VII.

Cependant Voltaire avait achevé une tragédie qui n'était pas jouée.

Voici comment le poëte lui-même parle de sa pièce à son cher maître le

P. Porée: «Tout jeune que j'étais quand je fis l'_Œdipe_, j'étais plein

de la lecture des anciens et de vos leçons, et je connaissais fort peu

le théâtre de Paris: je travaillais à peu près comme si j'avais été à

Athènes. Je consultai M. Dacier, qui était du pays; il me conseilla

de mettre un chœur dans toutes les scènes, à la manière des Grecs.

C'était me conseiller de me promener dans Paris avec la robe de Platon.

J'eus bien de la peine seulement à obtenir que les comédiens de Paris

voulussent exécuter les chœurs qui paraissent trois ou quatre fois

dans la pièce; j'en eus bien davantage à faire recevoir une tragédie

presque sans amour. Les comédiennes se moquèrent de moi quand elles

virent qu'il n'y avait point de rôle pour l'amoureuse. On trouva la

scène de la double confidente entre Œdipe et Jocaste, tirée en partie

de Sophocle, tout à fait insipide. En un mot, les acteurs, qui étaient

en ce temps-là petits-maîtres et grands seigneurs, refusèrent de

représenter l'ouvrage. Je crus qu'ils avaient raison. Je gâtai ma pièce

pour leur plaire, en affadissant par des sentiments de tendresse un

sujet qui le comportait si peu. Quand on vit un peu d'amour, on fut un

peu moins mécontent de moi; mais on ne voulut point du tout de cette

grande scène entre Jocaste et Œdipe: on se moqua de Sophocle et de son

imitateur. Je tins bon; mais ce ne fut qu'à force de protections que

j'obtins qu'on jouerait _Œdipe_[13].»

Et pourtant la représentation d'_Œdipe_ fut un triomphe pour Voltaire

et pour les comédiens. On le joua quarante-cinq fois dans sa nouveauté,

à peu près comme si on jouait aujourd'hui une pièce pendant toute une

année. Dufresne, jeune comme Voltaire, y trouva ses premiers bravos.

Mademoiselle Desmares y joua son dernier rôle.

M. Arouet, tout en larmes au sortir d'une représentation, permit enfin

à son fils d'être poëte. C'était là le vrai triomphe.

Voltaire ne se prit pas ce jour-là au sérieux. Il était venu sur

la scène porter la queue du grand prince, se moquant de lui et du

parterre--comme il a fait toute sa vie. La duchesse de Villars demanda

quel était ce jeune homme qui voulait faire tomber la pièce. Apprenant

que c'était l'auteur lui-même, elle l'appela dans sa loge et lui donna

sa main à baiser. «Voilà, dit le duc de Richelieu à Voltaire en le

présentant, deux beaux yeux auxquels vous avez fait répandre bien des

larmes.--Ils s'en vengeront sur d'autres,» répondit Voltaire. Les beaux

yeux se vengèrent sur lui.

Tout le monde reconnut le génie de Voltaire, hormis son ami l'abbé de

Chaulieu, qui sans doute se croyait vaincu, car Voltaire le menaçait

jusque sous la tente d'Horace. La Motte, qui certes devait craindre la

victoire de Voltaire, puisqu'il avait dans sa poche deux _Œdipe_, l'un

en vers, l'autre en prose, qui semblaient faits l'un contre l'autre,

donna généreusement son approbation comme censeur pour que la pièce fût

imprimée. «Le public, à la représentation de cette pièce, s'est promis

un digne successeur de Corneille et de Racine; et je crois qu'à la

lecture il ne rabattra rien de ses espérances.» A la bonne heure, voilà

un royal censeur qui fait pardonner les fautes du censeur royal.

Voltaire, déjà fort à la mode, fut bon gré mal gré l'hôte de toutes

les fêtes. Il lui arrivait de souper jusqu'à trois fois dans la

même nuit. Il courut encore le pharaon, l'opéra, la comédie, le bal

masqué. Décidément, à la Bastille près, la vie commence pour lui par

le carnaval; il ne cherche pas le pays des recueillements et des

méditations. Dans la journée, il ne se préoccupe que du souper. S'il

fait des vers, c'est pour les pouvoir dire à table: contes libertins

que La Fontaine a oublié de faire, épîtres familières dont Chaulieu lui

a dit le secret après Horace, chansons licencieuses contre les dieux et

les rois, mais surtout contre Philippe d'Orléans, qui aime toutes les

femmes, y compris sa fille.

Il lui était impossible de vivre dans la paix de l'étude. Quand il ne

soupait plus et ne jouait plus au pharaon, il voulait courir l'Europe.

Quoique amoureux de la duchesse de Villars, il partit pour la Hollande

avec la belle marquise de Rupelmonde.

Voltaire n'a pas dit son roman avec la marquise de Rupelmonde. Cette

fameuse épître, _le Pour et le Contre_[14], qui débute avec tant

d'impertinence philosophique, révèle bien plutôt un penseur qu'un

amoureux. Je veux croire toutefois que ce fameux voyage en Hollande

dont on a tant parlé ne fut pas entrepris uniquement pour la recherche

du vrai Dieu: madame de Rupelmonde était fort galante, et Voltaire

voyageait pour oublier la maréchale de Villars. Cette jolie lettre

qu'il écrivit de Cambrai au cardinal Dubois prouve au moins que le

voyage n'était pas mélancolique.

Une beauté qu'on nomme Rupelmonde,

Avec qui, les Amours et moi,

Nous courons depuis peu le monde

Et qui nous donne à tous la loi,

Veut qu'à l'instant je vous écrive.

Ma Muse, comme vous, à lui plaire attentive,

Accepte avec transport un si charmant emploi.

«Nous arrivons, monseigneur, dans votre métropole, où je crois que

tous les ambassadeurs et tous les cuisiniers de l'Europe se sont donné

rendez-vous. Il semble que tous les ministres d'Allemagne ne soient à

Cambrai que pour faire boire à la santé de l'empereur. Pour messieurs

les ambassadeurs d'Espagne, l'un entend deux messes par jour, l'autre

dirige la troupe des comédiens. Les ministres anglais envoient beaucoup

de courriers en Champagne, et peu à Londres. Au reste, personne

n'attend ici Votre Éminence: on ne pense pas que vous quittiez le

Palais-Royal pour venir visiter vos ouailles.»

C'est de Cambrai que, soupant avec la marquise chez madame de

Saint-Contest, Voltaire improvisa des vers connus où il fait rimer

_plaisir_ avec _désir_,--rime du temps;--mais j'aime mieux rappeler ce

joli huitain:

Quand Apollon avec le dieu de l'onde

Vint autrefois habiter ces bas lieux,

L'un sut si bien cacher sa tresse blonde,

L'autre ses traits, qu'on méconnut les dieux:

Mais c'est en vain qu'abandonnant les cieux,

Vénus comme eux veut se cacher au monde,

On la connaît au pouvoir de ses yeux,

Dès que l'on voit paraître Rupelmonde.

A Bruxelles, madame de Rupelmonde trouva d'autres amoureux, et Voltaire

chercha l'amour tout fait, sans doute par curiosité:

L'Amour, au détour d'une rue,

M'abordant d'un air effronté,

M'a conduit en secret dans un temple écarté.

J'ai d'abord sur un lit trouvé la Volupté

Sans juge; elle était belle, et fraîche, et fort dodue.

La nymphe en toute liberté

M'a dit: Je t'offre ici ma beauté simple et pure,

Des plaisirs sans chagrin, des agréments sans fard,

L'Amour est en ces lieux enfant de la nature,

Partout ailleurs il est enfant de l'art.

Mais Voltaire, sans doute, n'aima pas l'enfant de la nature. C'était un

artiste en volupté, qui disait qu'on en avait toujours pour son argent

et pour son esprit.

A son passage à Bruxelles, il visita J. B. Rousseau. Ils s'embrassèrent

comme des frères en poésie; mais, par malheur pour l'amitié, ils se

lurent des vers. J. B. Rousseau commença. Voltaire, après avoir entendu

son _Ode à la postérité_, dit en souriant: «Mon ami, voilà une lettre

qui n'arrivera pas à son adresse.» C'était bien dit; mais il prit un

manuscrit et lut au poëte exilé une épître à madame de Rupelmonde. J.

B. Rousseau, qui se réfugiait alors dans la dévotion, accusa Voltaire

d'impiété. Là-dessus ils se séparent ennemis, en prose et en vers,

jusqu'à la mort.

On voit que la vie de Voltaire est toute semée de saillies. Je cherche

à les fuir, mais en vain, car elles marquent chaque pas qu'il a fait.

L'esprit a jalonné son chemin. On disait alors: «Il y a quelqu'un qui

a plus d'esprit que Molière, c'est tout le monde;» on dit bientôt: «Il

y a quelqu'un qui a plus d'esprit que tout le monde, c'est Voltaire.»

L'esprit, quel qu'il soit, même celui de Voltaire, fatigue quand il

tient toute la place. J'aime l'esprit qui arme la raison, mais j'aime

aussi l'esprit qui désarme le cœur. Qui n'aimerait à voir cette

jeunesse de Voltaire attendrie et rêveuse çà et là? N'a-t-il donc

jamais vu le ciel avec une pensée pieuse? La nature ne lui a-t-elle

jamais montré un pan de sa robe? Sa maîtresse, n'importe laquelle,

n'a-t-elle jamais répandu une larme dans son sourire? Mais il faut

pardonner à Voltaire cet esprit qui l'a envahi de la tête au cœur:

célèbre à vingt ans, qu'avait-il, sinon son esprit, pour combattre des

ennemis sans nombre? Vous savez qu'il fut longtemps, sur le champ de

bataille de la pensée, presque seul de son parti. Sur ce terrain-là, on

ne se défend pas avec son cœur.

Le roi Voltaire · 第 57 / 187 题