L'amoureux revint à Paris. Il fallait désarmer son père, outré comme
un père de roman. Soit pour l'apaiser, soit de bonne foi, il lui fit
dire que, voulant partir pour l'Amérique, il demandait pour toute
grâce qu'il lui fût permis d'embrasser les genoux paternels, M. Arouet
pardonna avec attendrissement: «Mais vous suivrez le chemin qu'ont
suivi vos ancêtres; de ce pas, vous allez prendre place chez Me Alain.»
C'était un procureur de la rue Perdue. O familier des princes! où
vas-tu? Voltaire se laissa installer dans cette boutique de mauvais
style[11]. Il y trouva un ami, Thiriot, non pas un ami du jour et
du lendemain, mais un ami de toute la vie. Le poëte, heureusement,
ne s'étiola pas dans le grimoire du procureur. Il y laissa son nom
d'Arouet et prit celui de Voltaire: «J'ai été si malheureux avec
l'autre que je veux voir si celui-ci m'apportera du bonheur.» Il passa
de là en compagnie de M. de Caumartin, autre ami de son père, au
château de Saint-Ange, où il devait faire choix d'un état. Au château
de Saint-Ange, il trouva un vieillard passionné pour Henri IV, qui lui
inspira l'idée et les idées de la _Henriade_. Il revint donc à Paris
plus poëte que jamais.
Une mésaventure le poussa plus avant dans la poésie: on le conduisit un
jour à la Bastille sans lui dire pourquoi. Or, que faire à la Bastille,
si ce n'est des vers? Tout conspirait contre ce pauvre M. Arouet, qui
voulait à toute force que l'esprit de son fils se tournât vers l'esprit
des lois. Voltaire avait été mis à la Bastille pour une satire qui
n'était pas de lui: _J'ai vu ces maux, et je n'ai pas vingt ans_[12].
A la Bastille, il commença la _Henriade_, à la Bastille, il termina
_Œdipe_. Le duc d'Orléans, qui aimait l'esprit coûte que coûte
et même à ses dépens, lui rendit la liberté. Le marquis de Nocé,
qui avait soupé avec Voltaire, l'amena au Palais-Royal pour le
présenter au prince. En attendant son tour d'être introduit, Voltaire
s'impatientait: un orage des plus bruyants vint à éclater; le poëte,
levant les yeux au ciel, s'écria devant une foule de personnages:
«Quand ce serait un régent qui gouvernerait là-haut, les choses
n'iraient pas plus mal.» Le marquis de Nocé raconta le mot en
présentant Voltaire: «Monseigneur, voici le jeune Arouet que vous venez
de tirer de la Bastille et que vous allez y renvoyer.» Le marquis
savait bien à qui il parlait. Le régent se mit à rire aux éclats et
offrit une pension; sur quoi Voltaire lui dit: «Je remercie Votre
Altesse Royale de ce qu'elle veut bien se charger de ma nourriture,
mais je la prie de ne plus se charger de mon logement.»
Ce fut la présidente de Bernières qui se chargea du logement de
Voltaire, dans son hôtel du quai des Théatins. C'était bien porté dans
le beau monde d'avoir chez soi son poëte et son abbé: madame de La
Sablière avait enseigné cela.