Jusque-là, Voltaire s'était contenté, comme l'abbé de Châteauneuf
et l'abbé de Chaulieu, de rire avec gaieté des hypocrites; il se
mit à rire avec colère un rire terrible qui partit des enfers et
retentit jusqu'aux marbres des autels. «Quoi! s'écria-t-il, me
voilà destiné à combattre des honnêtes gens qui comptent parmi eux
l'abbé Desfontaines!» L'abbé Desfontaines, délivré de prison par
Voltaire, tailla sa plume contre lui pour la défense de l'Église.
Voltaire pouvait-il se taire? Avec le meilleur souvenir pour les
jésuites, Voltaire pouvait-il s'humilier devant la majesté de l'abbé
Desfontaines, leur représentant? La lutte devait s'engager sur
d'autres champs de bataille. Le poëte allait-il s'incliner devant la
gloire du régent, qui l'avait récompensé pour une saillie, ou devant
la puissance du roi, qui avait refusé sa dédicace? Voltaire sera donc
en lutte contre l'Église et contre la cour. Il reste une troisième
puissance qui le protége, et qui va peut-être comprimer ses élans vers
la liberté. Mais non. La noblesse elle-même va perdre Voltaire. Voyez:
Un jour, à dîner chez le duc de Sully[15], il se mit à combattre sans
façon, selon sa coutume, une opinion du chevalier de Rohan. Comme
l'esprit et la raison étaient du côté de Voltaire, le chevalier dit
d'un ton fier et dédaigneux: «Quel est donc ce jeune homme qui parle
si haut?--C'est, répondit le poëte, un homme qui ne traîne pas un grand
nom. Je suis le premier du mien, vous êtes le dernier du vôtre.» Le
surlendemain, Voltaire dînant encore chez le duc de Sully, on vient
l'avertir qu'il est attendu à la porte de l'hôtel. Il y va. Un homme
qu'il ne connaît pas l'appelle du fond de sa voiture; il s'avance;
l'inconnu le saisit par le devant de l'habit; au même instant un valet
le frappe de cinq ou six coups de bâton; après quoi le chevalier de
Rohan, posté à quelques pas de là, s'écrie: _C'est assez!_ Ce mot était
encore un coup de bâton[16].
Cependant Voltaire, tout indigné, rentre à l'hôtel; il raconte sa
fatale aventure; il supplie le duc de Sully d'être de moitié dans sa
vengeance. Le duc s'y refuse. «Eh bien, dit Voltaire, que l'outrage
retombe sur vous!» Là-dessus, il va droit chez lui, et biffe de la
_Henriade_ le nom de Sully, ce qui ne fit de tort qu'à la _Henriade_.
Sachant bien que les tribunaux ne voudraient pas venger un poëte contre
un homme de cour, il jura de se faire justice lui-même. «Il s'enferma,
et apprit à la fois l'escrime pour se battre, et l'anglais pour vivre
hors de France après le duel.» C'était là le dessein d'un homme de tête
et d'un homme de cœur. Une fois qu'il sut tenir l'épée, il défia son
déloyal ennemi dans des termes si méprisants, que le chevalier n'osa
point refuser le combat. Ils convinrent de se battre le lendemain;
mais, dans l'intervalle, la famille du chevalier montra au premier
ministre un quatrain du poëte, arme à deux tranchants, où il y avait
une épigramme contre Son Excellence et une déclaration d'amour à sa
maîtresse. Voltaire fut, durant la nuit, conduit à la Bastille. On
prendrait à moins du goût pour la démocratie.
Voilà donc Voltaire emprisonné, en attendant l'exil, seul contre la
cour qui n'était rien, contre la noblesse qui était peu de chose,
contre les jésuites qui étaient tout. Un lâche esprit eût demandé grâce
et se fût converti: Voltaire se laissa punir, pour avoir le droit de se
venger.
Voltaire croyait tout perdre, patrie, honneur, fortune. C'était la
fortune qui l'inquiétait le moins. Lisez cette lettre à son ministre
des finances: «Si ces messieurs mes débiteurs profitent de mes malheurs
et de mon absence pour ne me point payer, comme ont fait bien d'autres,
il ne faut pas, mon cher enfant, vous donner des mouvements pour les
mettre à la raison; ce n'est qu'une bagatelle. Le torrent d'amertume
que j'ai bu fait que je ne prends pas garde à ces petites gouttes.»
Et on a écrit un livre pour prouver que ce grand esprit masquait un
avare!
Après six mois de Bastille, il lui fut permis de sortir, mais par la
porte de l'exil. Il alla en Angleterre, «le pays de la liberté de
penser et d'écrire». A peine à Londres, le souvenir de l'outrage le
força de venir en secret à Paris, dans l'espoir de rencontrer enfin
face à face son adversaire. Près d'être découvert, il repartit pour
Londres sans être vengé. «Du moins, la gloire me vengera: ce nom qu'il
a voulu avilir ira éternellement offenser le sien[17].»
Voyez-vous là-bas cet enfant terrible qui veut toucher à tout, et qui
n'a pas le droit de lever la main? Où sont ses titres de noblesse,
car nous sommes en 1726? Il va perdre sa première fortune,--ses écus
d'or qu'il appelle ses partisans.--Il a trop d'esprit pour garder un
protecteur; il est seul au jour du danger quand tout le monde s'arme
contre lui; mais il ne craint pas de reprendre cette lutte formidable
des Titans révoltés contre les dieux. On paye ses beaux mots par des
coups de bâton, par l'exil, par la Bastille; on lui dénie le droit de
porter l'épée pour se venger; mais s'il rengaîne ses colères, elles
n'en seront que plus terribles. Il se vengera en prose et en vers; il
se vengera en faisant du mal; il se vengera en faisant du bien.
Quel héroïsme que cette lutte de Voltaire contre le dix-huitième siècle
qui veut l'étouffer mais dont il fera son royaume!