III

«S'il est désagréable à une jeune et jolie bouche de se coller par

politesse a une bouche vieille et laide, dit l'auteur de _Candide_, il

y avait un grand danger entre les bouches fraîches et vermeilles de

vingt vingt-cinq ans; et c'est ce qui fit abolir la cérémonie du baiser

dans les mystères et les agapes, c'est ce qui fit enfermer les femmes

chez les Orientaux, afin qu'elles ne baisassent que leurs pères et

leurs frères; coûtume longtemps introduite en Espagne par les Arabes.»

La science a-t-elle besoin de prouver qu'il y a un nerf de la cinquième

paire qui va de la bouche au coeur et de là plus bas? la nature a tout

préparé avec le génie le plus délicat: les petites glandes des lèvres,

leur tissu spongieux, leurs mamelons veloutés, la peau fine,

chatouilleuse, leur donnent un sentiment exquis et voluptueux, lequel

n'est pas sans analogie avec une partie plus cachée et plus sensible

encore. La pudeur peut souffrir d'un baiser longtemps savouré entre

deux piétistes de dix-huit ans.—Ronsard a poétisé comme suit ce tact

charmant de lèvres:

Il sort de votre bouche un doux flair, que le thim,

Le jasmin et l'oeillet, la framboise et la fraise,

Surpasse de douceur, tant une douce braise

Vient de la bouche au coeur par un nouveau chemin.

Le baiser sur les lèvres est l'unique baiser de Vénus, c'est

l'étincelle, le boute feu d'amour; il scelle l'entente des sexes, arde

le coeur, allume le sang dans les veines, espoinçonne la virilité,

cause le prurit vital, et met en appétit d'union. L'âme s'évapore dans

un tel baiser, lorsque les désirs s'y unissent; il met hors de sens et

cause un étrange satyriasisme; il fait fomenter la sève et fusionner

deux existences: on y boit la vie de sa vie, on y heurte lascivement

d'inoubliables sensations comme dans un toast sublime à l'entremise de

la nature. Ainsi l'expriment les vers suivants dont on ignore l'auteur:

De cent baisers, dans votre ardente flamme,

Si vous prenez belle gorge et beaux bras,

C'est vainement; ils ne les rendent pas.

Baisez la bouche, elle répond à l'âme.

L'âme se colle aux lèvres de rubis,

Aux dents d'ivoire, à la langue amoureuse

Ame contre âme alors est fort heureuse,

Deux n'en font qu'une et c'est un paradis.

La conjonction des lèvres est l'_écussonade_ de la plus vive

jouissance, lorsque pour la première fois, en toute liberté, deux

muqueuses se soudent dans une effusion commune—: Les deux amants sont

là, seuls et encore timides; ils ont la gaucherie d'une entrevue à

huis-clos, où les sens sont plus éloquents que les proclamations du

désir; les mains se sont pressées, déjà un bras s'arrondit sur cette

hanche mignonne; les épaules se touchent, les joues se frôlent, les

poitrines se soulèvent et soupirent; les coeurs battent à l'unisson

d'espoir et aussi de cette crainte vague qui fait antichambre à la

porte du bonheur. _Lui_, sourit et mitonne ses délices; _elle_, sur la

défensive de convenance, muguette et chiffonne son joli babouin dans

une moue adorable. Voici que les visages se rapprochent, que les

cheveux s'unissent et que les yeux dardent les yeux à des profondeurs

volupteuses et infinies: un fluide mystérieux les enserre et les berce;

sur cette jolie nuque blonde et rose ainsi que sur ce col brun

d'Antinoüs, il passe comme un frisson avant coureur du spasme. Leurs

cerveaux, accablés, semblent en ébétude tant est verdissante cette

extubérance sensuelle, qui fait que les jouvenceaux, comme les

bacchantes, se grisent eux-mêmes de leurs propres facultés. Tout à coup

ces torses se cambrent, ces têtes se renversent, ces lèvres muettes se

choquent, s'alluchent se confondent dans une haleinée de chaude amour,

et des baisers acres et mordicants font entendre des petits bruits

rieurs, délectables, alangouris qui se prolongent et s'achèvent comme

un glou-glou d'ivresse entre ces deux heureux fretin-fretaillant.

Rien n'est comparable à ces liesses; les corps enlacés, s'acquebutant

dans une puissante étreinte, se contournent en torsions d'amour; les

lèvres mâles happent cette bouchelette fraîche ainsi que rosée, tandis

que lancinantes et frétillant dans de diaboliques mouvements, les

langues inassouvies se mordillent comme fraises et paraissent, dans

l'imagination de ces félicités poignantes, sucer l'âme de sa vie, et

faufrelucher la vie de son âme.

On dirait qu'en pareille délectation, on vide l'épargne de son être;

Belzébuth trépigne dans les entrailles et s'y démène convulsivement, on

demeure dans l'oubliance de toute l'humanité, et, sur ces lèvres de

roses, où balbutie encore l'amour anéanti dans cette longue embrassée,

les amants ne laissent mourir le plaisir que pour le faire renaître

avec un renouveau plus quintenencié, avec des accents plus humides et

brûlants à la fois.

L'abbé Desportes a chanté la saveur de baisers si tendres dans ses

rhythmes exquis:

Et qu'en ces yeux nos langues frétillardes

S'étreignent mollement...

Quand je te baise, un gracieux zéphir

Un petit vent moite et doux qui soupire,

Va mon coeur éventant.

et plus loin:

Au paradis de tes lèvres décloses,

Je vais cueillant de mille et mille roses

Le miel délicieux...

Ce ne sont point des baisers, ma mignonne,

Ce ne sont point des baisers que tu donnes:

Ce sont de doux appas

Faits de Nectar...

Ce sont moissons de l'Arabie heureuse,

Ce sont parfums qui font l'âme amoureuse.

S'éjouir de son feu.

C'est un doux air embaumé de fleurettes,

Où, comme les oiseaux, volent les amourettes.

De tout temps, chez tous les peuples, des poètes de génie ont détaillé

les charmes du baiser lascif; Virgile, Platon, Moschus, Tibulle et

Catulle, Le Tasse, Le Dante, Pétrarque, Ronsard, Belleau, de Magny, le

grave Corneille et le vertueux Racine, Voltaire et Rousseau;

prosateurs, moralistes et philosophes, chacun a voulu analyser ces

extases du baiser qui béatifient la passion.

Me sera-t-il permis de traduire ici l'inimitable _Baiser seizième_[5]

de Jean Second, si chaud et si coloré dans sa belle latinité, qu'il

peut paraître téméraire d'en rendre le sens exact sans craindre d'en

atténuer les fantasieuses délicatesses. Je traduirai moins lourdement

que Ménage, plus tendrement que Balzac, peut-être moins

sentencieusement que Gui-Patin.

[5] Jean Second.—Basium XVI: _Latonæ nivoeo sidere Blandior_, etc.

Le calendrier de Vénus · 第 21 / 35 题