II

Plusieurs savants, dans de longues dissertations, ont déjà traité la

question. L'ouvrage le plus intéressant et aussi le plus célèbre est

l'essai de Kempius, intitulé: _de osculis_. Les latins se servaient de

mots différents pour mieux marquer la nuance des baisers; ils nommaient

_Osculum_, un baiser donné entre amis; _Basium_, un baiser offert par

convenance ou reçu par politesse; et _Suavium_, un tendre baiser

impudique[1]. Ne nous inquiétons que de celui-ci; les autres ne sont

que baisements ou baise-mains, contacts sans plaisirs, accolades sans

convictions, civilités puériles et honnêtes, Berquinades à l'usage des

hypocrisies sociales. Si je m'étends ici quelque peu sur l'historique

des baisers, ce sera pour revenir avec plus d'empressement à ces doux

becquetages de tourterelles, à ces duos des lèvres, à cette fusion des

désirs que les anciens exprimaient si bien par _columbatim_, un mot

exquis que _colombellement_ ne saurait traduire à mon gré.

[1] Cette différence est indiquée ainsi dans les _Arrêts d'amours_ de

Martial d'Auvergne: «ut paululum a materia divertamus, quid sit

discriminis inter basium, osculum, et suavium dicamus, Aelius Donatus

in Eunucho Terentiano tria osculandi genera ponit, osculunt silicet,

basium, et suavium. Oscula officiorum sunt, basia vero pudicorum

affectuum, suavia libidinum vel amorum. Servius Honoratus in primo

Æneid super his verbis: _oscula libavit_, osculum religionis esse

dicit, suavium autem libidinis.

Lorsqu'à Rome l'adultère ne subissait aucune loi de répression, le

baiser public était ignoré et considéré comme un gage de fidélité

conjugale mis au nombre des caresses secrètes de la nuictée; un jeune

citoyen pour avoir eu la témérité de ravir un baiser à une grave

matrone fut par sentence condamné à mort et exécuté. On peut trouver

dans le code une loi dont les prérogatives sont connues par les

jurisconsultes sous le nom de _Droit du Baiser_. Ce droit consistait en

présents de fiançailles qui devaient compenser l'atteinte que la

pudicité virginale de l'épousée avait soufferte d'une amoureuse union

des lèvres, c'était le gage avant-coureur de l'amour conjugal. Les

Romains ont fait aussi quelquefois du baiser un acte religieux; les

philosophes et les naturalistes prétendaient que les yeux, le col, les

bras et généralement toutes les parties du corps étaient consacrées à

des divinités particulières[2]; on croyait honorer ces divinités en

baisant les membres qui étaient sous leur protection. Ils embrassaient

l'oreille, le front et la main droite dans la pensée de rendre hommage

à la mémoire, à l'intelligence et à la fidélité qu'ils étaient

accoutumés à symboliser dans un culte divin.

[2] Voyez à ce sujet: _Variétés littéraires ou Recueil de pièces tant

originales que traduites (par l'abbé Arnaud et Suard)_. Paris, 1768,

tome I, pp. 379 et suivante.

L'usage réservé du baiser sur la bouche tenait également au culte. Les

vertueux Romains regardaient la divinité qui préside à l'amour comme le

parangon de la chasteté; les blanches colombes qui conduisaient son

char étaient la plus naïve expression de la pureté morale, et ils

auraient cru déplaire à Vénus, en prodiguant hors de propos le baiser

amoureux qui devait témoigner seulement de la foi des époux. Les

violateurs de cette loi étaient sévèrement punis. Valère Maxime en a

relaté plusieurs exemples frappants. Les profonds penseurs sentaient

que, permis trop légèrement, les baisers conduisent souvent la

perturbation des moeurs, et ils cherchaient clandestiner ces sensations

voluptueuses dans la légitimité du mariage, pour inciter la jeunesse à

l'hyménée et préserver son propre bonheur et la félicité de l'État.

On connaît le chapitre sur les baisers dans lequel Jean de la Caza,

évêque de Bénevent, dit qu'on peut se baiser de la tête aux pieds; il

plaint les grands nez qui ne peuvent s'approcher que difficilement et

il conseille aux dames qui ont le nez long d'avoir des amants camus, et

aux amoureux doués d'une protubérance nasale exagérée de choisir des

maîtresses chez lesquelles cette partie saillante du visage soit plus

fine et moins en avant.

«Le baiser était une manière de saluer très ordinaire dans toute

l'antiquité, raconte Voltaire[3], Plutarque rapporte que les conjurés

avant de tuer César, lui baisèrent le visage, la main et la poitrine.

Tacite dit que lorsque son beau-père Agricola revint de Rome, Domitien

le reçut avec un froid baiser, ne lui dit rien et le laissa confondu

dans la foule. L'inférieur qui ne pouvait parvenir à saluer son

supérieur en le baisant, appliquait sa bouche à sa propre main et lui

envoyait ce baiser qu'on lui rendait de même si on voulait.»

«Les premiers chrétiens et les premières chrétiennes se baisaient à la

bouche dans leurs agapes. Ce mot signifiait _repas d'amour_. Ils se

donnaient le saint baiser, le baiser de paix, le baiser de frère et de

soeur: _agion Philema_. Cet usage dura plus de quatre siècles et fut

enfin aboli à cause des conséquences. Ce furent ces baisers de paix,

ces agapes d'amour, ces noms de _frère_ et de _soeur_, qui attirèrent

longtemps aux chrétiens peu connus, ces imputations de débauche dont

les prêtres de Jupiter et les prêtresses de Vesta les chargèrent; vous

voyez dans Pétrone et dans d'autres auteurs profanes, que les dissolus

se nommaient _frère_ et _soeur_. On crut que chez les chrétiens les

mêmes noms signifiaient les mêmes infamies; ils servirent innocemment

eux-mêmes à répandre ces accusations dans l'Empire romain.

[3] Voltaire. _Questions sur l'Encyclopédie_.

Il y eut dans le commencement dix-sept sociétés chrétiennes

différentes, comme il y en eut neuf chez les Juifs, en comptant les

deux espèces de samaritains. Les sociétés qui se flattaient d'être les

plus orthodoxes, accusaient les autres des impuretés les plus

inconcevables. Le terme de _Gnostique_ qui fut d'abord si honorable, et

qui signifiait _savant, éclairé, pur_, devint un terme d'horreur et de

mépris, un reproche d'hérésie. S. Epiphane, au troisième siècle,

prétendait qu'ils se chatouillaient d'abord les uns les autres, hommes

et femmes, qu'ensuite ils se donnaient des baisers fort impudiques, et

qu'ils jugeaient du degré de leur foi par la volupté de ces baisers;

que le mari disait à sa femme en lui présentant un jeune initié: _fais

l'agape avec mon frère_; et qu'ils faisaient l'agape.»

Voltaire n'ose ajouter dans la chaste langue française ce que S.

Epiphane ajoute en grec[4]. Saint Augustin remarque qu'on regardait

autrefois les baisers donnés à la femme d'autrui comme dignes de grands

châtiments. Le Cardinal Tuschus nous apprend aussi que dans le Royaume

de Naples on infligeait une forte amende à ceux qui baisaient une

vierge par surprise dans la rue et qu'on les reléguait loin du lieu

même où le péché mignon avait été commis. Un Évêque de Spire, qui

vivait du temps de l'empereur Rodolphe fut obligé de sortir de l'Empire

pour une semblable cause.

[4] Epiphane. _Contra hoeres_, liv. I, tome II.

En France, en Allemagne, en Angleterre, en Italie, le baiser public fut

toujours considéré comme un acte de civilité et de déférence; les

Cardinaux avaient droit de donner l'osculation aux reines sur la

bouche, et toute honnête dame eut considéré comme un affront de ne pas

recevoir un baiser de lèvres à lèvres lors de la première visite d'un

seigneur. La plus charmante des voluptés devint ainsi banale: «La

Cherté, écrivait alors le _Saige Montaigne_, donne du goût à la viande:

voyez combien la forme de salutations qui est particulière à notre

nation abâtardit par sa facilité la grâce des baisers, lesquels Socrate

dit être si puissants et dangereux à voler nos coeurs. C'est une

déplaisante coutume et injurieuse aux dames, d'avoir à prêter leurs

lèvres quiconque a trois valets à sa suite, pour mal plaisant qu'il

soit: et nous mêmes n'y gagnons guère; car comme le monde se voit

porté, pour trois belles, il en faut baiser cinquante laides, et à un

estomac tendre comme sont ceux de mon âge, un mauvais baiser en

surpasse un bon.» Pour les dames, à quelqu'époque que ce soit, elles

furent toujours sensibles aux baisers énamourés d'un galant cavalier,

et si quelques-unes s'en offensèrent en apparence, la plupart d'entre

elles, en recevant l'accolade sur la joue gauche furent tentées, en

tendant la joue droite de répondre ainsi qu'une belle demoiselle

surprise à l'improviste par un joyeux brusquaire: «Monsieur, vous

m'offensez, mais voici l'autre côté, je sais mon évangile.»

Le calendrier de Vénus · 第 20 / 35 题