[18]. «_Apprendre à penser!_
voilà, dès 1726, et pour la première fois sans doute, cette expression
qui devait faire plus tard une si grande fortune.» Et plus loin,
selon l'auteur de _l'Angleterre au dix-huitième siècle_, «Bolingbroke
accueillit gracieusement l'hôte inattendu que l'exil lui envoyait.
Wandsworth, où résida Voltaire, est un village du Surrey, entre Londres
et Twickenham, où s'étaient établis quelques protestants français. De
là, Voltaire pouvait aisément se lier avec les amis de Bolingbroke.
Il ne cache pas l'impression profonde que produisit sur son esprit
toute cette société si nouvelle par les institutions et par les idées.
Depuis lors, dans les sciences, dans la philosophie, dans la politique,
et même quelquefois dans l'art du théâtre, il s'est donné pour le
disciple des Anglais. Ayant appris d'eux les noms de Newton, de Locke,
de Shakspeare, il revint les révéler à la France. Ses _Lettres sur les
Anglais_, son ouvrage le plus neuf peut-être, et où se rencontrent
presque toutes ses idées encore dans leur première fleur, firent pour
un demi-siècle l'éducation de la société de Paris.»
En ces derniers temps, on a trop voulu que le génie philosophique de
Voltaire lui fût donné par l'Angleterre. S'il disait que les Anglais
étaient ses concitoyens, c'est qu'il trouvait à Londres la liberté de
penser qu'il avait rêvée à Paris; mais il était philosophe avant de
passer la Manche. Il voulait réveiller l'esprit français par l'éloge
de la raison anglaise, mais il croyait plus à l'esprit français qu'à
la raison anglaise. Cet éloge, il l'écrivait à toute heure pendant son
séjour à Londres, il l'écrivait dans ses lettres, dans ses livres, en
prose et en vers, même dans la _Henriade_:
Aux murs de Westminster on voit paraître ensemble
Trois pouvoirs étonnés du nœud qui les rassemble:
Les députés du peuple, et les grands et le roi,
Divisés d'intérêt, réunis par la loi;
Tous trois membres sacrés de ce corps invincible,
Dangereux à lui-même, à ses voisins terrible,
Heureux lorsque le peuple, instruit de son devoir,
Respecte, autant qu'il doit, le souverain pouvoir!
Plus heureux lorsqu'un roi, doux, juste et politique,
Respecte, autant qu'il doit, la liberté publique!
A Londres, Voltaire trouva tout instituée l'Académie des libres
penseurs. Il fut admis aux séances par son amour pour Newton. Les plus
hardis découvrirent bientôt en lui toutes les témérités d'un chercheur.
Le socinien Chubb ne l'arrêtait pas en chemin quand il lui disait:
«Jésus-Christ a été de la religion de Chubb, mais Chubb n'est pas de
la religion de Jésus-Christ.» Toland, celui qui disait en mourant,
sans souci du jugement dernier: «Je vais dormir;» Shaftesbury, qui
vivait sans souci du jugement de Dieu; Swift, qui riait d'un rire de
carnaval au nez des apôtres; Bolingbroke, qui ne croyait qu'à ce qu'il
voyait, et qui voyait mal[19], l'enlevèrent gaiement de ce pays natal
du christianisme, où il revint toujours sans le vouloir, mais où, par
malheur pour lui plus que pour le christianisme, il ne retrouvait pas
le peuple de Dieu.
Voltaire s'aventura d'abord dans la philosophie de Shaftesbury, parce
qu'elle était rimée par Pope et commentée par Bolingbroke.
Il n'avait encore été irréligieux que par saillies; il s'était moqué
des mystères du catholicisme avec l'esprit et l'insouciance des
épicuriens du Temple. En Angleterre, dans l'école fondée par Newton,
il déchira les voiles; il recueillit toutes les armes qu'il brisa plus
tard contre l'Église. De Londres, il vit son pays esclave des préjugés,
le peuple esclave des nobles, les nobles esclaves des courtisans, les
courtisans esclaves de la maîtresse du roi, le roi et sa maîtresse
esclaves des jésuites. «Il jura, dit Condorcet, de se rendre, par
les seules forces de son génie, le bienfaiteur de tout un peuple en
l'arrachant à ses erreurs.» Condorcet ennoblit un peu le dessein de
Voltaire, qui était avant tout soucieux de se venger au nom de la
vérité, coûte que coûte à la vérité.
Comme distraction à ses études philosophiques, il publia la _Henriade_
sans le secours de l'abbé Desfontaines. Cette édition, d'un prix
exagéré, commença la fortune de Voltaire. Toute la cour d'Angleterre
avait souscrit, sans doute pour la dédicace à la reine. «Il est dans
ma destinée, comme dans celle de mon héros, d'être protégé par une
reine d'Angleterre.» Ce qui fit le succès de la _Henriade_, c'est
que ce mauvais poëme était une bonne action, c'est qu'on y voyait la
satire de Louis XIV faite par Henri IV; c'est que la vieillesse du
grand roi, appuyé tour à tour sur le P. Letellier et sur madame de
Maintenon, rappelant de trop près la tyrannie de conscience, on saluait
le poëte-apôtre de la liberté de conscience, celui-là qui devait
jusqu'à sa dernière heure frapper par toutes les armes de la raison le
fanatisme homicide.
Voltaire passa trois années à Londres; il y étudia les poëtes comme les
philosophes, Shakspeare comme Newton[20]; il y conçut la tragédie de
_Brutus_, y esquissa les _Lettres anglaises_, et y nota l'_Histoire de
Charles XII_, sur le récit d'un serviteur de ce monarque aventureux.
Il revint en France en secret, mais résolu de retourner à la Bastille
plutôt que de ne pas revoir son pays. Il se cacha à Paris sous le
nom de M. de Livry,--le nom de sa maîtresse.--Il ne vit que les amis
fidèles, et se mit en œuvre de devenir plus riche pour devenir plus
fort. Quand un poëte poursuit la fortune, il n'est pas plus rebuté
que le premier venu. La fortune aime autant les gens d'esprit que les
sots. Voltaire, en moins de trois ans, devint six fois millionnaire.
Il faut dire qu'il fut hardi et heureux: il commença par aventurer
le produit de l'édition anglaise de la _Henriade_ dans la loterie
que le contrôleur général avait établie pour liquider les dettes de
Paris; c'était la rouge et la noire: Voltaire centupla ses écus. Ce
n'était point assez pour un homme de sa trempe. Il risqua encore tout
ce qu'il avait dans le commerce de Cadix et dans les blés de Barbarie;
enfin, pour dernière opération financière, il prit un intérêt dans les
vivres de l'armée d'Italie, après quoi il réunit ses millions et les
plaça tant bien que mal. Il eut jusqu'à quatre cent mille livres de
revenu, et, quoique mal payé en maint endroit, après avoir beaucoup
perdu, bâti une ville, donné d'une main royale et dépensé d'une main
souvent prodigue, il avait encore à la fin de sa vie plus de deux cent
cinquante mille livres de rente. Vous voyez que le poëte ne bâtit pas
seulement des châteaux en Espagne. Si quelques-uns meurent de misère,
quelques autres meurent vingt fois trop riches. En face de Malfilâtre,
de Gilbert et de Jean-Jacques, qui ont vécu d'aumônes, ne voyez-vous
pas passer Fontenelle avec ses quatre-vingt mille livres de revenu,
Gentil Bernard avec plus de la moitié, Voltaire plus du double? Et
remarquez que, dans ce noble métier, il n'y a pas une banqueroute à
enregistrer.