«S'il est désagréable à une jeune et jolie bouche de se coller par
politesse a une bouche vieille et laide, dit l'auteur de _Candide_, il
y avait un grand danger entre les bouches fraîches et vermeilles de
vingt vingt-cinq ans; et c'est ce qui fit abolir la cérémonie du baiser
dans les mystères et les agapes, c'est ce qui fit enfermer les femmes
chez les Orientaux, afin qu'elles ne baisassent que leurs pères et
leurs frères; coûtume longtemps introduite en Espagne par les Arabes.»
La science a-t-elle besoin de prouver qu'il y a un nerf de la cinquième
paire qui va de la bouche au coeur et de là plus bas? la nature a tout
préparé avec le génie le plus délicat: les petites glandes des lèvres,
leur tissu spongieux, leurs mamelons veloutés, la peau fine,
chatouilleuse, leur donnent un sentiment exquis et voluptueux, lequel
n'est pas sans analogie avec une partie plus cachée et plus sensible
encore. La pudeur peut souffrir d'un baiser longtemps savouré entre
deux piétistes de dix-huit ans.—Ronsard a poétisé comme suit ce tact
charmant de lèvres:
Il sort de votre bouche un doux flair, que le thim,
Le jasmin et l'oeillet, la framboise et la fraise,
Surpasse de douceur, tant une douce braise
Vient de la bouche au coeur par un nouveau chemin.
Le baiser sur les lèvres est l'unique baiser de Vénus, c'est
l'étincelle, le boute feu d'amour; il scelle l'entente des sexes, arde
le coeur, allume le sang dans les veines, espoinçonne la virilité,
cause le prurit vital, et met en appétit d'union. L'âme s'évapore dans
un tel baiser, lorsque les désirs s'y unissent; il met hors de sens et
cause un étrange satyriasisme; il fait fomenter la sève et fusionner
deux existences: on y boit la vie de sa vie, on y heurte lascivement
d'inoubliables sensations comme dans un toast sublime à l'entremise de
la nature. Ainsi l'expriment les vers suivants dont on ignore l'auteur:
De cent baisers, dans votre ardente flamme,
Si vous prenez belle gorge et beaux bras,
C'est vainement; ils ne les rendent pas.
Baisez la bouche, elle répond à l'âme.
L'âme se colle aux lèvres de rubis,
Aux dents d'ivoire, à la langue amoureuse
Ame contre âme alors est fort heureuse,
Deux n'en font qu'une et c'est un paradis.
La conjonction des lèvres est l'_écussonade_ de la plus vive
jouissance, lorsque pour la première fois, en toute liberté, deux
muqueuses se soudent dans une effusion commune—: Les deux amants sont
là, seuls et encore timides; ils ont la gaucherie d'une entrevue à
huis-clos, où les sens sont plus éloquents que les proclamations du
désir; les mains se sont pressées, déjà un bras s'arrondit sur cette
hanche mignonne; les épaules se touchent, les joues se frôlent, les
poitrines se soulèvent et soupirent; les coeurs battent à l'unisson
d'espoir et aussi de cette crainte vague qui fait antichambre à la
porte du bonheur. _Lui_, sourit et mitonne ses délices; _elle_, sur la
défensive de convenance, muguette et chiffonne son joli babouin dans
une moue adorable. Voici que les visages se rapprochent, que les
cheveux s'unissent et que les yeux dardent les yeux à des profondeurs
volupteuses et infinies: un fluide mystérieux les enserre et les berce;
sur cette jolie nuque blonde et rose ainsi que sur ce col brun
d'Antinoüs, il passe comme un frisson avant coureur du spasme. Leurs
cerveaux, accablés, semblent en ébétude tant est verdissante cette
extubérance sensuelle, qui fait que les jouvenceaux, comme les
bacchantes, se grisent eux-mêmes de leurs propres facultés. Tout à coup
ces torses se cambrent, ces têtes se renversent, ces lèvres muettes se
choquent, s'alluchent se confondent dans une haleinée de chaude amour,
et des baisers acres et mordicants font entendre des petits bruits
rieurs, délectables, alangouris qui se prolongent et s'achèvent comme
un glou-glou d'ivresse entre ces deux heureux fretin-fretaillant.
Rien n'est comparable à ces liesses; les corps enlacés, s'acquebutant
dans une puissante étreinte, se contournent en torsions d'amour; les
lèvres mâles happent cette bouchelette fraîche ainsi que rosée, tandis
que lancinantes et frétillant dans de diaboliques mouvements, les
langues inassouvies se mordillent comme fraises et paraissent, dans
l'imagination de ces félicités poignantes, sucer l'âme de sa vie, et
faufrelucher la vie de son âme.
On dirait qu'en pareille délectation, on vide l'épargne de son être;
Belzébuth trépigne dans les entrailles et s'y démène convulsivement, on
demeure dans l'oubliance de toute l'humanité, et, sur ces lèvres de
roses, où balbutie encore l'amour anéanti dans cette longue embrassée,
les amants ne laissent mourir le plaisir que pour le faire renaître
avec un renouveau plus quintenencié, avec des accents plus humides et
brûlants à la fois.
L'abbé Desportes a chanté la saveur de baisers si tendres dans ses
rhythmes exquis:
Et qu'en ces yeux nos langues frétillardes
S'étreignent mollement...
Quand je te baise, un gracieux zéphir
Un petit vent moite et doux qui soupire,
Va mon coeur éventant.
et plus loin:
Au paradis de tes lèvres décloses,
Je vais cueillant de mille et mille roses
Le miel délicieux...
Ce ne sont point des baisers, ma mignonne,
Ce ne sont point des baisers que tu donnes:
Ce sont de doux appas
Faits de Nectar...
Ce sont moissons de l'Arabie heureuse,
Ce sont parfums qui font l'âme amoureuse.
S'éjouir de son feu.
C'est un doux air embaumé de fleurettes,
Où, comme les oiseaux, volent les amourettes.
De tout temps, chez tous les peuples, des poètes de génie ont détaillé
les charmes du baiser lascif; Virgile, Platon, Moschus, Tibulle et
Catulle, Le Tasse, Le Dante, Pétrarque, Ronsard, Belleau, de Magny, le
grave Corneille et le vertueux Racine, Voltaire et Rousseau;
prosateurs, moralistes et philosophes, chacun a voulu analyser ces
extases du baiser qui béatifient la passion.
Me sera-t-il permis de traduire ici l'inimitable _Baiser seizième_[5]
de Jean Second, si chaud et si coloré dans sa belle latinité, qu'il
peut paraître téméraire d'en rendre le sens exact sans craindre d'en
atténuer les fantasieuses délicatesses. Je traduirai moins lourdement
que Ménage, plus tendrement que Balzac, peut-être moins
sentencieusement que Gui-Patin.
[5] Jean Second.—Basium XVI: _Latonæ nivoeo sidere Blandior_, etc.