IX.

Jusque-là, Voltaire s'était contenté, comme l'abbé de Châteauneuf

et l'abbé de Chaulieu, de rire avec gaieté des hypocrites; il se

mit à rire avec colère un rire terrible qui partit des enfers et

retentit jusqu'aux marbres des autels. «Quoi! s'écria-t-il, me

voilà destiné à combattre des honnêtes gens qui comptent parmi eux

l'abbé Desfontaines!» L'abbé Desfontaines, délivré de prison par

Voltaire, tailla sa plume contre lui pour la défense de l'Église.

Voltaire pouvait-il se taire? Avec le meilleur souvenir pour les

jésuites, Voltaire pouvait-il s'humilier devant la majesté de l'abbé

Desfontaines, leur représentant? La lutte devait s'engager sur

d'autres champs de bataille. Le poëte allait-il s'incliner devant la

gloire du régent, qui l'avait récompensé pour une saillie, ou devant

la puissance du roi, qui avait refusé sa dédicace? Voltaire sera donc

en lutte contre l'Église et contre la cour. Il reste une troisième

puissance qui le protége, et qui va peut-être comprimer ses élans vers

la liberté. Mais non. La noblesse elle-même va perdre Voltaire. Voyez:

Un jour, à dîner chez le duc de Sully[15], il se mit à combattre sans

façon, selon sa coutume, une opinion du chevalier de Rohan. Comme

l'esprit et la raison étaient du côté de Voltaire, le chevalier dit

d'un ton fier et dédaigneux: «Quel est donc ce jeune homme qui parle

si haut?--C'est, répondit le poëte, un homme qui ne traîne pas un grand

nom. Je suis le premier du mien, vous êtes le dernier du vôtre.» Le

surlendemain, Voltaire dînant encore chez le duc de Sully, on vient

l'avertir qu'il est attendu à la porte de l'hôtel. Il y va. Un homme

qu'il ne connaît pas l'appelle du fond de sa voiture; il s'avance;

l'inconnu le saisit par le devant de l'habit; au même instant un valet

le frappe de cinq ou six coups de bâton; après quoi le chevalier de

Rohan, posté à quelques pas de là, s'écrie: _C'est assez!_ Ce mot était

encore un coup de bâton[16].

Cependant Voltaire, tout indigné, rentre à l'hôtel; il raconte sa

fatale aventure; il supplie le duc de Sully d'être de moitié dans sa

vengeance. Le duc s'y refuse. «Eh bien, dit Voltaire, que l'outrage

retombe sur vous!» Là-dessus, il va droit chez lui, et biffe de la

_Henriade_ le nom de Sully, ce qui ne fit de tort qu'à la _Henriade_.

Sachant bien que les tribunaux ne voudraient pas venger un poëte contre

un homme de cour, il jura de se faire justice lui-même. «Il s'enferma,

et apprit à la fois l'escrime pour se battre, et l'anglais pour vivre

hors de France après le duel.» C'était là le dessein d'un homme de tête

et d'un homme de cœur. Une fois qu'il sut tenir l'épée, il défia son

déloyal ennemi dans des termes si méprisants, que le chevalier n'osa

point refuser le combat. Ils convinrent de se battre le lendemain;

mais, dans l'intervalle, la famille du chevalier montra au premier

ministre un quatrain du poëte, arme à deux tranchants, où il y avait

une épigramme contre Son Excellence et une déclaration d'amour à sa

maîtresse. Voltaire fut, durant la nuit, conduit à la Bastille. On

prendrait à moins du goût pour la démocratie.

Voilà donc Voltaire emprisonné, en attendant l'exil, seul contre la

cour qui n'était rien, contre la noblesse qui était peu de chose,

contre les jésuites qui étaient tout. Un lâche esprit eût demandé grâce

et se fût converti: Voltaire se laissa punir, pour avoir le droit de se

venger.

Voltaire croyait tout perdre, patrie, honneur, fortune. C'était la

fortune qui l'inquiétait le moins. Lisez cette lettre à son ministre

des finances: «Si ces messieurs mes débiteurs profitent de mes malheurs

et de mon absence pour ne me point payer, comme ont fait bien d'autres,

il ne faut pas, mon cher enfant, vous donner des mouvements pour les

mettre à la raison; ce n'est qu'une bagatelle. Le torrent d'amertume

que j'ai bu fait que je ne prends pas garde à ces petites gouttes.»

Et on a écrit un livre pour prouver que ce grand esprit masquait un

avare!

Après six mois de Bastille, il lui fut permis de sortir, mais par la

porte de l'exil. Il alla en Angleterre, «le pays de la liberté de

penser et d'écrire». A peine à Londres, le souvenir de l'outrage le

força de venir en secret à Paris, dans l'espoir de rencontrer enfin

face à face son adversaire. Près d'être découvert, il repartit pour

Londres sans être vengé. «Du moins, la gloire me vengera: ce nom qu'il

a voulu avilir ira éternellement offenser le sien[17].»

Voyez-vous là-bas cet enfant terrible qui veut toucher à tout, et qui

n'a pas le droit de lever la main? Où sont ses titres de noblesse,

car nous sommes en 1726? Il va perdre sa première fortune,--ses écus

d'or qu'il appelle ses partisans.--Il a trop d'esprit pour garder un

protecteur; il est seul au jour du danger quand tout le monde s'arme

contre lui; mais il ne craint pas de reprendre cette lutte formidable

des Titans révoltés contre les dieux. On paye ses beaux mots par des

coups de bâton, par l'exil, par la Bastille; on lui dénie le droit de

porter l'épée pour se venger; mais s'il rengaîne ses colères, elles

n'en seront que plus terribles. Il se vengera en prose et en vers; il

se vengera en faisant du mal; il se vengera en faisant du bien.

Quel héroïsme que cette lutte de Voltaire contre le dix-huitième siècle

qui veut l'étouffer mais dont il fera son royaume!

Le roi Voltaire · 第 59 / 187 题