Cependant Voltaire avait achevé une tragédie qui n'était pas jouée.
Voici comment le poëte lui-même parle de sa pièce à son cher maître le
P. Porée: «Tout jeune que j'étais quand je fis l'_Œdipe_, j'étais plein
de la lecture des anciens et de vos leçons, et je connaissais fort peu
le théâtre de Paris: je travaillais à peu près comme si j'avais été à
Athènes. Je consultai M. Dacier, qui était du pays; il me conseilla
de mettre un chœur dans toutes les scènes, à la manière des Grecs.
C'était me conseiller de me promener dans Paris avec la robe de Platon.
J'eus bien de la peine seulement à obtenir que les comédiens de Paris
voulussent exécuter les chœurs qui paraissent trois ou quatre fois
dans la pièce; j'en eus bien davantage à faire recevoir une tragédie
presque sans amour. Les comédiennes se moquèrent de moi quand elles
virent qu'il n'y avait point de rôle pour l'amoureuse. On trouva la
scène de la double confidente entre Œdipe et Jocaste, tirée en partie
de Sophocle, tout à fait insipide. En un mot, les acteurs, qui étaient
en ce temps-là petits-maîtres et grands seigneurs, refusèrent de
représenter l'ouvrage. Je crus qu'ils avaient raison. Je gâtai ma pièce
pour leur plaire, en affadissant par des sentiments de tendresse un
sujet qui le comportait si peu. Quand on vit un peu d'amour, on fut un
peu moins mécontent de moi; mais on ne voulut point du tout de cette
grande scène entre Jocaste et Œdipe: on se moqua de Sophocle et de son
imitateur. Je tins bon; mais ce ne fut qu'à force de protections que
j'obtins qu'on jouerait _Œdipe_[13].»
Et pourtant la représentation d'_Œdipe_ fut un triomphe pour Voltaire
et pour les comédiens. On le joua quarante-cinq fois dans sa nouveauté,
à peu près comme si on jouait aujourd'hui une pièce pendant toute une
année. Dufresne, jeune comme Voltaire, y trouva ses premiers bravos.
Mademoiselle Desmares y joua son dernier rôle.
M. Arouet, tout en larmes au sortir d'une représentation, permit enfin
à son fils d'être poëte. C'était là le vrai triomphe.
Voltaire ne se prit pas ce jour-là au sérieux. Il était venu sur
la scène porter la queue du grand prince, se moquant de lui et du
parterre--comme il a fait toute sa vie. La duchesse de Villars demanda
quel était ce jeune homme qui voulait faire tomber la pièce. Apprenant
que c'était l'auteur lui-même, elle l'appela dans sa loge et lui donna
sa main à baiser. «Voilà, dit le duc de Richelieu à Voltaire en le
présentant, deux beaux yeux auxquels vous avez fait répandre bien des
larmes.--Ils s'en vengeront sur d'autres,» répondit Voltaire. Les beaux
yeux se vengèrent sur lui.
Tout le monde reconnut le génie de Voltaire, hormis son ami l'abbé de
Chaulieu, qui sans doute se croyait vaincu, car Voltaire le menaçait
jusque sous la tente d'Horace. La Motte, qui certes devait craindre la
victoire de Voltaire, puisqu'il avait dans sa poche deux _Œdipe_, l'un
en vers, l'autre en prose, qui semblaient faits l'un contre l'autre,
donna généreusement son approbation comme censeur pour que la pièce fût
imprimée. «Le public, à la représentation de cette pièce, s'est promis
un digne successeur de Corneille et de Racine; et je crois qu'à la
lecture il ne rabattra rien de ses espérances.» A la bonne heure, voilà
un royal censeur qui fait pardonner les fautes du censeur royal.
Voltaire, déjà fort à la mode, fut bon gré mal gré l'hôte de toutes
les fêtes. Il lui arrivait de souper jusqu'à trois fois dans la
même nuit. Il courut encore le pharaon, l'opéra, la comédie, le bal
masqué. Décidément, à la Bastille près, la vie commence pour lui par
le carnaval; il ne cherche pas le pays des recueillements et des
méditations. Dans la journée, il ne se préoccupe que du souper. S'il
fait des vers, c'est pour les pouvoir dire à table: contes libertins
que La Fontaine a oublié de faire, épîtres familières dont Chaulieu lui
a dit le secret après Horace, chansons licencieuses contre les dieux et
les rois, mais surtout contre Philippe d'Orléans, qui aime toutes les
femmes, y compris sa fille.
Il lui était impossible de vivre dans la paix de l'étude. Quand il ne
soupait plus et ne jouait plus au pharaon, il voulait courir l'Europe.
Quoique amoureux de la duchesse de Villars, il partit pour la Hollande
avec la belle marquise de Rupelmonde.
Voltaire n'a pas dit son roman avec la marquise de Rupelmonde. Cette
fameuse épître, _le Pour et le Contre_[14], qui débute avec tant
d'impertinence philosophique, révèle bien plutôt un penseur qu'un
amoureux. Je veux croire toutefois que ce fameux voyage en Hollande
dont on a tant parlé ne fut pas entrepris uniquement pour la recherche
du vrai Dieu: madame de Rupelmonde était fort galante, et Voltaire
voyageait pour oublier la maréchale de Villars. Cette jolie lettre
qu'il écrivit de Cambrai au cardinal Dubois prouve au moins que le
voyage n'était pas mélancolique.
Une beauté qu'on nomme Rupelmonde,
Avec qui, les Amours et moi,
Nous courons depuis peu le monde
Et qui nous donne à tous la loi,
Veut qu'à l'instant je vous écrive.
Ma Muse, comme vous, à lui plaire attentive,
Accepte avec transport un si charmant emploi.
«Nous arrivons, monseigneur, dans votre métropole, où je crois que
tous les ambassadeurs et tous les cuisiniers de l'Europe se sont donné
rendez-vous. Il semble que tous les ministres d'Allemagne ne soient à
Cambrai que pour faire boire à la santé de l'empereur. Pour messieurs
les ambassadeurs d'Espagne, l'un entend deux messes par jour, l'autre
dirige la troupe des comédiens. Les ministres anglais envoient beaucoup
de courriers en Champagne, et peu à Londres. Au reste, personne
n'attend ici Votre Éminence: on ne pense pas que vous quittiez le
Palais-Royal pour venir visiter vos ouailles.»
C'est de Cambrai que, soupant avec la marquise chez madame de
Saint-Contest, Voltaire improvisa des vers connus où il fait rimer
_plaisir_ avec _désir_,--rime du temps;--mais j'aime mieux rappeler ce
joli huitain:
Quand Apollon avec le dieu de l'onde
Vint autrefois habiter ces bas lieux,
L'un sut si bien cacher sa tresse blonde,
L'autre ses traits, qu'on méconnut les dieux:
Mais c'est en vain qu'abandonnant les cieux,
Vénus comme eux veut se cacher au monde,
On la connaît au pouvoir de ses yeux,
Dès que l'on voit paraître Rupelmonde.
A Bruxelles, madame de Rupelmonde trouva d'autres amoureux, et Voltaire
chercha l'amour tout fait, sans doute par curiosité:
L'Amour, au détour d'une rue,
M'abordant d'un air effronté,
M'a conduit en secret dans un temple écarté.
J'ai d'abord sur un lit trouvé la Volupté
Sans juge; elle était belle, et fraîche, et fort dodue.
La nymphe en toute liberté
M'a dit: Je t'offre ici ma beauté simple et pure,
Des plaisirs sans chagrin, des agréments sans fard,
L'Amour est en ces lieux enfant de la nature,
Partout ailleurs il est enfant de l'art.
Mais Voltaire, sans doute, n'aima pas l'enfant de la nature. C'était un
artiste en volupté, qui disait qu'on en avait toujours pour son argent
et pour son esprit.
A son passage à Bruxelles, il visita J. B. Rousseau. Ils s'embrassèrent
comme des frères en poésie; mais, par malheur pour l'amitié, ils se
lurent des vers. J. B. Rousseau commença. Voltaire, après avoir entendu
son _Ode à la postérité_, dit en souriant: «Mon ami, voilà une lettre
qui n'arrivera pas à son adresse.» C'était bien dit; mais il prit un
manuscrit et lut au poëte exilé une épître à madame de Rupelmonde. J.
B. Rousseau, qui se réfugiait alors dans la dévotion, accusa Voltaire
d'impiété. Là-dessus ils se séparent ennemis, en prose et en vers,
jusqu'à la mort.
On voit que la vie de Voltaire est toute semée de saillies. Je cherche
à les fuir, mais en vain, car elles marquent chaque pas qu'il a fait.
L'esprit a jalonné son chemin. On disait alors: «Il y a quelqu'un qui
a plus d'esprit que Molière, c'est tout le monde;» on dit bientôt: «Il
y a quelqu'un qui a plus d'esprit que tout le monde, c'est Voltaire.»
L'esprit, quel qu'il soit, même celui de Voltaire, fatigue quand il
tient toute la place. J'aime l'esprit qui arme la raison, mais j'aime
aussi l'esprit qui désarme le cœur. Qui n'aimerait à voir cette
jeunesse de Voltaire attendrie et rêveuse çà et là? N'a-t-il donc
jamais vu le ciel avec une pensée pieuse? La nature ne lui a-t-elle
jamais montré un pan de sa robe? Sa maîtresse, n'importe laquelle,
n'a-t-elle jamais répandu une larme dans son sourire? Mais il faut
pardonner à Voltaire cet esprit qui l'a envahi de la tête au cœur:
célèbre à vingt ans, qu'avait-il, sinon son esprit, pour combattre des
ennemis sans nombre? Vous savez qu'il fut longtemps, sur le champ de
bataille de la pensée, presque seul de son parti. Sur ce terrain-là, on
ne se défend pas avec son cœur.