Le baiser a laissé sa tradition dans l'histoire et la mythologie; Alain
Chartier, le doux poète, l'homme le plus érudit mais aussi le plus laid
de son temps, reçut pendant son sommeil un tendre baiser de Marguerite
d'Écosse, femme de Louis XI; c'est ainsi que la chaste Diane, suivant
la fable, descendait chaque nuit du ciel pour consteller de baisers
ardents le corps du jeune et charmant Endimion.
Chaque femme cache un point sensible où se concentre le fluide nerveux
de son organisme. Pour un amant fortuné, il s'agit de découvrir ce
ganglion, cette clef des sens, ce ressort des félicités poignantes, ce
défaut de la cuirasse que toutes maîtresses ont la science de ne pas
découvrir et dont elles conservent mystérieusement le secret, sachant
que la divulgation les livrerait à la merci du vainqueur.
Que de femmes prétendues froides et insensibles, ne paraissent telles
qu'aux yeux des superficiels: Un homme paraît avec la philosophie de la
volupté et la tactique de l'amour; il étudie, il cherche, il analyse
les sensations qu'il procure; il fouille de ses baisers cette nuque, ce
dos, ces bras avec la patience d'un inquisiteur de porte inconnue,
dissimulée dans une boiserie, il ne néglige aucune saillie, aucune
vallée corporelle, aucun repli de cet épiderme satiné, jusqu' ce qu'il
sente un frissonnement spécial qui est l'_Eureka_ de ses recherches
sensuelles. Heureux ceux-là qui ont la délicate persévérance d'arriver
à leur but.
Connaître le point sensible d'une femme, cette partie solitaire de son
être où le baiser frappe comme une balle ou éclate comme une grenade,
c'est mieux que de la posséder, c'est l'isoler dans l'amour dont on
l'environne, c'est couper la retraite à ses remords, à son inconstance,
à ses faiblesses extérieures, c'est se l'attacher par un étrange
mysticisme, c'est l'encloîtrer dans la dévotion libertine qu'on a su
faire naître en elle.—Il est une force plus grande encore, c'est de
connaître la recette des jouissances que l'on donne, et de feindre de
l'ignorer pour ne pas mettre l'ennemi sur ses gardes.
Les baisers recevront toujours le culte des détrousseurs de coeurs et
des cavalcadeurs à forte encollure; pour moi, je voudrais un jour
traiter complètement un si brillant sujet parmi cette réunion d'études
projetées dans un ensemble d'analyses voluptueuses; les poussifs
toussotteraient avec indignation, les prudes se voileraient en brûlant
de me lire, et les francs vivans, sans hypocrisie, reviendraient
souvent ces dissertations, comme les femmes amoureuses reviennent à
leur piano pour y jouer et rejouer les valses entraînantes.—Je ne
saurais mieux conclure ici cette courte étude que sur cette pensée
remarquable de Byron:
«J'aime les femmes et quelquefois je renverserais volontiers la
conception de ce tyran qui désirait que le genre humain n'eût qu'une
seule tête, afin de pouvoir la faire tomber d'un seul coup. Mon désir,
pour être aussi vaste, est plus tendre et moins féroce: J'ai souvent
désiré, aux jours heureux de mon célibat, que le sexe féminin n'eût
qu'une bouche de rose, pour y pouvoir baiser toutes les femmes à la
fois depuis l'Orient jusqu'à l'Occident.»
—Quel rêve!!!
[Illustration]
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