—Veuillez croire, mon cher, que cela existe beaucoup plus que vous ne
le supposez, c'est une femme d'expérience qui vous parle, et tenez:
voici l'épître que j'ai reçue, lisez; elle est signée en toutes lettres
par une princesse russe, mais peu importe, vous serez discret si bon
vous semble.
Et je lus la plus étrange déclaration d'amour, écrite avec l'outrance
passionnée d'une femelle qui voudrait être homme. Je savais que le
grand César était appelé _le mari de toutes les femmes et la femme de
tous les maris_, mais je ne concevais pas chez le sexe faible une
tendance aussi manifeste et aussi Césarienne. Mon aventure avec Babette
et la Baronne m'avait révélé des points jusqu'alors indécis dans ces
curieuses accordailles, mais mon rôle du moins n'y était pas effacé et
comme les danseurs antiques, je pouvais apparaître au milieu du
festin—ici la virilité était bafouée, méprisée, dénoncée comme une
turpitude; le temple de Vesta déployait seul sa svelte architecture;
maudit était le mâle qui faisait mine d'y pénétrer; c'était l'élément
destructeur des moeurs douces et liantes, c'était le hideux
procréateur, le méchant faune égoïste et brutal qui amenait, à la suite
d'un faux plaisir, la douleur, les anxiétés, les dégoûts et la perte
fatale des formes les plus pures.
—Voilà qui est fort intéressant pour l'étude sociale, dis-je à mon
interlocutrice en repliant la lettre; le document est superbe et
hautement paraphé; suis-je indiscret en vous demandant quelle réponse
fut la vôtre?
—Aucunement, ami; vous pensez bien que je ne répondis pas; mais à
quelque temps de là, la signataire m'ayant rencontrée dans un salon,
vint à moi, aimable et pleine d'attentions, et, après s'être informée
de ma santé, elle manifesta un grand étonnement de mon silence à sa
lettre: «Quoi! c'était vous, princesse, fis-je avec la plus souveraine
froideur. Ah! pardonnez-moi, en vérité, je croyais qu'une telle
déclaration venait de votre mari.»
—Et vous ne la revîtes plus?
—Jamais.
—Votre anecdote, ma belle amie, me remet en esprit, ce joli tableau de
genre en trois mots, que j'ai lu, je crois, vous ne sauriez le
supposer, dans les _Mémoires de monsieur Joseph Prudhomme_. Monnier y
raconte ainsi une visite à mademoiselle Raucourt qui était, vous le
savez, au siècle dernier, la grande prêtresse de la secte
Anandryne:—«Mademoiselle Raucourt portait une robe de chambre en
molleton, des pantalons à pied également en molleton, et un bonnet de
coton incliné sur l'oreille.»
«On venait de servir le déjeuner et elle était assise à table entre une
jeune fille fort jolie et un petit garçon.
—Prendras-tu du chocolat ou du café au lait ce matin? demanda
mademoiselle Raucourt à sa voisine.
—Du chocolat, _mon cher Ami_; le café au lait me fait mal.
—Et toi, mon petit, veux-tu encore du beurre?
—Merci, _Papa_, j'en ai assez.»
Cette photographie de famille est exquise, n'est-il pas vrai? Elle en
dit plus qu'elle n'est grande; on peut y voir des choses l'infini, et,
pour moi qui ai lu et relu la littérature érotique de tous les temps,
depuis le grivois jusqu'à l'horrible en passant par les gradations les
plus nuancées, je n'ai pas encore oublié ce simple petit croquis de
Joseph Prudhomme, expert en écriture, _élève de Brard et
Saint-Omer_.—Ah! comme je voudrais, madame, vous montrer mon érudition
profonde sur ce sujet Lesbien; mais il vous faudrait fermer les portes,
m'écouter sans rougir ou bien rougir sans m'écouter; je passerai de la
Grèce à Rome, de la Chine à l'Orient, de Paris à la Province, de la
Régence à l'Empire avec des textes variés. Si vous étiez la Chevalière
d'Eon j'oserais peut-être,... mais...