VIII.

A son retour, Voltaire vécut plus que jamais parmi les grands

seigneurs. Son intimité avec quelques ennemis du régent, entre autres

le duc de Richelieu et le baron de Gortz, mais plutôt encore ses

chansons improvisées contre la duchesse de Berry, le firent exiler

de Paris. Le régent lui fit dire qu'il se chargeait encore de son

logement, mais qu'il devait se loger hors Paris. Voltaire courut les

châteaux les mieux habités; par exemple, le château de Sully, d'où il

écrivit à madame la marquise de Mimeure qu'il lui serait délicieux

pour lui de rester à Sully, s'il lui était permis d'en sortir. «M. le

duc de Sully est le plus aimable des hommes, et celui à qui j'ai le

plus d'obligation. Son château est dans la plus belle situation du

monde; il y a un bois magnifique dont tous les arbres sont découpés

par des polissons ou des amants qui se sont amusés à écrire leurs noms

sur l'écorce.» Mais on n'était guère pastoral à Sully: «Vous seriez

peut-être bien étonnée, madame, si je vous disais que, dans ce beau

bois dont je viens de vous parler, nous avons des nuits blanches comme

à Sceaux. Madame de La Vrillière, qui vint ici pendant la nuit faire

tapage avec madame de Listenai, fut bien surprise d'être dans une

grande salle d'ormes, éclairée d'une infinité de lampions, et d'y voir

une magnifique collation servie au son des instruments, et suivie d'un

bal où parurent plus de cent masques habillés de guenillons superbes.»

Voltaire n'aimait déjà plus toutes ces mascarades à la Watteau. Il

préféra bientôt le château de la Source, où il apprit à connaître

et à aimer les Anglais dans la personne de Bolingbroke. Il écrivait

à Thiriot: «Il faut que je vous fasse part de l'enchantement où je

suis du voyage que j'ai fait au château de la Source, chez milord

Bolingbroke. J'ai trouvé dans cet illustre Anglais toute l'érudition de

son pays et toute la politesse du nôtre. Cet homme, qui a été toute sa

vie plongé dans les plaisirs et dans les affaires, a trouvé pourtant le

moyen de tout apprendre et de tout retenir.»

Dès cette rencontre, il voulut, lui aussi, tout apprendre et tout

retenir, sans pour cela supprimer les affaires et les plaisirs. Pour

lui, les jours avaient vingt-quatre heures; car, s'il faut l'en croire,

les heures du sommeil, il les passait dans les bras de l'amour ou dans

les rêves de la volupté.

Il y a des jours où Voltaire s'imagine qu'il n'est pas exilé. Il prend

son fusil, il détache les chiens, il part pour la chasse en jeune

et folle compagnie. Il court les bois et les collines. S'il manque

une caille, c'est qu'il est à la piste d'une rime; si sa gibecière

n'est pas lourde, c'est qu'il a chassé aux idées. Qu'importe, il

revient très-gai, très-vif et très-affamé. Il se met à table entre

un voisin qui sait parler et une voisine qui sait écouter. Il vit en

partie double, et, le soir, avant de s'endormir, il écrit à ses amis:

«Je suis, par ordre du roi, dans le plus aimable château et dans la

meilleure compagnie du monde. Il y a peut-être quelques gens qui

s'imaginent que je suis exilé, mais la vérité est que M. le régent m'a

donné l'ordre d'aller passer quelques mois dans un pays délicieux.»

Cependant, il voulait rentrer en grâce au Palais-Royal. Il écrivit au

régent qu'il n'avait chanté ni lui ni ses filles:

Philippe, quelquefois sur une toile antique

Si ton œil pénétrant jette un regard critique,

Par l'injure du temps le portrait effacé

Ne cachera jamais la main qui l'a tracé;

D'un choix judicieux dispensant la louange,

Tu ne confondras point Vignon et Michel-Ange.

Prince, il en est ainsi chez nous autres rimeurs:

Et si tu connaissais mon esprit et mes mœurs,

D'un peuple de rivaux l'adroite calomnie

Me chargerait en vain de leur ignominie;

Tu les démentirais, et je ne verrais plus

Dans leurs crayons grossiers mes pinceaux confondus.

Voltaire obtint une seconde fois sa grâce, sous prétexte qu'un homme

qui ne savait pas flatter les rois ne devait pas savoir les injurier.

Voici, dans l'épître au régent, comment Voltaire parlait de Louis XIV:

Louis fit sur son trône asseoir la flatterie;

Louis fut encensé jusqu'à l'idolâtrie:

En éloges enfin le Parnasse épuisé

Répète ses vertus sur un ton presque usé;

Et, l'encens à la main, la docte Académie

L'endormit cinquante ans par sa monotonie.

Rien ne nous a séduits; en vain en plus d'un lieu

Cent auteurs indiscrets l'ont traité comme un dieu,

De quelque nom sacré que l'opéra le nomme,

L'équitable Français ne voit en lui qu'un homme:

Pour élever sa gloire on ne nous verra plus

Dégrader les Césars, abaisser les Titus.

Il reprit pied à Paris, Paris grand seigneur et Paris littéraire. «J'ai

été à _Inès de Castro_, que tout le monde a trouvée très-mauvaise et

très-touchante. On la condamne et on y pleure.» Mais, à peine à Paris,

Voltaire aspire à l'exil dans les châteaux. «Ma santé et mes affaires

sont délabrées à un point qui n'est pas croyable; mais j'oublierai

tout cela à la Rivière-Bourdet; j'étais né pour être faune ou sylvain.

Je ne suis point fait pour habiter une ville.» Il se met au vert et

tente de vivre comme dans une Arcadie, avec des herbes, des œufs et du

lait. Mais son Arcadie n'était pas si rustique. Il alla séjourner à

Versailles «pour mener la vie de courtisan.» Qui donc, hormis Voltaire,

a jamais peint la cour avec cette touche impertinente et spirituelle?

«Hier, à dix heures, le roi déclara qu'il épousait la princesse de

Pologne, et en parut très-content. Il donna son pied à baiser à M.

d'Épernon et son cul à M. de Maurepas, et reçut les compliments de

toute sa cour, qu'il mouille tous les jours à la chasse par la pluie

la plus horrible. Il va partir dans le moment pour Rambouillet, et

épousera mademoiselle Leczinska à Chantilly. Les noces de Louis XV font

tort au pauvre Voltaire. On ne parle de payer aucune pension, ni même

de les conserver; mais, en récompense, on va créer un nouvel impôt pour

avoir de quoi acheter des dentelles et des étoffes pour la demoiselle

Leczinska. Ceci ressemble au mariage du Soleil, qui faisait murmurer

les grenouilles. Il n'y a que trois jours que je suis à Versailles, et

je voudrais déjà en être dehors.»

Le poëte demeura aux fêtes du mariage: «Le roi s'est vanté d'avoir

donné à la reine les sept «talismans» pour la première nuit, mais je

n'en crois rien du tout. Les rois trompent toujours leurs peuples.

La reine fait très-bonne mine, quoique sa mine ne soit pas du tout

jolie. Tout le monde est enchanté ici de sa vertu et de sa politesse.

La première chose qu'elle a faite a été de distribuer aux princesses

et aux dames du palais toutes les bagatelles magnifiques qu'on appelle

sa corbeille: cela consistait en bijoux de toute espèce, hors des

diamants. Quand elle vit la cassette où tout cela était arrangé:

«Voilà, dit-elle, la première fois de ma vie que j'ai pu faire des

présents.» Elle avait un peu de rouge le jour du mariage, autant qu'il

en faut pour ne pas paraître pâle. Elle s'évanouit un petit instant

dans la chapelle, mais seulement pour la forme. Il y eut le même jour

comédie. J'avais préparé un petit divertissement que M. de Mortemart

ne voulut point faire exécuter. On donna à la place _Amphitryon_ et

le _Médecin malgré lui_, ce qui ne parut pas trop nuptial. Après le

souper, il y eut un feu d'artifice avec beaucoup de fusées, et très-peu

d'invention et de variété, après quoi le roi alla se préparer à faire

un dauphin. Je me garderai bien, dans ces premiers jours de confusion,

de me faire présenter à la reine.» Et Voltaire se fait présenter:

«J'ai été très-bien reçu. La reine a pleuré à _Marianne_, elle a ri

à l'_Indiscret_; elle me parle souvent; elle m'appelle _mon pauvre

Voltaire_. Un sot se contenterait de tout cela, mais malheureusement

j'ai pensé assez solidement pour sentir que des louanges sont peu de

chose, et que le rôle d'un poëte à la cour traîne toujours avec lui un

peu de ridicule, et qu'il n'est pas permis d'être en ce pays-ci sans

aucun établissement. On me donne tous les jours des espérances, dont je

ne me repais guère.»

Mais, quelques jours après, il écrit à la présidente de Bernières: «La

reine vient de me donner, sur sa cassette, une pension de quinze cents

livres que je ne demandais pas: c'est un acheminement pour obtenir

les choses que je demande. Je ne me plains plus de la vie de la cour;

je commence à avoir des espérances raisonnables d'y pouvoir être

quelquefois utile à mes amis.»

Et sans doute à lui-même. Mais touchera-t-il le premier quartier de

sa pension? Et d'ailleurs le voilà qui devient riche à travers les

hasards, riche de l'argent du jeu et du commerce. O poëte, où es-tu? Le

poëte ne s'était pas évanoui sous le financier.

Comme Voltaire voulait alors publier la _Henriade_, il rassembla chez

le président de Maisons, au château de Maisons, un cercle de curieux

littéraires choisis dans le grand monde. On lui fut sévère à ce point

qu'il perdit patience et jeta au feu son manuscrit. Il en coûta au

président Hénault une belle paire de manchettes pour sauver le poëme

des flammes. Le poëte se résigna à revoir son manuscrit. Pendant qu'il

y retouchait d'une main plus sûre, l'abbé Desfontaines, on ne sait

sur quelle copie, fit imprimer le poëme sous le titre de _la Ligue_.

L'abbé affamé ne s'était pas contenté de toucher un salaire de deux

imprimeurs, il avait osé ajouter des vers de sa façon. Le poëme paru

avec éclat; tout défiguré qu'il fût, il valut tant d'éloges à Voltaire,

que le poëte pardonna à l'abbé. Voltaire, à son tour, voulut faire

imprimer son œuvre; mais les prêtres, lui reprochant d'avoir embelli

et ranimé les erreurs du semi-pélagianisme, se mirent en campagne pour

que le privilége d'imprimer lui fût refusé. Pour déjouer ces cabales,

Voltaire dédia son poëme au roi, mais le roi ne voulut point de la

dédicace. Dès ce jour, la guerre fut déclarée.--_Le roi, c'est moi!_

s'écria Voltaire.

Et il entra tout botté et tout éperonné, cravache à la main, dans le

parlement de l'opinion publique.

Le roi Voltaire · 第 58 / 187 题