déposa que: Madame la vicomtesse avait une telle répugnance pour tout
ce qui appartenait à milord, qu’il l’avait très-souvent vue brûlant
jusqu’à des brimborions de papier qu’il avait touchés chez elle.
V.
Si une femme indolente devient active, si une femme, qui avait horreur
de l’étude, apprend une langue étrangère; enfin tout changement complet
opéré dans son caractère, est un symptôme décisif.
VI.
La femme très-heureuse par le cœur ne va plus dans le monde.
VII.
Une femme qui a un amant devient très-indulgente.
VIII.
* Un mari donne cent écus par mois à sa femme pour sa toilette; et,
tout bien considéré, elle dépense au moins cinq cents francs sans
faire un sou de dette; le mari est volé, nuitamment, à main armée, par
escalade, mais... sans effraction.
IX.
* Deux époux couchaient dans le même lit, madame était constamment
malade; ils couchent séparément, elle n’a plus de migraine, et sa
santé devient plus brillante que jamais: symptôme effrayant!
X.
Une femme qui ne prenait aucun soin d’elle-même passe subitement à une
recherche extrême dans sa toilette. Il y a du minotaure!
XI.
--Ah! ma chère, je ne connais pas de plus grand supplice que de ne pas
être comprise.
--Oui, ma chère, mais quand on l’est!...
--Oh! cela n’arrive presque jamais.
--Je conviens que c’est bien rare. Ah! c’est un grand bonheur, mais il
n’est pas deux êtres au monde qui sachent vous comprendre.
XII.
* Le jour où une femme a des procédés pour son mari...--Tout est dit.
XIII.
Je lui demande:
--D’où venez-vous, Jeanne?
--Je viens de chez votre compère quérir votre vaisselle que vous
laissâtes.
--Ho! da? tout est encore à moi! fis-je.
L’an suivant, je réitère la même question, en même posture.
--Je viens de quérir notre vaisselle.
--Ha! ha! nous y avons encore part! fis-je.
Mais après si je l’interroge, elle me dira bien autrement:
--Vous voulez tout savoir comme les grands, et vous n’avez pas trois
chemises.--Je viens de quérir ma vaisselle chez mon compère où j’ai
soupé.
--Voilà qui est un point grabelé! fis-je.
XIV.
Méfiez-vous d’une femme qui parle de sa vertu.
XV.
On dit à la duchesse de Chaulnes, dont l’état donnait de grandes
inquiétudes:--Monsieur le duc de Chaulnes voudrait vous revoir.
--Est-il là?...
--Oui.
--Qu’il attende... il entrera avec les sacrements.
Cette anecdote minotaurique a été recueillie par Champfort, mais elle
devait se trouver ici comme type.
XVI.
* Il y a des femmes qui essaient de persuader à leurs maris qu’ils ont
des devoirs à remplir envers certaines personnes.
--Je vous assure que vous devez faire une visite à monsieur un
tel...--Nous ne pouvons pas nous dispenser d’inviter à dîner monsieur
un tel...
XVII.
--Allons, mon fils, tenez-vous donc droit; essayez donc de prendre
les bonnes manières? Enfin, regarde monsieur un tel?... vois comme il
marche? examine comment il se met?...
XVIII.
Quand une femme ne prononce le nom d’un homme que deux fois par jour,
il y a peut-être incertitude sur la nature du sentiment qu’elle lui
porte; mais trois?... Oh! oh!
XIX.
Quand une femme reconduit un homme qui n’est ni avocat, ni ministre,
jusqu’à la porte de son appartement, elle est bien imprudente.
XX.
C’est un terrible jour que celui où un mari ne peut pas parvenir à
s’expliquer le motif d’une action de sa femme.
XXI.
* La femme qui se laisse surprendre mérite son sort.
* * * * *
Quelle doit être la conduite d’un mari, en s’apercevant d’un dernier
symptôme qui ne lui laisse aucun doute sur l’infidélité de sa femme?
Cette question est facile à résoudre. Il n’existe que deux partis à
prendre: celui de la résignation, ou celui de la vengeance; mais il n’y
a aucun terme entre ces deux extrêmes.
Si l’on opte pour la vengeance, elle doit être complète. L’époux qui ne
se sépare pas à jamais de sa femme est un véritable niais.
Si un mari et une femme se jugent dignes d’être encore liés par
l’amitié qui unit deux hommes l’un à l’autre, il y a quelque chose
d’odieux à faire sentir à sa femme l’avantage qu’on peut avoir sur elle.
Voici quelques anecdotes dont plusieurs sont inédites, et qui marquent
assez bien, à mon sens, les différentes nuances de la conduite qu’un
mari doit tenir en pareil cas.
Monsieur de Roquemont couchait une fois par mois dans la chambre de sa
femme, et il s’en allait en disant:--Me voilà net, arrive qui plante!
Il y a là, tout à la fois, de la dépravation et je ne sais quelle
pensée assez haute de politique conjugale.
Un diplomate, en voyant arriver l’amant de sa femme, sortait de son
cabinet, entrait chez madame, et leur disait:--Au moins ne vous battez
pas!...
Ceci a de la bonhomie.
On demandait à monsieur de Boufflers ce qu’il ferait si, après une
très-longue absence, il trouvait sa femme grosse?
--Je ferais porter ma robe-de-chambre et mes pantoufles chez elle.
Il y a de la grandeur d’âme.
--Madame, que cet homme vous maltraite quand vous êtes seule, cela est
de votre faute; mais je ne souffrirai pas qu’il se conduise mal avec
vous en ma présence, car c’est me manquer.
Il y a noblesse.
Le sublime du genre est le bonnet carré posé sur le pied du lit par le
magistrat pendant le sommeil des deux coupables.
Il y a de bien belles vengeances. Mirabeau a peint admirablement, dans
un de ces livres qu’il fit pour gagner sa vie, la sombre résignation
de cette Italienne, condamnée par son mari à périr avec lui dans les
Maremmes.
DERNIERS AXIOMES.
XCIII.
Ce n’est pas se venger que de surprendre sa femme et son amant et de
les tuer dans les bras l’un de l’autre; c’est le plus immense service
qu’on puisse leur rendre.
XCIV.
Jamais un mari ne sera si bien vengé que par l’amant de sa femme.
MÉDITATION XXVIII.
DES COMPENSATIONS.
La catastrophe conjugale, qu’un certain nombre de maris ne saurait
éviter, amène presque toujours une péripétie. Alors, autour de vous
tout se calme. Votre résignation, si vous vous résignez, a le pouvoir
de réveiller de puissants remords dans l’âme de votre femme et de son
amant; car leur bonheur même les instruit de toute l’étendue de la
lésion qu’ils vous causent. Vous êtes en tiers, sans vous en douter,
dans tous leurs plaisirs. Le principe de bienfaisance et de bonté qui
gît au fond du cœur humain n’est pas aussi facilement étouffé qu’on le
pense; aussi les deux âmes qui vous tourmentent sont-elles précisément
celles qui vous veulent le plus de bien.
Dans ces causeries si suaves de familiarités qui servent de liens aux
plaisirs et qui sont, en quelque sorte, les caresses de nos pensées,
souvent votre femme dit à votre Sosie:--Eh! bien, je t’assure, Auguste,
que maintenant je voudrais bien savoir mon pauvre mari heureux; car,
au fond, il est bon: s’il n’était pas mon mari, et qu’il ne fût que
mon frère, il y a beaucoup de choses que je ferais pour lui plaire! Il
m’aime, et--son amitié me gêne.
--Oui, c’est un brave homme!...
Vous devenez alors l’objet du respect de ce célibataire, qui voudrait
vous donner tous les dédommagements possibles pour le tort qu’il
vous fait; mais il est arrêté par cette fierté dédaigneuse, dont
l’expression se mêle à tous vos discours, et qui s’empreint dans tous
vos gestes.
En effet, dans les premiers moments où le minotaure arrive, un
homme ressemble à un acteur embarrassé sur un théâtre où il n’a pas
l’habitude de se montrer. Il est très-difficile de savoir porter sa
sottise avec dignité; mais cependant les caractères généreux ne sont
pas encore tellement rares qu’on ne puisse en trouver un pour mari
modèle.
Alors, insensiblement vous êtes gagné par la grâce des procédés dont
vous accable votre femme. Madame prend avec vous un ton d’amitié qui
ne l’abandonnera plus désormais. La douceur de votre intérieur est une
des premières compensations qui rendent à un mari le minotaure moins
odieux. Mais, comme il est dans la nature de l’homme de s’habituer aux
plus dures conditions, malgré ce sentiment de noblesse que rien ne
saurait altérer, vous êtes amené, par une fascination dont la puissance
vous enveloppe sans cesse, à ne pas vous refuser aux petites douceurs
de votre position.
Supposons que le malheur conjugal soit tombé sur un gastrolâtre! Il
demande naturellement des consolations à son goût. Son plaisir, réfugié
en d’autres qualités sensibles de son être, prend d’autres habitudes.
Vous vous façonnez à d’autres sensations.
Un jour, en revenant du ministère, après être long-temps demeuré
devant la riche et savoureuse bibliothèque de Chevet, balançant entre
une somme de cent francs à débourser et les jouissances promises par
un pâté de foies gras de Strasbourg, vous êtes stupéfait de trouver
le pâté insolemment installé sur le buffet de votre salle à manger.
Est-ce en vertu d’une espèce de mirage gastronomique?... Dans cette
incertitude, vous marchez à lui (un pâté est une créature animée)
d’un pas ferme, vous semblez hennir en subodorant les truffes dont le
parfum traverse les savantes cloisons dorées; vous vous penchez à deux
reprises différentes; toutes les houppes nerveuses de votre palais ont
une âme; vous savourez les plaisirs d’une véritable fête; et, dans
cette extase, un remords vous poursuivant, vous arrivez chez votre
femme.
--En vérité, ma bonne amie, nous n’avons pas une fortune à nous
permettre d’acheter des pâtés...
--Mais il ne nous coûte rien!
--Oh! oh!
--Oui, c’est le frère de monsieur Achille qui le lui a envoyé...
Vous apercevez monsieur Achille dans un coin. Le célibataire vous
salue, il paraît heureux de vous voir accepter le pâté. Vous regardez
votre femme qui rougit; vous vous passez la main sur la barbe en vous
caressant à plusieurs reprises le menton; et, comme vous ne remerciez
pas, les deux amants devinent que vous agréez la compensation.
Le Ministère a changé tout à coup. Un mari, conseiller d’État,
tremble d’être rayé du tableau, quand, la veille, il espérait une
direction générale; tous les ministres lui sont hostiles, et alors
il devient constitutionnel. Prévoyant sa disgrâce, il s’est rendu à
Auteuil chercher une consolation auprès d’un vieil ami, qui lui a
parlé d’Horace et de Tibulle. En rentrant chez lui il aperçoit la
table mise comme pour recevoir les hommes les plus influents de la
congrégation.--En vérité, madame la comtesse, dit-il avec humeur
en entrant dans sa chambre, où elle est à achever sa toilette, je
ne reconnais pas aujourd’hui votre tact habituel?... Vous prenez
bien votre temps pour donner des dîners..... Vingt personnes
vont savoir...--Et vont savoir que vous êtes directeur général!
s’écrie-t-elle en lui montrant une cédule royale... Il reste ébahi. Il
prend la lettre, la tourne, la retourne, la décachette. Il s’assied,
la déploie...--Je savais bien, dit-il, que sous tous les ministères
possibles on rendrait justice...--Oui, mon cher! Mais monsieur de
Villeplaine a répondu de vous, corps pour corps, à son Éminence le
cardinal de... dont il est le...--Monsieur de Villeplaine?... Il y a
là une compensation si opulente que le mari ajoute avec un sourire de
directeur général:--Peste! ma chère; mais c’est affaire à vous!...--Ah!
ne m’en sachez aucun gré!... Adolphe l’a fait d’instinct et par
attachement pour vous!...
Certain soir, un pauvre mari, retenu au logis par une pluie battante,
ou lassé peut-être d’aller passer ses soirées au jeu, au café, dans
le monde, ennuyé de tout, se voit contraint après le dîner de suivre
sa femme dans la chambre conjugale. Il se plonge dans une bergère et
attend sultanesquement son café; il semble se dire:--Après tout, c’est
ma femme!... La sirène apprête elle-même la boisson favorite, elle met
un soin particulier à la distiller, la sucre, y goûte, la lui présente;
et, en souriant, elle hasarde, odalisque soumise, une plaisanterie,
afin de dérider le front de son maître et seigneur. Jusqu’alors, il
avait cru que sa femme était bête; mais en entendant une saillie aussi
fine que celle par laquelle vous l’agacerez, madame, il relève la tête
de cette manière particulière aux chiens qui dépistent un lièvre.--Où
diable a-t-elle pris cela?... mais c’est un hasard! se dit-il en
lui-même. Du haut de sa grandeur, il réplique alors par une observation
piquante. Madame y riposte, la conversation devient aussi vive
qu’intéressante, et ce mari, homme assez supérieur, est tout étonné de
trouver l’esprit de sa femme orné des connaissances les plus variées,
le mot propre lui arrive avec une merveilleuse facilité; son tact et
sa délicatesse lui font saisir des aperçus d’une nouveauté gracieuse.
Ce n’est plus la même femme. Elle remarque l’effet qu’elle produit sur
son mari; et, autant pour se venger de ses dédains, que pour faire
admirer l’amant de qui elle tient, pour ainsi dire, les trésors de son
esprit, elle s’anime, elle éblouit. Le mari, plus en état qu’un autre
d’apprécier une compensation qui doit avoir quelque influence sur son
avenir, est amené à penser que les passions des femmes sont peut-être
une sorte de culture nécessaire.
Mais comment s’y prendre pour révéler celle des compensations qui
flatte le plus les maris?
Entre le moment où apparaissent les derniers symptômes et l’époque
de la paix conjugale, dont nous ne tarderons pas à nous occuper, il
s’écoule à peu près une dizaine d’années. Or, pendant ce laps de
temps et avant que les deux époux signent le traité qui, par une
réconciliation sincère entre le peuple féminin et son maître légitime,
consacre leur petite restauration matrimoniale, avant enfin de fermer,
selon l’expression de Louis XVIII, l’abîme des révolutions, il est rare
qu’une femme honnête n’ait eu qu’un amant. L’anarchie a des phases
inévitables. La domination fougueuse des tribuns est remplacée par
celle du sabre ou de la plume, car l’on ne rencontre guère des amants
dont la constance soit décennale. Ensuite, nos calculs prouvant qu’une
femme honnête n’a que bien strictement acquitté ses contributions
physiologiques ou diaboliques en ne faisant que trois heureux, il est
dans les probabilités qu’elle aura mis le pied en plus d’une région
amoureuse. Quelquefois, pendant un trop long interrègne de l’amour,
il peut arriver que, soit par caprice, soit par tentation, soit par
l’attrait de la nouveauté, une femme entreprenne de séduire son mari.
Figurez-vous la charmante madame de T....., l’héroïne de notre
Méditation sur la Stratégie, commençant par dire d’un air fin:--Mais,
je ne vous ai jamais vu si aimable!... De flatterie en flatterie,
elle tente, elle pique la curiosité, elle plaisante, elle féconde en
vous le plus léger désir, elle s’en empare et vous rend orgueilleux
de vous-même. Alors arrive pour un mari la nuit des dédommagements.
Une femme confond alors l’imagination de son mari. Semblable à ces
voyageurs cosmopolites, elle raconte les merveilles des pays qu’elle a
parcourus. Elle entremêle ses discours de mots appartenant à plusieurs
langages. Les images passionnées de l’Orient, le mouvement original des
phrases espagnoles, tout se heurte, tout se presse. Elle déroule les
trésors de son album avec tous les mystères de la coquetterie, elle est
ravissante, vous ne l’avez jamais connue!... Avec cet art particulier
qu’ont les femmes de s’approprier tout ce qu’on leur enseigne, elle
a su fondre les nuances pour se créer une manière qui n’appartient
qu’à elle. Vous n’aviez reçu qu’une femme gauche et naïve des mains de
l’Hyménée, le Célibat généreux vous en rend une dizaine. Un mari joyeux
et ravi voit alors sa couche envahie par la troupe folâtre de ces
courtisanes lutines dont nous avons parlé dans la Méditation sur les
_Premiers Symptômes_. Ces déesses viennent se grouper, rire et folâtrer
sous les élégantes mousselines du lit nuptial. La Phénicienne vous
jette ses couronnes et se balance mollement, la Chalcidisseuse vous
surprend par les prestiges de ses pieds blancs et délicats, l’Unelmane
arrive et vous découvre en parlant le dialecte de la belle Ionie, des
trésors de bonheur inconnus dans l’étude approfondie qu’elle vous fait
faire d’une seule sensation.
Désolé d’avoir dédaigné tant de charmes, et fatigué souvent d’avoir
rencontré autant de perfidie chez les prêtresses de Vénus que chez
les femmes honnêtes, un mari hâte quelquefois, par sa galanterie, le
moment de la réconciliation vers laquelle tendent toujours d’honnêtes
gens. Ce regain de bonheur est récolté avec plus de plaisir, peut-être,
que la moisson première. Le Minotaure vous avait pris de l’or, il
vous restitue des diamants. En effet, c’est peut-être ici le lieu
d’articuler un fait de la plus haute importance. On peut avoir une
femme sans la posséder. Comme la plupart des maris, vous n’aviez
peut-être encore rien reçu de la vôtre, et pour rendre votre union
parfaite, il fallait peut-être l’intervention puissante du Célibat.
Comment nommer ce miracle, le seul qui s’opère sur un patient en son
absence?... Hélas! mes frères, nous n’avons pas fait la nature!...
Mais par combien d’autres compensations non moins riches l’âme noble
et généreuse d’un jeune célibataire ne sait-elle pas quelquefois
racheter son pardon! Je me souviens d’avoir été témoin d’une des plus
magnifiques réparations que puisse offrir un amant au mari qu’il
minotaurise.
Par une chaude soirée de l’été de 1817, je vis arriver, dans un des
salons de Tortoni, un de ces deux cents jeunes gens que nous nommons
avec tant de confiance nos amis, il était dans toute la splendeur de
sa modestie. Une adorable femme mise avec un goût parfait, et qui
venait de consentir à entrer dans un de ces frais boudoirs consacrés
par la mode, était descendue d’une élégante calèche qui s’arrêta
sur le boulevard, en empiétant aristocratiquement sur le terrain
des promeneurs. Mon jeune célibataire apparut donnant le bras à sa
souveraine, tandis que le mari suivait tenant par la main deux petits
enfants jolis comme des amours. Les deux amants, plus lestes que le
père de famille, étaient parvenus avant lui dans le cabinet indiqué
par le glacier. En traversant la salle d’entrée, le mari heurta je
ne sais quel dandy qui se formalisa d’être heurté. De là naquit une
querelle qui en un instant devint sérieuse par l’aigreur des répliques
respectives. Au moment où le dandy allait se permettre un geste indigne
d’un homme qui se respecte, le célibataire était intervenu, il avait
arrêté le bras du dandy, il l’avait surpris, confondu, atterré, il
était superbe. Il accomplit l’acte que méditait l’agresseur en lui
disant:--Monsieur?... Ce--monsieur?... est un des beaux discours que
j’aie jamais entendus. Il semblait que le jeune célibataire s’exprimât
ainsi:--Ce père de famille m’appartient, puisque je me suis emparé de
son honneur, c’est à moi de le défendre. Je connais mon devoir, je
suis son remplaçant et je me battrai pour lui. La jeune femme était
sublime! Pâle, éperdue, elle avait saisi le bras de son mari qui
parlait toujours; et, sans mot dire, elle l’entraîna dans la calèche,
ainsi que ses enfants. C’était une de ces femmes du grand monde, qui
savent toujours accorder la violence de leurs sentiments avec le
bon ton.--Oh! monsieur Adolphe! s’écria la jeune dame en voyant son
ami remontant d’un air gai dans la calèche.--Ce n’est rien, madame,
c’est un de mes amis, et nous nous sommes embrassés... Cependant le
lendemain matin le courageux célibataire reçut un coup d’épée qui
mit sa vie en danger, et le retint six mois au lit. Il fut l’objet
des soins les plus touchants de la part des deux époux. Combien de
compensations!... Quelques années après cet événement, un vieil oncle
du mari, dont les opinions ne cadraient pas avec celles du jeune ami
de la maison, et qui conservait un petit levain de rancune contre lui
à propos d’une discussion politique, entreprit de le faire expulser du
logis. Le vieillard alla jusqu’à dire à son neveu qu’il fallait opter
entre sa succession et le renvoi de cet impertinent célibataire. Alors
le respectable négociant, car c’était un agent de change, dit à son
oncle:--Ah! ce n’est pas vous, mon oncle, qui me réduirez à manquer de
reconnaissance!... Mais si je le lui disais, ce jeune homme se ferait
tuer pour vous!... Il a sauvé mon crédit, il passerait dans le feu pour
moi, il me débarrasse de ma femme, il m’attire des clients, il m’a
procuré presque toutes les négociations de l’emprunt Villèle... je lui
dois la vie, c’est le père de mes enfants... cela ne s’oublie pas!...
Toutes ces compensations peuvent passer pour complètes; mais
malheureusement il y a des compensations de tous les genres. Il
en existe de négatives, de fallacieuses, et enfin il y en a de
fallacieuses et de négatives tout ensemble.
Je connais un vieux mari, possédé par le démon du jeu. Presque tous les
soirs l’amant de sa femme vient et joue avec lui. Le célibataire lui
dispense avec libéralité les jouissances que donnent les incertitudes
et le hasard du jeu, et sait perdre régulièrement une centaine de
francs par mois; mais madame les lui donne... La compensation est
fallacieuse.
Vous êtes pair de France et vous n’avez jamais eu que des filles. Votre
femme accouche d’un garçon!... La compensation est négative.
L’enfant qui sauve votre nom de l’oubli ressemble à la mère... Madame
la duchesse vous persuade que l’enfant est de vous. La compensation
négative devient fallacieuse.
Voici l’une des plus ravissantes compensations connues.
Un matin, le prince de Ligne rencontre l’amant de sa femme, et court à
lui, riant comme un fou:--Mon cher, lui dit-il, cette nuit je t’ai fait
cocu!
Si tant de maris arrivent doucettement à la paix conjugale, et
portent avec tant de grâce les insignes imaginaires de la puissance
patrimoniale, leur philosophie est sans doute soutenue par le
_confortabilisme_ de certaines compensations que les oisifs ne savent
pas deviner. Quelques années s’écoulent, et les deux époux atteignent
à la dernière situation de l’existence artificielle à laquelle ils se
sont condamnés en s’unissant.
MÉDITATION XXIX.
DE LA PAIX CONJUGALE.
Mon esprit a si fraternellement accompagné le Mariage dans toutes les
phases de sa vie fantastique, qu’il me semble avoir vieilli avec le
ménage que j’ai pris si jeune au commencement de cet ouvrage.
Après avoir éprouvé par la pensée la fougue des premières passions
humaines, après avoir crayonné, quelqu’imparfait qu’en soit le dessin,
les événements principaux de la vie conjugale; après m’être débattu
contre tant de femmes qui ne m’appartenaient pas, après m’être usé à
combattre tant de caractères évoqués du néant, après avoir assisté à
tant de batailles, j’éprouve une lassitude intellectuelle qui étale
comme un crêpe sur toutes les choses de la vie. Il me semble que j’ai
un catarrhe, que je porte des lunettes vertes, que mes mains tremblent,
et que je vais passer la seconde moitié de mon existence et de mon
livre à excuser les folies de la première.
Je me vois entouré de grands enfants que je n’ai point faits et assis
auprès d’une femme que je n’ai point épousée. Je crois sentir des
rides amassées sur mon front. Je suis devant un foyer qui pétille
comme en dépit de moi, et j’habite une chambre antique... J’éprouve
alors un mouvement d’effroi en portant la main à mon cœur; car je me
demande:--Est-il donc flétri?...
Semblable à un vieux procureur, aucun sentiment ne m’en impose, et je
n’admets un fait que quand il m’est attesté, comme dit un vers de lord
Byron, par deux bons faux témoins. Aucun visage ne me trompe. Je suis
morne et sombre. Je connais le monde, et il n’a plus d’illusions pour
moi. Mes amitiés les plus saintes ont été trahies. J’échange avec ma
femme un regard d’une immense profondeur, et la moindre de nos paroles
est un poignard qui traverse notre vie de part en part. Je suis dans
un horrible calme. Voilà donc la paix de la vieillesse! Le vieillard
possède donc en lui par avance le cimetière qui le possédera bientôt.
Il s’accoutume au froid. L’homme meurt, comme nous le disent les
philosophes, en détail; et même il trompe presque toujours la mort:
ce qu’elle vient saisir de sa main décharnée est-il bien toujours la
vie?...