Lorsque la grande comtesse conçut le ridicule projet de me marier, je
me laissai faire, c'était le testament de son amour dont elle pensait
ainsi légitimer la succession. Je fis mine d'accéder et poussai jusqu'à
la présentation, mais pendant le dîner, je lançai froidement dans le
courant de la conversation d'irréfutables pensées contre le mariage,
qui, comme toutes les vérités profondes, causèrent la plus déplorable
sensation parmi les convives engagés dans les liens de l'hyménée. Voici
quelques-uns de ces aphorismes terribles et tranchants:
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_Le Mémorandum d'un Epicurien s'arrête ici.—Une main inconnue a déchiré
les pages manuscrites qui suivaient ces quelques notes hâtives et
décousues.—La sottise peut tout lacérer en invoquant le code indigeste
de la morale.—Les vérités sociales doivent rester cachées dans le puits
de la logique.—Ici, le_ Mémorandum _devenait peut-être intéressant;
mais l'éditeur persiste à mettre au jour ce carnet de fat et à le
reproduire avec ses lacunes et ses errata.—Ainsi soit-il!_
[Illustration]
[Illustration]
_Les Fastes du Baiser_
Suçotant frétillardement,
Dérobons nous tout doucement
Par un baiser l'âme et la vie.
PARNASSE DES MUSES.
D'après la légende interprétée par Jean Second Evrard, l'auteur des
_Baisers_—ce chef d'oeuvre d'un poète voluptueux et hardi,—Vénus
transporta vers l'aurore le jeune Ascagne tout endormi, dans un des
bosquets enchanteurs qui dominent Cythère. Là, plaçant douillettement
sur un lit de tendres violettes cet adorable adolescent, elle fit
naître, de sa volonté de Déesse, une prodigieuse floraison de roses
blanches dont les suaves senteurs s'épandirent à l'entour. Cypris
contempla son oeuvre dans le mystère de sa retraite: Sous ses yeux, le
fils d'Énée respirait doucement; les fleurs fraîches écloses
s'épanouissaient au-dessus de sa tête, semblant bercer son sommeil,
tandis que cependant l'air saturé de parfums capricieux conviait les
sens aux plus charmants ébats. Vénus sentit sourdre en elle un étrange
frisson; une ardeur fiévreuse se glissa dans ses veines, et les
caresses, filles du désir, se prirent voleter avec malice sur ses
divins appas. Adonis, en cet instant, lui apparût dans le lointain du
passé avec les tièdes souvenances des délices charnelles; elle se mit à
évoquer les grâces viriles, les valeureux enlacements, les coïntes
galanteries de son amant, et, devant le repos d'Ascagne, devant ce
garçonnet plus rose que les roses, devant les beautés sveltes de cette
puberté découverte, elle se trouva faible, indécise, bouleversée; c'est
ainsi que dormait son berger; elle eut voulu étreindre ce cou junévile
et fringuer sur ce torse coquet, mais où Morphée régnait, sa pudeur fut
maîtresse.
Les roses, dans leur langage, distillaient de capiteux conseils, les
fleurettes du gazon chatouillaient le derme de ses jambes, ses colombes
fidèles, battant joyeusement de l'aile, se becquetaient sous la ramée;
les zéphirs avec un langoureux murmure se jouaient sur ses lèvres
ardentes; l'amour, dans toutes ses manifestations, chantait une hymne à
sa reine-mère; la nature par sa sève dictait sa grande loi. Alors, la
sensible Dionée attendrie, éperdue, se laissa lentement tomber sur les
parterres fleuris, et se penchant sur la fraîcheur des roses, elle en
prit une et l'embrassa.—On eut dit, à ce contact, que le sol
s'enflammait; les roses blanches s'animèrent, devinrent pourpres comme
de pudibondes damoiselles tout à coup lutinées; autant de baisers
cueillis par ces lèvres mi-closes, autant de baisers rendus, jusqu'à ce
que Vénus, fière de sa moisson et trainée travers l'azur par ses cygnes
éclatants, se mit à parcourir le globe terrestre, semant pleines mains
comme un nouveau Triptolème des baisers inédits sur les campagnes
fécondes.
«Depuis ce jour, tout brûle, et s'unit, et s'enlace;
Le bouton d'un beau sein est éclos du baiser;
Une rose y fleurit pour y marquer sa trace;
Fier de l'avoir fait naître, il aime à s'y fixer.»
C'est à ces baisers tombés du ciel, dans un combat des sens, que nous
est venue la merveilleuse éclosion des plaisirs les plus vifs: baisers
voluptueux issus des roses fraîches et vermeilles, baisers humides,
précieux dictames des amours humaines; baisers frissonnants qui donnez
la vie et scellez le pacte des âmes, baisers variés mais toujours
enivrants et nouveaux, je vous salue!
D'autres, nourrissons d'Apollon ou amants favorisés des Parnassides,
vous ont chantés sur des lyres sonores et harmonieuses; chaque jour des
lèvres s'unissent pour célébrer votre gloire dans un râle de bonheur et
d'ivresse: pour moi, heureux baisers, provocateurs de la virilité,
baisers petits et grands, baisers doucereux ou brutaux, légers ou
profonds, langoureux ou mordants, libertins ou _vitriolesques_; baisers
auxquels la mâleté donne toute l'expression, je veux conter vos fastes
dans le prosaïsme de ma manière, détailler vos mignardises si chères
aux farfadels de la passion, et annoter vos variations savantes comme
un pieux dégustateur de vos innombrables fantaisies qui embéguinent ma
concupiscence.