—Toi qui es plus étincelante que l'astre brillant de la pâle Phoebé,
toi qui surpasse en éclat l'étoile d'or de Vénus, ô ma douce Néoera,
accorde moi cent baisers; prodigue-les moi avec autant d'abandon que
jadis Lesbie les donna à son poète inassouvi; cueille-les sur ma
bouche, en aussi grand nombre que ces grâces amoureuses qui se jouent
sur tes lèvres mutines et sur tes joues rosées. Fais pleuvoir sur mon
corps ces mêmes accolades aussi drues que ces traits enflammés lancés
par tes regards ardents qui font naître à la fois la vie et la mort,
l'espérance et la crainte, la joie et les soucis cuisants. Que tes
baisers soient plus multiples, plus acérés que ces flèches
innombrables, dont un petit Dieu léger et moqueur, puise la variété
dans son carquois doré, pour en férir ma pauvre âme, et, ce chant de
tes lèvres, joins les propos grivois, les soupirs voluptueux et les
plus aimables caresses. Imite ces tendres colombes qui, dès le réveil
du printemps, bec contre bec, se trémoussent des ailes; Néoera, viens à
moi, éperdue, défaillante, accablée de désirs, ta bouche sur ma bouche,
collée étroitement: tourne avec langueur tes yeux noyés d'une humide
flamme et d'une lubricité poignante; alors seulement fais appel à ma
virilité, renverse-toi sans force entre mes bras: je t'enlacerai, je te
presserai contre moi, je t'environnerai de mon amour, et, parcourant
tes appas glacés, je te ferai renaître au rouge soleil de Cythère; je
te rappelerai à la vie par une savoureuse et lancinante embrassade,
jusqu' ce que succombant moi-même, dans les plaisirs de cette ardente
becquée, je sente mon âme m'échapper, s'écouler et passer sur tes
lèvres. A cet instant, ma Néoera aimée, je soupirerai, bien bas, comme
dans une agonie de volupté: Je meurs, je meurs, ma tant douce
maîtresse, je meurs de plaisir et d'amour; prends-moi, recueille-moi,
embrasse-moi de tes bras frais et potelés, je défaille et suis sans
ardeur ni puissance. Tu me réchaufferas alors sur ton coeur embrasé;
dans le parfum d'un de tes baisers tu m'insuffleras la vie et,
m'éveillant peu à peu sous les mignards attouchements de tes lèvres
empourprées et mielleuses, je redeviendrai de nouveau ton amant, ton
seigneur et ton maître.
C'est ainsi, ma Néoera, que nous devons arrêter la faux du temps,
pendant les courts instants de notre bel âge. C'est ainsi, dans des
douceurs cupidiques qu'il est sage de laisser s'écouler la jeunesse
insouciante et rieuse; le plaisir a l'éclat des fleurs nouvelles qui
tôt se fanent et se dessèchent. Sans qu'on y songe, voici venir la
morne et pénible vieillesse avec son cortège de douleurs, de
tristesses, de regrets superflus la décrépitude, et la mort nous
guettent: Le temps presse, Néoera aimons-nous.
V
La bouche féminine, pour coquettement appeler le baiser et évoquer le
désir, doit être plus petite que grande, d'une heureuse harmonie, les
lèvres bien tournées, délicates, ni trop écarlates ni trop pâles,
colorées d'une pointe de carmin, légèrement retroussée aux commissures
et scintillantes sous l'humidité des caresses attendues. Le rire y doit
creuser des fossettes friponnes au bas même du visage, et découvrir,
comme d'un écrin sort un rang de perles, des dents petites, bien
enchâssées également dans le vermeil des gencives et dont l'émail soit
d'une blancheur japonaise à peine irisée. Le plus mince défaut buccal,
pour un raffiné, est la mort des baisers d'amour; il ne faut point
qu'une bouche soit ce qu'on appelait au seizième siècle: _un abreuvoir
mouches_, elle doit, au contraire, prendre des airs musqués et
affriander les yeux qui la contemplent. Certaines bouches ne sont
qu'avaloirs sans expression; les lèvres grasses y bobandinent, les
lourdes lippées y entrent, et les caquets en sortent, ce sont cavernes
bien aviandées où tombent les léche-frions de cuisine, mais où ne
parviennent point les hautises des gentilles accolades.
Sur les bouches coïntes et mutines, on peut bailler le _Baiser à la
pincette_ qui donne moins d'importance au caprice du moment. Pinçant
doucement les deux joues des doigts, il est ainsi loisible de dérober
amoureusement un long et sonore attouchement des lèvres, dont on se
défend toujours trop tard.
Le _Baiser à la dragonne_ est moins civil, il violente, meurtrit et
blesse comme un éperon c'est le baiser de l'étrier, la vigoureuse botte
de l'escrime d'amour, c'est la caresse brutale de d'Artagnan à son
hôtesse, c'est mieux encore la pratique faunesque des amants sabreurs
de voluptés, qui ne prétendent point s'amuser à la moutarde ou qui ne
savent pas déguster les douceurs des agaceries prolongées.
Le _Baiser à la florentine_, ou baiser _la langue en bouche_, ainsi que
disaient nos pères, nous est venu, assure-t-on, d'Italie, bien que ce
soit le baiser d'amour français par excellence et tradition.—Dans ce
baiser les langues frétillardes se daguent, se dévergognent et se
fringuent; c'est une accointance active qui émoustille et que les bons
sonneurs des lèvres préféreront toujours aux fleurettes naïves des
Agnès de couvent.
Après la France, l'Italie et l'Espagne ont adopté ce dernier mode
d'embrassade passionnée. En Allemagne et dans le nord, l'amour est plus
réservé, bien que dans les hautes classes slaves, par un aimable
raffinement, on ait inventé dans des petits soupers galants, le
délicieux _Baiser au champagne_, qui rentre plutôt dans le domaine des
enfantillages libertins que dans le royaume de l'amour sincère.
En Angleterre, le baiser a pris les proportions d'une institution
sociale: les blondes et sentimentales fillettes du Pays-Uni, pour ne
pas s'inféoder à un amant, possèdent toutes plusieurs _Kissing-friends_
ou bons amis embrasseurs, qui concourent, par différentes manières, à
déployer leurs talents. Certains gentlemen, réputés excellents
_Kissing-friends_, sont recherchés des meilleures sociétés et
quelques-uns, spécialistes émérites, font des conquêtes plus nombreuses
et causent plus de désespoirs, de suicides et de jalousies qu'un Don
Juan issu de Lovelace.—Dans le confort d'un divan profond, _seule à
seul_ avec le _Kissing-friend_ élu de ses lèvres, avec cet «_Exciting
man,_» une jeune anglaise passerait des heures d'insondable volupté à
se laisser biscotter dans le tête à tête, sans songer un seul instant à
invoquer Vénus, à froisser ou à laisser froisser la tunique de la
morale.
Les lettres d'amour, comme formules de civilités, sont nourries de
baisers innombrables; ils coûtent moins à écrire qu'ils ne coûteraient
à donner. La locution «_mille baisers_,» est devenue plus banale, d'une
familiarité domestique plus grande que la conjugaison du verbe _aimer_.
Le poète, chevalier de Boufflers, le comprit fort judicieusement, en
répondant à une dame qui lui envoyait un baiser:
Vous m'envoyez sur le papier
Un baiser qui bien peu me touche;
Baiser qui vient par le courrier
Pourrait-il chatouiller ma bouche?
Votre chimérique faveur
Me laisse froid comme du marbre;
Et ce fruit n'a point de saveur
Quand il n'est point cueilli sur l'arbre.
Voltaire n'eut pas mieux dit dans ses épîtres les plus malicieuses.
Madame de La Sablière, pour encourager un jouvenceau timide qui lui
donnait un baiser furtif, lui murmura finement ce conseil:
Un baiser bien souvent se donne à l'aventure,
Mais ce n'est pas en bien user;
Il faut que le désir ou l'espoir l'assaisonne:
Et pour moi, je veux qu'un baiser
Me promette plus qu'il ne donne.
Parbleu!