Au milieu des dissipations mondaines, il ne perdait pas de vue
l'horizon poétique. Il ébauchait la tragédie d'_Œdipe_ et rimait
une ode pour concourir devant l'Académie française. Au dix-huitième
siècle, la tragédie et la pièce de concours étaient, pour ainsi dire,
l'antichambre de la poésie; il fallait passer par là. Voltaire, comme
plus tard Hugo, n'obtint pas le prix de l'Académie. Le sujet du
concours était le _Vœu de Louis XIII_. Un sujet religieux et par-devant
l'Académie! voilà pour Voltaire de quoi surprendre tout le monde
aujourd'hui. Celui qui gagna le prix ce fut Coustou, qui écrivit une
ode en marbre d'un divin sentiment; celui qui obtint le prix ce fut
l'abbé du Jarry, dont les vers n'étaient pas de la poésie. En lisant
les strophes de Voltaire, on ne s'étonne pas de ses rancunes contre
l'Académie.
Heureux le roi que la couronne
N'éblouit point de sa splendeur,
Qui, fidèle au Dieu qui la donne,
Ose être humble dans sa grandeur;
Qui donnant aux rois des exemples,
Au Seigneur élève des temples,
Des asiles aux malheureux;
Dont la clairvoyante justice
Démêle et confond l'artifice
De l'hypocrite ténébreux!
C'est déjà Voltaire.
Assise avec lui sur le trône,
La Sagesse est son ferme appui;
Si la fortune l'abandonne,
Le Seigneur est toujours à lui:
Ses vertus seront couronnées
D'une longue suite d'années,
Trop courte encore à nos souhaits;
Et l'abondance dans ses villes
Fera germer ses dons fertiles
Cueillis par les mains de la Paix.
C'est encore Jean-Baptiste Rousseau.
Jusque-là, Voltaire n'avait écrit que trois odes, trois contes et trois
épîtres; mais c'était déjà le vrai Voltaire. Sa Muse n'a jamais eu
les bégaiements de l'enfance ni les timidités de la vierge. Ses odes
manquent déjà du sacré enthousiasme, mais, en revanche, ses contes sont
libertins dans les deux sens du mot, comme s'il les eût écrits aux
soupers du Temple et aux soupers de Sans-Souci. Dans ses épîtres, c'est
du premier coup l'esprit fait homme ou l'homme fait esprit[10].
Cependant son père le crut perdu en apprenant qu'il faisait des vers et
voyait bonne compagnie. Le pauvre homme était en même temps désolé par
le jansénisme opiniâtre de son fils aîné. Le frère de Voltaire avait un
si beau zèle pour le martyre, qu'il disait un jour à un de ses amis qui
ne voulait pas s'exposer à la persécution: «Si vous ne voulez pas être
brûlé vif, n'en dégoûtez pas les autres.» Le père disait: «J'ai pour
fils deux fous, l'un en vers, l'autre en prose.» Il exila le fou en
vers à La Haye, à l'ambassade française. L'ambassadeur, le marquis de
Châteauneuf, ne se montra pas si facile à vivre que son cadet, l'abbé
de Châteauneuf. Il tenta de ramener Voltaire à la prose, mais le jeune
poëte ne se laissa pas dompter; non-seulement il fit des vers, mais,
ce qui est aggravant, il fit des vers amoureux. «Je n'espère plus rien
de votre fils, écrivait l'ambassadeur à l'ancien notaire; le voilà
fou deux fois: amoureux et poëte.» Mais je conterai plus loin cette
première équipée galante de Voltaire.
L'ambassadeur détacha au plus vite Voltaire de l'ambassade, ne
répondant pas de la paix européenne avec un tel page.