* Dans le procès en divorce de milord Abergaveny, le valet de chambre

déposa que: Madame la vicomtesse avait une telle répugnance pour tout

ce qui appartenait à milord, qu’il l’avait très-souvent vue brûlant

jusqu’à des brimborions de papier qu’il avait touchés chez elle.

V.

Si une femme indolente devient active, si une femme, qui avait horreur

de l’étude, apprend une langue étrangère; enfin tout changement complet

opéré dans son caractère, est un symptôme décisif.

VI.

La femme très-heureuse par le cœur ne va plus dans le monde.

VII.

Une femme qui a un amant devient très-indulgente.

VIII.

* Un mari donne cent écus par mois à sa femme pour sa toilette; et,

tout bien considéré, elle dépense au moins cinq cents francs sans

faire un sou de dette; le mari est volé, nuitamment, à main armée, par

escalade, mais... sans effraction.

IX.

* Deux époux couchaient dans le même lit, madame était constamment

malade; ils couchent séparément, elle n’a plus de migraine, et sa

santé devient plus brillante que jamais: symptôme effrayant!

X.

Une femme qui ne prenait aucun soin d’elle-même passe subitement à une

recherche extrême dans sa toilette. Il y a du minotaure!

XI.

--Ah! ma chère, je ne connais pas de plus grand supplice que de ne pas

être comprise.

--Oui, ma chère, mais quand on l’est!...

--Oh! cela n’arrive presque jamais.

--Je conviens que c’est bien rare. Ah! c’est un grand bonheur, mais il

n’est pas deux êtres au monde qui sachent vous comprendre.

XII.

* Le jour où une femme a des procédés pour son mari...--Tout est dit.

XIII.

Je lui demande:

--D’où venez-vous, Jeanne?

--Je viens de chez votre compère quérir votre vaisselle que vous

laissâtes.

--Ho! da? tout est encore à moi! fis-je.

L’an suivant, je réitère la même question, en même posture.

--Je viens de quérir notre vaisselle.

--Ha! ha! nous y avons encore part! fis-je.

Mais après si je l’interroge, elle me dira bien autrement:

--Vous voulez tout savoir comme les grands, et vous n’avez pas trois

chemises.--Je viens de quérir ma vaisselle chez mon compère où j’ai

soupé.

--Voilà qui est un point grabelé! fis-je.

XIV.

Méfiez-vous d’une femme qui parle de sa vertu.

XV.

On dit à la duchesse de Chaulnes, dont l’état donnait de grandes

inquiétudes:--Monsieur le duc de Chaulnes voudrait vous revoir.

--Est-il là?...

--Oui.

--Qu’il attende... il entrera avec les sacrements.

Cette anecdote minotaurique a été recueillie par Champfort, mais elle

devait se trouver ici comme type.

XVI.

* Il y a des femmes qui essaient de persuader à leurs maris qu’ils ont

des devoirs à remplir envers certaines personnes.

--Je vous assure que vous devez faire une visite à monsieur un

tel...--Nous ne pouvons pas nous dispenser d’inviter à dîner monsieur

un tel...

XVII.

--Allons, mon fils, tenez-vous donc droit; essayez donc de prendre

les bonnes manières? Enfin, regarde monsieur un tel?... vois comme il

marche? examine comment il se met?...

XVIII.

Quand une femme ne prononce le nom d’un homme que deux fois par jour,

il y a peut-être incertitude sur la nature du sentiment qu’elle lui

porte; mais trois?... Oh! oh!

XIX.

Quand une femme reconduit un homme qui n’est ni avocat, ni ministre,

jusqu’à la porte de son appartement, elle est bien imprudente.

XX.

C’est un terrible jour que celui où un mari ne peut pas parvenir à

s’expliquer le motif d’une action de sa femme.

XXI.

* La femme qui se laisse surprendre mérite son sort.

* * * * *

Quelle doit être la conduite d’un mari, en s’apercevant d’un dernier

symptôme qui ne lui laisse aucun doute sur l’infidélité de sa femme?

Cette question est facile à résoudre. Il n’existe que deux partis à

prendre: celui de la résignation, ou celui de la vengeance; mais il n’y

a aucun terme entre ces deux extrêmes.

Si l’on opte pour la vengeance, elle doit être complète. L’époux qui ne

se sépare pas à jamais de sa femme est un véritable niais.

Si un mari et une femme se jugent dignes d’être encore liés par

l’amitié qui unit deux hommes l’un à l’autre, il y a quelque chose

d’odieux à faire sentir à sa femme l’avantage qu’on peut avoir sur elle.

Voici quelques anecdotes dont plusieurs sont inédites, et qui marquent

assez bien, à mon sens, les différentes nuances de la conduite qu’un

mari doit tenir en pareil cas.

Monsieur de Roquemont couchait une fois par mois dans la chambre de sa

femme, et il s’en allait en disant:--Me voilà net, arrive qui plante!

Il y a là, tout à la fois, de la dépravation et je ne sais quelle

pensée assez haute de politique conjugale.

Un diplomate, en voyant arriver l’amant de sa femme, sortait de son

cabinet, entrait chez madame, et leur disait:--Au moins ne vous battez

pas!...

Ceci a de la bonhomie.

On demandait à monsieur de Boufflers ce qu’il ferait si, après une

très-longue absence, il trouvait sa femme grosse?

--Je ferais porter ma robe-de-chambre et mes pantoufles chez elle.

Il y a de la grandeur d’âme.

--Madame, que cet homme vous maltraite quand vous êtes seule, cela est

de votre faute; mais je ne souffrirai pas qu’il se conduise mal avec

vous en ma présence, car c’est me manquer.

Il y a noblesse.

Le sublime du genre est le bonnet carré posé sur le pied du lit par le

magistrat pendant le sommeil des deux coupables.

Il y a de bien belles vengeances. Mirabeau a peint admirablement, dans

un de ces livres qu’il fit pour gagner sa vie, la sombre résignation

de cette Italienne, condamnée par son mari à périr avec lui dans les

Maremmes.

DERNIERS AXIOMES.

XCIII.

Ce n’est pas se venger que de surprendre sa femme et son amant et de

les tuer dans les bras l’un de l’autre; c’est le plus immense service

qu’on puisse leur rendre.

XCIV.

Jamais un mari ne sera si bien vengé que par l’amant de sa femme.

MÉDITATION XXVIII.

DES COMPENSATIONS.

La catastrophe conjugale, qu’un certain nombre de maris ne saurait

éviter, amène presque toujours une péripétie. Alors, autour de vous

tout se calme. Votre résignation, si vous vous résignez, a le pouvoir

de réveiller de puissants remords dans l’âme de votre femme et de son

amant; car leur bonheur même les instruit de toute l’étendue de la

lésion qu’ils vous causent. Vous êtes en tiers, sans vous en douter,

dans tous leurs plaisirs. Le principe de bienfaisance et de bonté qui

gît au fond du cœur humain n’est pas aussi facilement étouffé qu’on le

pense; aussi les deux âmes qui vous tourmentent sont-elles précisément

celles qui vous veulent le plus de bien.

Dans ces causeries si suaves de familiarités qui servent de liens aux

plaisirs et qui sont, en quelque sorte, les caresses de nos pensées,

souvent votre femme dit à votre Sosie:--Eh! bien, je t’assure, Auguste,

que maintenant je voudrais bien savoir mon pauvre mari heureux; car,

au fond, il est bon: s’il n’était pas mon mari, et qu’il ne fût que

mon frère, il y a beaucoup de choses que je ferais pour lui plaire! Il

m’aime, et--son amitié me gêne.

--Oui, c’est un brave homme!...

Vous devenez alors l’objet du respect de ce célibataire, qui voudrait

vous donner tous les dédommagements possibles pour le tort qu’il

vous fait; mais il est arrêté par cette fierté dédaigneuse, dont

l’expression se mêle à tous vos discours, et qui s’empreint dans tous

vos gestes.

En effet, dans les premiers moments où le minotaure arrive, un

homme ressemble à un acteur embarrassé sur un théâtre où il n’a pas

l’habitude de se montrer. Il est très-difficile de savoir porter sa

sottise avec dignité; mais cependant les caractères généreux ne sont

pas encore tellement rares qu’on ne puisse en trouver un pour mari

modèle.

Alors, insensiblement vous êtes gagné par la grâce des procédés dont

vous accable votre femme. Madame prend avec vous un ton d’amitié qui

ne l’abandonnera plus désormais. La douceur de votre intérieur est une

des premières compensations qui rendent à un mari le minotaure moins

odieux. Mais, comme il est dans la nature de l’homme de s’habituer aux

plus dures conditions, malgré ce sentiment de noblesse que rien ne

saurait altérer, vous êtes amené, par une fascination dont la puissance

vous enveloppe sans cesse, à ne pas vous refuser aux petites douceurs

de votre position.

Supposons que le malheur conjugal soit tombé sur un gastrolâtre! Il

demande naturellement des consolations à son goût. Son plaisir, réfugié

en d’autres qualités sensibles de son être, prend d’autres habitudes.

Vous vous façonnez à d’autres sensations.

Un jour, en revenant du ministère, après être long-temps demeuré

devant la riche et savoureuse bibliothèque de Chevet, balançant entre

une somme de cent francs à débourser et les jouissances promises par

un pâté de foies gras de Strasbourg, vous êtes stupéfait de trouver

le pâté insolemment installé sur le buffet de votre salle à manger.

Est-ce en vertu d’une espèce de mirage gastronomique?... Dans cette

incertitude, vous marchez à lui (un pâté est une créature animée)

d’un pas ferme, vous semblez hennir en subodorant les truffes dont le

parfum traverse les savantes cloisons dorées; vous vous penchez à deux

reprises différentes; toutes les houppes nerveuses de votre palais ont

une âme; vous savourez les plaisirs d’une véritable fête; et, dans

cette extase, un remords vous poursuivant, vous arrivez chez votre

femme.

--En vérité, ma bonne amie, nous n’avons pas une fortune à nous

permettre d’acheter des pâtés...

--Mais il ne nous coûte rien!

--Oh! oh!

--Oui, c’est le frère de monsieur Achille qui le lui a envoyé...

Vous apercevez monsieur Achille dans un coin. Le célibataire vous

salue, il paraît heureux de vous voir accepter le pâté. Vous regardez

votre femme qui rougit; vous vous passez la main sur la barbe en vous

caressant à plusieurs reprises le menton; et, comme vous ne remerciez

pas, les deux amants devinent que vous agréez la compensation.

Le Ministère a changé tout à coup. Un mari, conseiller d’État,

tremble d’être rayé du tableau, quand, la veille, il espérait une

direction générale; tous les ministres lui sont hostiles, et alors

il devient constitutionnel. Prévoyant sa disgrâce, il s’est rendu à

Auteuil chercher une consolation auprès d’un vieil ami, qui lui a

parlé d’Horace et de Tibulle. En rentrant chez lui il aperçoit la

table mise comme pour recevoir les hommes les plus influents de la

congrégation.--En vérité, madame la comtesse, dit-il avec humeur

en entrant dans sa chambre, où elle est à achever sa toilette, je

ne reconnais pas aujourd’hui votre tact habituel?... Vous prenez

bien votre temps pour donner des dîners..... Vingt personnes

vont savoir...--Et vont savoir que vous êtes directeur général!

s’écrie-t-elle en lui montrant une cédule royale... Il reste ébahi. Il

prend la lettre, la tourne, la retourne, la décachette. Il s’assied,

la déploie...--Je savais bien, dit-il, que sous tous les ministères

possibles on rendrait justice...--Oui, mon cher! Mais monsieur de

Villeplaine a répondu de vous, corps pour corps, à son Éminence le

cardinal de... dont il est le...--Monsieur de Villeplaine?... Il y a

là une compensation si opulente que le mari ajoute avec un sourire de

directeur général:--Peste! ma chère; mais c’est affaire à vous!...--Ah!

ne m’en sachez aucun gré!... Adolphe l’a fait d’instinct et par

attachement pour vous!...

Certain soir, un pauvre mari, retenu au logis par une pluie battante,

ou lassé peut-être d’aller passer ses soirées au jeu, au café, dans

le monde, ennuyé de tout, se voit contraint après le dîner de suivre

sa femme dans la chambre conjugale. Il se plonge dans une bergère et

attend sultanesquement son café; il semble se dire:--Après tout, c’est

ma femme!... La sirène apprête elle-même la boisson favorite, elle met

un soin particulier à la distiller, la sucre, y goûte, la lui présente;

et, en souriant, elle hasarde, odalisque soumise, une plaisanterie,

afin de dérider le front de son maître et seigneur. Jusqu’alors, il

avait cru que sa femme était bête; mais en entendant une saillie aussi

fine que celle par laquelle vous l’agacerez, madame, il relève la tête

de cette manière particulière aux chiens qui dépistent un lièvre.--Où

diable a-t-elle pris cela?... mais c’est un hasard! se dit-il en

lui-même. Du haut de sa grandeur, il réplique alors par une observation

piquante. Madame y riposte, la conversation devient aussi vive

qu’intéressante, et ce mari, homme assez supérieur, est tout étonné de

trouver l’esprit de sa femme orné des connaissances les plus variées,

le mot propre lui arrive avec une merveilleuse facilité; son tact et

sa délicatesse lui font saisir des aperçus d’une nouveauté gracieuse.

Ce n’est plus la même femme. Elle remarque l’effet qu’elle produit sur

son mari; et, autant pour se venger de ses dédains, que pour faire

admirer l’amant de qui elle tient, pour ainsi dire, les trésors de son

esprit, elle s’anime, elle éblouit. Le mari, plus en état qu’un autre

d’apprécier une compensation qui doit avoir quelque influence sur son

avenir, est amené à penser que les passions des femmes sont peut-être

une sorte de culture nécessaire.

Mais comment s’y prendre pour révéler celle des compensations qui

flatte le plus les maris?

Entre le moment où apparaissent les derniers symptômes et l’époque

de la paix conjugale, dont nous ne tarderons pas à nous occuper, il

s’écoule à peu près une dizaine d’années. Or, pendant ce laps de

temps et avant que les deux époux signent le traité qui, par une

réconciliation sincère entre le peuple féminin et son maître légitime,

consacre leur petite restauration matrimoniale, avant enfin de fermer,

selon l’expression de Louis XVIII, l’abîme des révolutions, il est rare

qu’une femme honnête n’ait eu qu’un amant. L’anarchie a des phases

inévitables. La domination fougueuse des tribuns est remplacée par

celle du sabre ou de la plume, car l’on ne rencontre guère des amants

dont la constance soit décennale. Ensuite, nos calculs prouvant qu’une

femme honnête n’a que bien strictement acquitté ses contributions

physiologiques ou diaboliques en ne faisant que trois heureux, il est

dans les probabilités qu’elle aura mis le pied en plus d’une région

amoureuse. Quelquefois, pendant un trop long interrègne de l’amour,

il peut arriver que, soit par caprice, soit par tentation, soit par

l’attrait de la nouveauté, une femme entreprenne de séduire son mari.

Figurez-vous la charmante madame de T....., l’héroïne de notre

Méditation sur la Stratégie, commençant par dire d’un air fin:--Mais,

je ne vous ai jamais vu si aimable!... De flatterie en flatterie,

elle tente, elle pique la curiosité, elle plaisante, elle féconde en

vous le plus léger désir, elle s’en empare et vous rend orgueilleux

de vous-même. Alors arrive pour un mari la nuit des dédommagements.

Une femme confond alors l’imagination de son mari. Semblable à ces

voyageurs cosmopolites, elle raconte les merveilles des pays qu’elle a

parcourus. Elle entremêle ses discours de mots appartenant à plusieurs

langages. Les images passionnées de l’Orient, le mouvement original des

phrases espagnoles, tout se heurte, tout se presse. Elle déroule les

trésors de son album avec tous les mystères de la coquetterie, elle est

ravissante, vous ne l’avez jamais connue!... Avec cet art particulier

qu’ont les femmes de s’approprier tout ce qu’on leur enseigne, elle

a su fondre les nuances pour se créer une manière qui n’appartient

qu’à elle. Vous n’aviez reçu qu’une femme gauche et naïve des mains de

l’Hyménée, le Célibat généreux vous en rend une dizaine. Un mari joyeux

et ravi voit alors sa couche envahie par la troupe folâtre de ces

courtisanes lutines dont nous avons parlé dans la Méditation sur les

_Premiers Symptômes_. Ces déesses viennent se grouper, rire et folâtrer

sous les élégantes mousselines du lit nuptial. La Phénicienne vous

jette ses couronnes et se balance mollement, la Chalcidisseuse vous

surprend par les prestiges de ses pieds blancs et délicats, l’Unelmane

arrive et vous découvre en parlant le dialecte de la belle Ionie, des

trésors de bonheur inconnus dans l’étude approfondie qu’elle vous fait

faire d’une seule sensation.

Désolé d’avoir dédaigné tant de charmes, et fatigué souvent d’avoir

rencontré autant de perfidie chez les prêtresses de Vénus que chez

les femmes honnêtes, un mari hâte quelquefois, par sa galanterie, le

moment de la réconciliation vers laquelle tendent toujours d’honnêtes

gens. Ce regain de bonheur est récolté avec plus de plaisir, peut-être,

que la moisson première. Le Minotaure vous avait pris de l’or, il

vous restitue des diamants. En effet, c’est peut-être ici le lieu

d’articuler un fait de la plus haute importance. On peut avoir une

femme sans la posséder. Comme la plupart des maris, vous n’aviez

peut-être encore rien reçu de la vôtre, et pour rendre votre union

parfaite, il fallait peut-être l’intervention puissante du Célibat.

Comment nommer ce miracle, le seul qui s’opère sur un patient en son

absence?... Hélas! mes frères, nous n’avons pas fait la nature!...

Mais par combien d’autres compensations non moins riches l’âme noble

et généreuse d’un jeune célibataire ne sait-elle pas quelquefois

racheter son pardon! Je me souviens d’avoir été témoin d’une des plus

magnifiques réparations que puisse offrir un amant au mari qu’il

minotaurise.

Par une chaude soirée de l’été de 1817, je vis arriver, dans un des

salons de Tortoni, un de ces deux cents jeunes gens que nous nommons

avec tant de confiance nos amis, il était dans toute la splendeur de

sa modestie. Une adorable femme mise avec un goût parfait, et qui

venait de consentir à entrer dans un de ces frais boudoirs consacrés

par la mode, était descendue d’une élégante calèche qui s’arrêta

sur le boulevard, en empiétant aristocratiquement sur le terrain

des promeneurs. Mon jeune célibataire apparut donnant le bras à sa

souveraine, tandis que le mari suivait tenant par la main deux petits

enfants jolis comme des amours. Les deux amants, plus lestes que le

père de famille, étaient parvenus avant lui dans le cabinet indiqué

par le glacier. En traversant la salle d’entrée, le mari heurta je

ne sais quel dandy qui se formalisa d’être heurté. De là naquit une

querelle qui en un instant devint sérieuse par l’aigreur des répliques

respectives. Au moment où le dandy allait se permettre un geste indigne

d’un homme qui se respecte, le célibataire était intervenu, il avait

arrêté le bras du dandy, il l’avait surpris, confondu, atterré, il

était superbe. Il accomplit l’acte que méditait l’agresseur en lui

disant:--Monsieur?... Ce--monsieur?... est un des beaux discours que

j’aie jamais entendus. Il semblait que le jeune célibataire s’exprimât

ainsi:--Ce père de famille m’appartient, puisque je me suis emparé de

son honneur, c’est à moi de le défendre. Je connais mon devoir, je

suis son remplaçant et je me battrai pour lui. La jeune femme était

sublime! Pâle, éperdue, elle avait saisi le bras de son mari qui

parlait toujours; et, sans mot dire, elle l’entraîna dans la calèche,

ainsi que ses enfants. C’était une de ces femmes du grand monde, qui

savent toujours accorder la violence de leurs sentiments avec le

bon ton.--Oh! monsieur Adolphe! s’écria la jeune dame en voyant son

ami remontant d’un air gai dans la calèche.--Ce n’est rien, madame,

c’est un de mes amis, et nous nous sommes embrassés... Cependant le

lendemain matin le courageux célibataire reçut un coup d’épée qui

mit sa vie en danger, et le retint six mois au lit. Il fut l’objet

des soins les plus touchants de la part des deux époux. Combien de

compensations!... Quelques années après cet événement, un vieil oncle

du mari, dont les opinions ne cadraient pas avec celles du jeune ami

de la maison, et qui conservait un petit levain de rancune contre lui

à propos d’une discussion politique, entreprit de le faire expulser du

logis. Le vieillard alla jusqu’à dire à son neveu qu’il fallait opter

entre sa succession et le renvoi de cet impertinent célibataire. Alors

le respectable négociant, car c’était un agent de change, dit à son

oncle:--Ah! ce n’est pas vous, mon oncle, qui me réduirez à manquer de

reconnaissance!... Mais si je le lui disais, ce jeune homme se ferait

tuer pour vous!... Il a sauvé mon crédit, il passerait dans le feu pour

moi, il me débarrasse de ma femme, il m’attire des clients, il m’a

procuré presque toutes les négociations de l’emprunt Villèle... je lui

dois la vie, c’est le père de mes enfants... cela ne s’oublie pas!...

Toutes ces compensations peuvent passer pour complètes; mais

malheureusement il y a des compensations de tous les genres. Il

en existe de négatives, de fallacieuses, et enfin il y en a de

fallacieuses et de négatives tout ensemble.

Je connais un vieux mari, possédé par le démon du jeu. Presque tous les

soirs l’amant de sa femme vient et joue avec lui. Le célibataire lui

dispense avec libéralité les jouissances que donnent les incertitudes

et le hasard du jeu, et sait perdre régulièrement une centaine de

francs par mois; mais madame les lui donne... La compensation est

fallacieuse.

Vous êtes pair de France et vous n’avez jamais eu que des filles. Votre

femme accouche d’un garçon!... La compensation est négative.

L’enfant qui sauve votre nom de l’oubli ressemble à la mère... Madame

la duchesse vous persuade que l’enfant est de vous. La compensation

négative devient fallacieuse.

Voici l’une des plus ravissantes compensations connues.

Un matin, le prince de Ligne rencontre l’amant de sa femme, et court à

lui, riant comme un fou:--Mon cher, lui dit-il, cette nuit je t’ai fait

cocu!

Si tant de maris arrivent doucettement à la paix conjugale, et

portent avec tant de grâce les insignes imaginaires de la puissance

patrimoniale, leur philosophie est sans doute soutenue par le

_confortabilisme_ de certaines compensations que les oisifs ne savent

pas deviner. Quelques années s’écoulent, et les deux époux atteignent

à la dernière situation de l’existence artificielle à laquelle ils se

sont condamnés en s’unissant.

MÉDITATION XXIX.

DE LA PAIX CONJUGALE.

Mon esprit a si fraternellement accompagné le Mariage dans toutes les

phases de sa vie fantastique, qu’il me semble avoir vieilli avec le

ménage que j’ai pris si jeune au commencement de cet ouvrage.

Après avoir éprouvé par la pensée la fougue des premières passions

humaines, après avoir crayonné, quelqu’imparfait qu’en soit le dessin,

les événements principaux de la vie conjugale; après m’être débattu

contre tant de femmes qui ne m’appartenaient pas, après m’être usé à

combattre tant de caractères évoqués du néant, après avoir assisté à

tant de batailles, j’éprouve une lassitude intellectuelle qui étale

comme un crêpe sur toutes les choses de la vie. Il me semble que j’ai

un catarrhe, que je porte des lunettes vertes, que mes mains tremblent,

et que je vais passer la seconde moitié de mon existence et de mon

livre à excuser les folies de la première.

Je me vois entouré de grands enfants que je n’ai point faits et assis

auprès d’une femme que je n’ai point épousée. Je crois sentir des

rides amassées sur mon front. Je suis devant un foyer qui pétille

comme en dépit de moi, et j’habite une chambre antique... J’éprouve

alors un mouvement d’effroi en portant la main à mon cœur; car je me

demande:--Est-il donc flétri?...

Semblable à un vieux procureur, aucun sentiment ne m’en impose, et je

n’admets un fait que quand il m’est attesté, comme dit un vers de lord

Byron, par deux bons faux témoins. Aucun visage ne me trompe. Je suis

morne et sombre. Je connais le monde, et il n’a plus d’illusions pour

moi. Mes amitiés les plus saintes ont été trahies. J’échange avec ma

femme un regard d’une immense profondeur, et la moindre de nos paroles

est un poignard qui traverse notre vie de part en part. Je suis dans

un horrible calme. Voilà donc la paix de la vieillesse! Le vieillard

possède donc en lui par avance le cimetière qui le possédera bientôt.

Il s’accoutume au froid. L’homme meurt, comme nous le disent les

philosophes, en détail; et même il trompe presque toujours la mort:

ce qu’elle vient saisir de sa main décharnée est-il bien toujours la

vie?...

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 57 / 59 段