Bien charmants ces quelques vers d'un poète du XVIe siècle; c'est
l'excuse du _Don-Juanisme_ et la variante du _Pâté d'Anguilles_:
Les plus délicieux ragoûts
Dont une fois nostre appétit s'éguise,
Si l'adresse ne les déguise,
Nous donnent souvent des dégoûts;
Le changement réveille, pique, anime,
Mêmes chardons dégoûtent le baudet,
Ce qu'un latin par ces trois mots exprime:
_Natura diverso gaudet._
Chaque femme n'apporte-t-elle pas l'homme, qui sait et peut en jouir,
son contingent de plaisir?—Il n'y a que l'amateur de femmes qui soit
logique et indépendant; l'amoureux demeure esclave et sans pratique; il
ne sait pas, en donnant à sa maîtresse la crainte de le perdre à
d'autres, lui inoculer le désir de le conserver.—L'amour ne vit que
d'inquiétudes, de soupçons, d'espérance; il faut y être de sang-froid
pour laisser tomber traîtreusement ces sentiments dans un coeur qui
vous aime. Un amant fidèle ne sera jamais un _passionniste_. Pétrarque,
en affichant une passion sans espoir pour la belle Laure de Noves, se
consolait charnellement dans les bras d'une boulangère à laquelle il
laissa mieux que des sonnets, des odes ou des canzones; et Goethe,
aussi pervers que Valmont, écrivit ses pages les plus sentimentales sur
le dos complaisant d'une maîtresse passagère.—On peut faire du
sentiment à la condition de n'en point trop sentir, ou bien encore
paraître mourant et platonique à la table de l'amour, en ayant le bon
sens de frétailler de ci, de là au banquet des mamoseux plaisirs.
Tous ces pauvres diables qui guitarisent sous des balcons déserts, et
qui semblent affamés comme de jeunes lévrons, n'entendent rien à la
séduction—à Cythère, on ne prête qu'aux riches; on fait peu l'aumône
aux pauvres, on ne traite que les repus;—le grand art, c'est de ne rien
demander, mais de se laisser tout faire. Les vrais libertins sont
passifs, ils ont le dandysme de leur indifférence; l'imagination est
leur propre pourvoyeuse; ils fanfreluchent leurs sensations, et sont
recueillis comme des gourmets en dégustant les plaisirs qu'ils
éprouvent. Les femmes ne sont jamais les esclaves que de tels hommes;
devant eux, elles sentent la puissante rivalité des plaisirs passés ou
des joies futures, elles concourent pour prendre place dans un
souvenir, et elles déploient toutes les complaisances, toutes les
ruses, toutes les habilités qu'elles peuvent inventer, semblables à un
Vatel qui s'ingénierait à découvrir des sauces merveilleuses propres
flatter le palais blasé d'un royal convive.
Montaigne disait: _que sais-je_? et Rabelais: _peut-être!_—Le petit
maître amateur et consommateur de femmes est aussi raffiné, il pense
comme ces grands maîtres, mais sa devise est plus décourageante; il la
laisse tomber avec un souverain mépris, c'est le gant de l'indifférence
et de l'impassibilité jeté aux grandes passions ou aux fantaisies
vulgaires; cette devise, éperon d'acier de la galanterie suprême,
c'est: _à quoi bon!_ ou bien encore: _que m'importe!_
Toutes les femmes le ramassent ce gant; il provoque à la lutte: _que
m'importe_, c'est une injure à leur beauté: _à quoi bon_, c'est un défi
à leur savoir faire.—Achille n'était vulnérable qu'au talon; les fières
amazones veulent connaître le défaut de la cuirasse de ces superbes
indolents; elles se croient habiles à l'escrime d'amour; leur vanité
est en jeu: que ne feront-elles pas? Elles videront le carquois de
Cupidon jusqu' la dernière flèche, mais si elles ont pour partenaire un
beau joueur, un homme volontaire et hautain, elles se rendront corps et
âme à la discrétion du vainqueur, qui, non moins généreux qu'Alexandre
l'égard de Darius, les traînera un jour son char, sans prétendre les
esclaver par des chaînes éternelles.
C'est faire trop d'honneur à la nature humaine, disait Saint-Evremont,
que de lui donner de l'uniformité.—Ne peut-on pas ajouter: c'est faire
trop grande injure aux femmes et à l'amour que de leur accorder de la
constance.—Dans un évangile fantaisiste, d'après un galant écrivain,
Dieu a dit aux hommes: «Les coteaux sont couverts de vignes, les femmes
sont pleines de roses, les oiseaux chantent dans les bois: écoutez,
moissonnez, vendangez.» Aux femmes, Dieu a dit: «Laissez cueillir les
roses, elles refleuriront sans cesse,» et les femmes ont toujours suivi
la parole de Dieu.
L'amoureux fait fleurir les roses, le libertin les effeuille, les
distille et s'en parfume à bon escient; celui-là, au printemps de la
vie, se laisse asphyxier follement par elles; celui-ci, plus pratique,
les conserve et en évoque les exquises senteurs, avant même que la bise
soit venue ou que les frimas aient passé sur sa tête d'archiviste des
grâces et de mémorialiste de la beauté.