IX

Je comprends mieux que toute autre le _compagnonnage intellectuel_,

m'écrivait la minaudière madame de C., il y a bientôt huit

jours;—«croyez-vous que je veuille jouer près de vous le rôle d'une

femme jalouse, d'une _maîtresse à scènes?_—Le ciel m'en préserve; je ne

veux rien savoir; je veux _vous voir vivre_, vous panser l'âme comme

une soeur de charité panse les blessures du corps. Je vous apprendrai à

aimer de la bonne façon, sans orages, sans déchirements, sans

inquiétudes, sans jalousies, tout doucement, bien tendrement; vous

serez pour moi un grand baby devant lequel je serai en adoration comme

les mères devant leurs enfants.»

Je me suis cru, en lisant ces mots, vers 1820, à l'époque où l'on

jouait encore de la cithare sentimentale devant des littérateurs

larmoyeux et des poètes édités par Ladvocat.—Madame de C. fait voile

vers la quarantaine, ce _Lazaret d'amour_ des femmes du monde; elle est

forte et langoureuse, il ne lui manque que le turban de madame de

Staël; elle ne veut rien savoir, _mais elle veut tout connaître_. C'est

un autre temps vers lequel elle recule et entraîne ma vie comme pour

mieux se rajeunir. Depuis que je la vois, je me meus dans des intrigues

à la Ducray-Duminil, je relis par la réalité, _Madame de Valnoir,

Coelina ou l'Enfant du Mystère, Jules ou le Toit paternel_, et autres

épopées romancières en plusieurs volumes.—Elle arrive quelquefois le

matin comme un ouragan, dans un grand manteau noir, la tête encachotée

dans une longue mantille; elle se pâme et comprime les battements de

son coeur, s'affaisse sur un siège et semble dire: «_On m'a suivie, je

suis perdue_.»

Je reste froid à ses déclarations et y porte juste le même intérêt qu'à

la _reprise_ d'un vieux mélodrame.—Hier, j'ai voulu rompre; cela

m'agaçait. Dans un billet fatal et ténébreux, je réclamais mes lettres

en échange des siennes, afin de ne pas oublier le réalisme de la

couleur locale.—J'attendais Justine, la chambrière; hélas! ce fut elle

qui vint.

Elle se fit annoncer, et marcha avec un air brisé jusqu'au fauteuil qui

lui était offert.—Un juge d'instruction eut envié ma rigidité

impénétrable.

—Monsieur, je vous rapporte vos lettres—(elles étaient nouées dans un

ruban mauve).

—Madame, je vous rends grâces, voici les vôtres.

—C'est donc fini, dit-elle avec un gros sanglot dans la voix. Ah!

perfide! que vous ai-je fait?—Voyez mes yeux, ils sont tout rouges des

pleurs de la nuit. Depuis que je vous connais, je me meurs; _j'ai tant

besoin de ménagements_—(elle était fraîche comme un Rubens).—Pourquoi

ne pas nous laisser aller à l'amour? il fait si beau, le ciel est si

pur, les oiseaux chantent; tout nous invite aux joies enivrantes, aux

douces caresses, aux charmes profonds; vous m'aimez: je le sais, je

veux le croire.—(J'avais cependant tout mis en oeuvre pour lui prouver

la vérité, c'est-à-dire le contraire).—Ah! ne sois pas insensible à ma

voix; viens, regarde-moi; me trouvez-vous jolie, Monsieur?—Cette beauté

dont on me gratifie dans le monde, elle est à vous, et vous seul

cependant ne m'en avez jamais fait le plus petit compliment. Voyons,

embrassez-moi; faut-il que moi je me jette vos genoux?

Comme je restais glacial et ennuyé, chantonnant intérieurement comme

ironie une romance en mineur de _la Grâce de Dieu_, elle éclata:

«Ah! ne jouez pas au Byron! ne faites pas votre Manfred, Monsieur!—je

sais tout ce qu'il y a de grand, d'incompris dans votre âme; vous êtes

un lion blessé qui se défend d'aimer.

«Dites-moi le nom de celle qui vous a torturé; j'irai la chercher, je

vous la ramènerai douce, repentante et docile; mais parlez-moi, de

grâce; ne restez pas ainsi comme une statue de pierre; le destin fatal

veut que j'aime tout en vous, vos manières, votre personne, votre

esprit, vos vices et même vos vilains gros défauts.—Moi, qui suis si

fière, si orgueilleuse, si indomptée! Suis-je assez bas devant vous.

C'est horrible!»

Elle parlait toujours, et cette petite voix maniérée sortant de cette

mamoseuse poitrine m'irritait à l'extrême. Cette plantureuse Junon

jouant à la petite maîtresse, ces langueurs dans cette puissance, ces

larmes dans ces yeux arides, ce comédisme tout cérébral qui laissait le

coeur intact et le corps vierge d'émotions, tout cela n'était que

ridicule et je le comprenais, car le _vrai_ touche toujours son but; on

peut s'en défendre mais on ne saurait le méconnaître quand en amour on

reste maître de soi ou qu'on se désintéresse franchement dans la

partie.

Déjà elle se renversait dans une feinte attaque de nerfs, son mouchoir

sur la bouche comme pour arrêter des suffocations; je me préparais à

distiller quelques gouttes d'eau de Mélisse sur ses lèvres, lorsqu'on

m'annonça un ami. Ma porte n'était pas condamnée, c'était un sauveur.

Madame de C. prit congé de moi avec l'amer regret d'avoir été

interrompue dans sa crise. Au moment de franchir la porte elle revint

sur ses pas:

—Ah! pardon, Monsieur, j'oubliais... mes lettres.

—Lesquelles, Madame, les vôtres ou les miennes?

—Celles que vous m'avez écrites, cruel! et que je ne puis me décider à

vous restituer.

Je n'ai jamais pu rompre avec Madame de C., alors que je me dispose à

ranger cette sotte fantaisie dans l'histoire ancienne, elle revient

ajouter de nouveaux documents au dossier. Il est des orgues de Barbarie

qui prennent l'habitude périodiquement de _moudre des airs_ dans les

cours; ainsi fait cette ingénue marquée. Elle se manifeste dans son

exigence et son encombrante corpulence, à l'exemple d'une trombe

impétueuse, et elle soupire mignardement comme une sylphide: «_Je tiens

si peu de place, et veux si peu de chose_.»

Que me serait-il arrivé, grands dieux! si j'avais couronné la flamme

d'une telle Bacchante-élégiaque? Je lui ai bien permis quelquefois

certaines privautés—de même qu'on se laisse lécher la main par un bon

gros chien,—mais je n'en ai jamais prises avec elle. L'ombre de son

mari sec et parcheminé a toujours flotté comme le pressentiment d'un

remords, entre ses terribles désirs et mes courtes pensées de

concupiscence.—Ce pauvre homme! il est maigre à embrasser un bouc entre

les deux cornes.

X

Je croyais ne plus aimer ma petite Jeanne; le bonheur berce l'amour et

l'endort. Mais comme elle me quittait certain matin par un gai soleil

de mai, je la regardais partir et lui adressais de loin de nonchalants

baisers. Elle se retournait, gracieuse et vive, et de son mouchoir

fouettait gentiment l'air.

Une sorte de commis de rayon, un goujat vêtu comme un lieu commun, un

hideux clerc de quelqu'huissier louche, la regarda au passage et avec

le sans-façon d'un cuistre qui se croit tout permis, frappé d'une idée

de séduction, il se mit à ajuster son col, à donner une inclinaison à

son chapeau et à changer son itinéraire dans le but visible de marcher

dans le sillon de beauté que laissait derrière elle ma charmante

adorée.

Au tournant de la rue, je ne vis plus rien. Par malheur, j'étais en

robe de chambre, en pantoufles, au saut du lit; j'aurais voulu avoir

des ailes, pour rejoindre le faquin, le souffleter et lui tirer les

oreilles, pour s'être permis de souiller du regard et de la pensée ma

maîtresse élue, et, bien que le soupçon ne put s'imposer mon esprit

devant ce ver de terre suivant cette reine, je me suis longtemps

demandé si je devais attribuer à l'amour, ou au mépris des insolents

médiocres, le sentiment de rébellion et de sourde rage qui s'était

emparé de mes sens.

Ah! pensées infâmes qui germent trop souvent dans le cerveau surmené

par une idée de possession absolue, chez un être qui se sent l'orgueil

de son despotisme et le despotisme inflexible de son orgueil: Que ne

peut-on royalement assassiner la créature qu'on est certain d'avoir

possédée de l'épiderme aux fibrilles les plus tenues, du coeur et de la

cervelle, de même qu'on peut briser au sortir d'une orgie la coupe de

cristal où l'on a bu l'ivresse à longs traits, mais sur laquelle aucun

autre désormais ne pourra porter ses lèvres.

Heureux ces souverains d'Orient, qui après une nuit de délices

inoubliables, faisaient trancher la tête de leurs plus douces sultanes

avec une cruauté langoureuse et poétique. Ils éprouvaient la

philosophie de leur crime, car loin d'ouvrir la porte aux remords, ils

la fermaient aux désillusions.—_Il y a du satrape chez les hommes

entiers_.

Le calendrier de Vénus · 第 17 / 35 题