A son retour, Voltaire vécut plus que jamais parmi les grands
seigneurs. Son intimité avec quelques ennemis du régent, entre autres
le duc de Richelieu et le baron de Gortz, mais plutôt encore ses
chansons improvisées contre la duchesse de Berry, le firent exiler
de Paris. Le régent lui fit dire qu'il se chargeait encore de son
logement, mais qu'il devait se loger hors Paris. Voltaire courut les
châteaux les mieux habités; par exemple, le château de Sully, d'où il
écrivit à madame la marquise de Mimeure qu'il lui serait délicieux
pour lui de rester à Sully, s'il lui était permis d'en sortir. «M. le
duc de Sully est le plus aimable des hommes, et celui à qui j'ai le
plus d'obligation. Son château est dans la plus belle situation du
monde; il y a un bois magnifique dont tous les arbres sont découpés
par des polissons ou des amants qui se sont amusés à écrire leurs noms
sur l'écorce.» Mais on n'était guère pastoral à Sully: «Vous seriez
peut-être bien étonnée, madame, si je vous disais que, dans ce beau
bois dont je viens de vous parler, nous avons des nuits blanches comme
à Sceaux. Madame de La Vrillière, qui vint ici pendant la nuit faire
tapage avec madame de Listenai, fut bien surprise d'être dans une
grande salle d'ormes, éclairée d'une infinité de lampions, et d'y voir
une magnifique collation servie au son des instruments, et suivie d'un
bal où parurent plus de cent masques habillés de guenillons superbes.»
Voltaire n'aimait déjà plus toutes ces mascarades à la Watteau. Il
préféra bientôt le château de la Source, où il apprit à connaître
et à aimer les Anglais dans la personne de Bolingbroke. Il écrivait
à Thiriot: «Il faut que je vous fasse part de l'enchantement où je
suis du voyage que j'ai fait au château de la Source, chez milord
Bolingbroke. J'ai trouvé dans cet illustre Anglais toute l'érudition de
son pays et toute la politesse du nôtre. Cet homme, qui a été toute sa
vie plongé dans les plaisirs et dans les affaires, a trouvé pourtant le
moyen de tout apprendre et de tout retenir.»
Dès cette rencontre, il voulut, lui aussi, tout apprendre et tout
retenir, sans pour cela supprimer les affaires et les plaisirs. Pour
lui, les jours avaient vingt-quatre heures; car, s'il faut l'en croire,
les heures du sommeil, il les passait dans les bras de l'amour ou dans
les rêves de la volupté.
Il y a des jours où Voltaire s'imagine qu'il n'est pas exilé. Il prend
son fusil, il détache les chiens, il part pour la chasse en jeune
et folle compagnie. Il court les bois et les collines. S'il manque
une caille, c'est qu'il est à la piste d'une rime; si sa gibecière
n'est pas lourde, c'est qu'il a chassé aux idées. Qu'importe, il
revient très-gai, très-vif et très-affamé. Il se met à table entre
un voisin qui sait parler et une voisine qui sait écouter. Il vit en
partie double, et, le soir, avant de s'endormir, il écrit à ses amis:
«Je suis, par ordre du roi, dans le plus aimable château et dans la
meilleure compagnie du monde. Il y a peut-être quelques gens qui
s'imaginent que je suis exilé, mais la vérité est que M. le régent m'a
donné l'ordre d'aller passer quelques mois dans un pays délicieux.»
Cependant, il voulait rentrer en grâce au Palais-Royal. Il écrivit au
régent qu'il n'avait chanté ni lui ni ses filles:
Philippe, quelquefois sur une toile antique
Si ton œil pénétrant jette un regard critique,
Par l'injure du temps le portrait effacé
Ne cachera jamais la main qui l'a tracé;
D'un choix judicieux dispensant la louange,
Tu ne confondras point Vignon et Michel-Ange.
Prince, il en est ainsi chez nous autres rimeurs:
Et si tu connaissais mon esprit et mes mœurs,
D'un peuple de rivaux l'adroite calomnie
Me chargerait en vain de leur ignominie;
Tu les démentirais, et je ne verrais plus
Dans leurs crayons grossiers mes pinceaux confondus.
Voltaire obtint une seconde fois sa grâce, sous prétexte qu'un homme
qui ne savait pas flatter les rois ne devait pas savoir les injurier.
Voici, dans l'épître au régent, comment Voltaire parlait de Louis XIV:
Louis fit sur son trône asseoir la flatterie;
Louis fut encensé jusqu'à l'idolâtrie:
En éloges enfin le Parnasse épuisé
Répète ses vertus sur un ton presque usé;
Et, l'encens à la main, la docte Académie
L'endormit cinquante ans par sa monotonie.
Rien ne nous a séduits; en vain en plus d'un lieu
Cent auteurs indiscrets l'ont traité comme un dieu,
De quelque nom sacré que l'opéra le nomme,
L'équitable Français ne voit en lui qu'un homme:
Pour élever sa gloire on ne nous verra plus
Dégrader les Césars, abaisser les Titus.
Il reprit pied à Paris, Paris grand seigneur et Paris littéraire. «J'ai
été à _Inès de Castro_, que tout le monde a trouvée très-mauvaise et
très-touchante. On la condamne et on y pleure.» Mais, à peine à Paris,
Voltaire aspire à l'exil dans les châteaux. «Ma santé et mes affaires
sont délabrées à un point qui n'est pas croyable; mais j'oublierai
tout cela à la Rivière-Bourdet; j'étais né pour être faune ou sylvain.
Je ne suis point fait pour habiter une ville.» Il se met au vert et
tente de vivre comme dans une Arcadie, avec des herbes, des œufs et du
lait. Mais son Arcadie n'était pas si rustique. Il alla séjourner à
Versailles «pour mener la vie de courtisan.» Qui donc, hormis Voltaire,
a jamais peint la cour avec cette touche impertinente et spirituelle?
«Hier, à dix heures, le roi déclara qu'il épousait la princesse de
Pologne, et en parut très-content. Il donna son pied à baiser à M.
d'Épernon et son cul à M. de Maurepas, et reçut les compliments de
toute sa cour, qu'il mouille tous les jours à la chasse par la pluie
la plus horrible. Il va partir dans le moment pour Rambouillet, et
épousera mademoiselle Leczinska à Chantilly. Les noces de Louis XV font
tort au pauvre Voltaire. On ne parle de payer aucune pension, ni même
de les conserver; mais, en récompense, on va créer un nouvel impôt pour
avoir de quoi acheter des dentelles et des étoffes pour la demoiselle
Leczinska. Ceci ressemble au mariage du Soleil, qui faisait murmurer
les grenouilles. Il n'y a que trois jours que je suis à Versailles, et
je voudrais déjà en être dehors.»
Le poëte demeura aux fêtes du mariage: «Le roi s'est vanté d'avoir
donné à la reine les sept «talismans» pour la première nuit, mais je
n'en crois rien du tout. Les rois trompent toujours leurs peuples.
La reine fait très-bonne mine, quoique sa mine ne soit pas du tout
jolie. Tout le monde est enchanté ici de sa vertu et de sa politesse.
La première chose qu'elle a faite a été de distribuer aux princesses
et aux dames du palais toutes les bagatelles magnifiques qu'on appelle
sa corbeille: cela consistait en bijoux de toute espèce, hors des
diamants. Quand elle vit la cassette où tout cela était arrangé:
«Voilà, dit-elle, la première fois de ma vie que j'ai pu faire des
présents.» Elle avait un peu de rouge le jour du mariage, autant qu'il
en faut pour ne pas paraître pâle. Elle s'évanouit un petit instant
dans la chapelle, mais seulement pour la forme. Il y eut le même jour
comédie. J'avais préparé un petit divertissement que M. de Mortemart
ne voulut point faire exécuter. On donna à la place _Amphitryon_ et
le _Médecin malgré lui_, ce qui ne parut pas trop nuptial. Après le
souper, il y eut un feu d'artifice avec beaucoup de fusées, et très-peu
d'invention et de variété, après quoi le roi alla se préparer à faire
un dauphin. Je me garderai bien, dans ces premiers jours de confusion,
de me faire présenter à la reine.» Et Voltaire se fait présenter:
«J'ai été très-bien reçu. La reine a pleuré à _Marianne_, elle a ri
à l'_Indiscret_; elle me parle souvent; elle m'appelle _mon pauvre
Voltaire_. Un sot se contenterait de tout cela, mais malheureusement
j'ai pensé assez solidement pour sentir que des louanges sont peu de
chose, et que le rôle d'un poëte à la cour traîne toujours avec lui un
peu de ridicule, et qu'il n'est pas permis d'être en ce pays-ci sans
aucun établissement. On me donne tous les jours des espérances, dont je
ne me repais guère.»
Mais, quelques jours après, il écrit à la présidente de Bernières: «La
reine vient de me donner, sur sa cassette, une pension de quinze cents
livres que je ne demandais pas: c'est un acheminement pour obtenir
les choses que je demande. Je ne me plains plus de la vie de la cour;
je commence à avoir des espérances raisonnables d'y pouvoir être
quelquefois utile à mes amis.»
Et sans doute à lui-même. Mais touchera-t-il le premier quartier de
sa pension? Et d'ailleurs le voilà qui devient riche à travers les
hasards, riche de l'argent du jeu et du commerce. O poëte, où es-tu? Le
poëte ne s'était pas évanoui sous le financier.
Comme Voltaire voulait alors publier la _Henriade_, il rassembla chez
le président de Maisons, au château de Maisons, un cercle de curieux
littéraires choisis dans le grand monde. On lui fut sévère à ce point
qu'il perdit patience et jeta au feu son manuscrit. Il en coûta au
président Hénault une belle paire de manchettes pour sauver le poëme
des flammes. Le poëte se résigna à revoir son manuscrit. Pendant qu'il
y retouchait d'une main plus sûre, l'abbé Desfontaines, on ne sait
sur quelle copie, fit imprimer le poëme sous le titre de _la Ligue_.
L'abbé affamé ne s'était pas contenté de toucher un salaire de deux
imprimeurs, il avait osé ajouter des vers de sa façon. Le poëme paru
avec éclat; tout défiguré qu'il fût, il valut tant d'éloges à Voltaire,
que le poëte pardonna à l'abbé. Voltaire, à son tour, voulut faire
imprimer son œuvre; mais les prêtres, lui reprochant d'avoir embelli
et ranimé les erreurs du semi-pélagianisme, se mirent en campagne pour
que le privilége d'imprimer lui fût refusé. Pour déjouer ces cabales,
Voltaire dédia son poëme au roi, mais le roi ne voulut point de la
dédicace. Dès ce jour, la guerre fut déclarée.--_Le roi, c'est moi!_
s'écria Voltaire.
Et il entra tout botté et tout éperonné, cravache à la main, dans le
parlement de l'opinion publique.