VIII

—Veuillez croire, mon cher, que cela existe beaucoup plus que vous ne

le supposez, c'est une femme d'expérience qui vous parle, et tenez:

voici l'épître que j'ai reçue, lisez; elle est signée en toutes lettres

par une princesse russe, mais peu importe, vous serez discret si bon

vous semble.

Et je lus la plus étrange déclaration d'amour, écrite avec l'outrance

passionnée d'une femelle qui voudrait être homme. Je savais que le

grand César était appelé _le mari de toutes les femmes et la femme de

tous les maris_, mais je ne concevais pas chez le sexe faible une

tendance aussi manifeste et aussi Césarienne. Mon aventure avec Babette

et la Baronne m'avait révélé des points jusqu'alors indécis dans ces

curieuses accordailles, mais mon rôle du moins n'y était pas effacé et

comme les danseurs antiques, je pouvais apparaître au milieu du

festin—ici la virilité était bafouée, méprisée, dénoncée comme une

turpitude; le temple de Vesta déployait seul sa svelte architecture;

maudit était le mâle qui faisait mine d'y pénétrer; c'était l'élément

destructeur des moeurs douces et liantes, c'était le hideux

procréateur, le méchant faune égoïste et brutal qui amenait, à la suite

d'un faux plaisir, la douleur, les anxiétés, les dégoûts et la perte

fatale des formes les plus pures.

—Voilà qui est fort intéressant pour l'étude sociale, dis-je à mon

interlocutrice en repliant la lettre; le document est superbe et

hautement paraphé; suis-je indiscret en vous demandant quelle réponse

fut la vôtre?

—Aucunement, ami; vous pensez bien que je ne répondis pas; mais à

quelque temps de là, la signataire m'ayant rencontrée dans un salon,

vint à moi, aimable et pleine d'attentions, et, après s'être informée

de ma santé, elle manifesta un grand étonnement de mon silence à sa

lettre: «Quoi! c'était vous, princesse, fis-je avec la plus souveraine

froideur. Ah! pardonnez-moi, en vérité, je croyais qu'une telle

déclaration venait de votre mari.»

—Et vous ne la revîtes plus?

—Jamais.

—Votre anecdote, ma belle amie, me remet en esprit, ce joli tableau de

genre en trois mots, que j'ai lu, je crois, vous ne sauriez le

supposer, dans les _Mémoires de monsieur Joseph Prudhomme_. Monnier y

raconte ainsi une visite à mademoiselle Raucourt qui était, vous le

savez, au siècle dernier, la grande prêtresse de la secte

Anandryne:—«Mademoiselle Raucourt portait une robe de chambre en

molleton, des pantalons à pied également en molleton, et un bonnet de

coton incliné sur l'oreille.»

«On venait de servir le déjeuner et elle était assise à table entre une

jeune fille fort jolie et un petit garçon.

—Prendras-tu du chocolat ou du café au lait ce matin? demanda

mademoiselle Raucourt à sa voisine.

—Du chocolat, _mon cher Ami_; le café au lait me fait mal.

—Et toi, mon petit, veux-tu encore du beurre?

—Merci, _Papa_, j'en ai assez.»

Cette photographie de famille est exquise, n'est-il pas vrai? Elle en

dit plus qu'elle n'est grande; on peut y voir des choses l'infini, et,

pour moi qui ai lu et relu la littérature érotique de tous les temps,

depuis le grivois jusqu'à l'horrible en passant par les gradations les

plus nuancées, je n'ai pas encore oublié ce simple petit croquis de

Joseph Prudhomme, expert en écriture, _élève de Brard et

Saint-Omer_.—Ah! comme je voudrais, madame, vous montrer mon érudition

profonde sur ce sujet Lesbien; mais il vous faudrait fermer les portes,

m'écouter sans rougir ou bien rougir sans m'écouter; je passerai de la

Grèce à Rome, de la Chine à l'Orient, de Paris à la Province, de la

Régence à l'Empire avec des textes variés. Si vous étiez la Chevalière

d'Eon j'oserais peut-être,... mais...

Le calendrier de Vénus · 第 16 / 35 题