Au collége, Voltaire ne jouait pas[8]. Pendant la récréation, il tenait
tête aux PP. Tournemine et Porée. Selon celui-ci: «Il pesait dans ses
petites balances les grands intérêts de l'Europe.» C'était déjà un
philosophe armé à la légère; que dis-je? c'était déjà un poëte. Une
épigramme, traduite de l'_Anthologie_, date de ses premières années
d'études. Il n'avait que douze ans quand il écrivit ses premiers
vers, une épître à Monseigneur, fils de Louis XIV, pour un soldat
des Invalides. Il n'y a pas là de quoi crier miracle; il faut même
constater qu'il n'y a rien de l'enfant sublime chez Voltaire, il n'y a
que de l'enfant prodigue[9].
Cependant il émerveillait tout le monde; son professeur du matin, le
P. Le Jay, comme son professeur du soir, le P. Porée, son confesseur,
le P. Palu, ses camarades, même les plus anciens. Il n'étudiait pas,
il savait tout. Il devinait un livre plutôt qu'il ne le lisait.
Né railleur, il ne croyait qu'à demi à l'histoire religieuse et à
l'histoire profane. Il n'aimait pas à s'égarer dans la forêt ténébreuse
des philosophies perdues. Comme Descartes, son maître, il supprimait
d'un seul mot la sagesse des sept sages de la Grèce et le symbole des
douze apôtres. «Malheureux! lui dit un jour le P. Le Jay en le secouant
par le bras, tu seras un jour l'étendard du déisme en France!»
En attendant que cette prédiction s'accomplît, Voltaire remporta tous
les prix à sa rhétorique. Jean-Baptiste Rousseau, qui assistait à la
distribution, voulut embrasser ce jeune triomphateur, qui fut bientôt
son disciple et son maître en poésie.
Voltaire sortit du collége et retourna rue des Marmousets. Il avait
toujours eu les aspirations d'un grand seigneur; que dis-je? d'un
roi. Or, que faire rue des Marmousets, en face d'un père né paysan,
qui s'affublait dans toutes les vanités un peu ridicules alors de la
magistrature sans noblesse? Le père Arouet voulait que son fils revêtît
la robe et se coiffât de la toque; mais Voltaire lui disait qu'il
n'était pas né homme de plume pour écrire dans le mauvais style du
palais. Il s'acoquina à quelques coureurs d'aventures, les chevaliers
à la mode de ce temps-là. Ils le conduisirent à l'Opéra, à la
Comédie-Française, mais surtout chez les courtisanes du beau style ou
chez les marquises déchues.
Avant de prêter de l'argent aux grands seigneurs, Voltaire en avait
plus d'une fois emprunté vers ce temps-là, mais à d'autres conditions,
ainsi qu'on le verra dans cette histoire, qu'il conte si bien lui-même:
«Je me souviens qu'étant un jour dans la nécessité d'emprunter de
l'argent d'un usurier, je trouvai deux crucifix sur sa table. Je lui
demandai si c'étaient des gages de ses débiteurs; il me répondit
que non, mais qu'il ne faisait jamais de marché qu'en présence du
crucifix. Je lui repartis qu'en ce cas un seul suffisait et que je lui
conseillais de le placer entre les deux larrons. Il me traita d'impie
et me déclara qu'il ne me prêterait point d'argent. Je pris congé de
lui; il courut après moi sur l'escalier et me dit, en faisant le signe
de la croix, que, si je pouvais l'assurer que je n'avais point eu de
mauvaises intentions en lui parlant, il pourrait conclure mon affaire
en conscience. Je lui répondis que je n'avais eu que de très-bonnes
intentions. Il se résolut donc à me prêter sur gages, à dix pour cent
pour six mois, retint les intérêts par devers lui, et, au bout des six
mois, il disparut avec mes gages, qui valaient quatre ou cinq fois
l'argent qu'il m'avait prêté.»
La cour se faisait vieille et dévote comme le roi. Madame de Maintenon
voulait enchaîner la France dans ses rosaires de buis; tous les
courtisans, tous les dignitaires, tous les esclaves blasonnés se
couvraient la face du masque de Tartufe. Le dix-huitième siècle est
sorti de là. Des princes, des grands seigneurs, des prêtres et des
poëtes protestaient, par d'élégantes orgies, contre les grandes mines
austères de la cour. Comme ils étaient débauchés avec délicatesse,
frondeurs avec esprit, irréligieux avec gaieté, blasphémateurs avec
grâce; comme ils avaient à leur tête des philosophes tels que le prince
de Conti, le duc de Vendôme, le marquis de La Fare, le duc de Sully,
l'abbé de Chaulieu, il fut du bel air d'être admis dans leur cercle.
L'abbé de Châteauneuf, qui voulait faire de son filleul un honnête
homme, ne manqua point de l'y produire. Voltaire délaissa un peu
les princesses de comédie et les Aspasies de contrebande pour cette
académie de gaie science. Jusque-là peut-être n'était-il irréligieux
qu'à demi, car, malgré les leçons de son parrain, il avait malgré lui
respiré chez les jésuites un bon parfum de candeur chrétienne; mais une
fois dans cette école de gaieté silencieuse et de volupté sans frein,
pouvait-il vivre avec cette virginité du cœur qui préserve la jeunesse
jusqu'au jour de la raison?
Arouet fut admis comme un poëte dans cette brillante compagnie, mais il
y prit les allures d'un grand seigneur. Que lui manquait-il pour cela?
Il avait de l'esprit, de la figure, quelquefois de l'argent; il ne lui
manquait qu'un nom: il prit bientôt le nom de Voltaire. Il osa être
familier avec tout le monde, comptant déjà sur l'esprit, qui est l'âme
de la familiarité. Ainsi, dès son début dans le cercle des voluptueux,
il dit au prince de Conti, qui lui avait lu des vers: «Monseigneur,
vous serez un grand poëte; il faut que je vous fasse donner une pension
par le roi.»