commence alors à jouer son rôle au sein du ménage. C’est un thème sur
lequel une femme sait faire d’admirables variations, elle le déploie
dans tous les tons. Avec la migraine seule, une femme peut désespérer
un mari. La migraine prend à madame quand elle veut, où elle veut,
autant qu’elle le veut. Il y en a de cinq jours, de dix minutes, de
périodiques ou d’intermittentes.
Vous trouvez quelquefois votre femme au lit, souffrante, accablée,
et les persiennes de sa chambre sont fermées. La migraine a imposé
silence à tout, depuis les régions de la loge du concierge, lequel
fendait du bois, jusqu’au grenier d’où votre valet d’écurie jetait dans
la cour d’innocentes bottes de paille. Sur la foi de cette migraine,
vous sortez; mais à votre retour, on vous apprend que madame a
décampé!... Bientôt madame rentre fraîche et vermeille:--Le docteur est
venu! dit-elle, il m’a conseillé l’exercice, et je m’en suis très-bien
trouvée!...
Un autre jour, vous voulez entrer chez madame.--Oh! monsieur! vous
répond la femme de chambre avec toutes les marques du plus profond
étonnement; madame a sa migraine, et jamais je ne l’ai vue si
souffrante! On vient d’envoyer chercher monsieur le docteur.
--Es-tu heureux, disait le maréchal Augereau au général R...., d’avoir
une jolie femme!--Avoir!..... reprit l’autre. Si j’ai ma femme dix
jours dans l’année, c’est tout au plus. Ces s..... femmes ont toujours
ou la migraine ou je ne sais quoi!
La migraine remplace, en France, les sandales qu’en Espagne le
confesseur laisse à la porte de la chambre où il est avec sa pénitente.
Si votre femme, pressentant quelques intentions hostiles de votre
part, veut se rendre aussi inviolable que la charte, elle entame un
petit concerto de migraine. Elle se met au lit avec toutes les peines
du monde. Elle jette de petits cris qui déchirent l’âme. Elle détache
avec grâce une multitude de gestes si habilement exécutés qu’on
pourrait la croire désossée. Or, quel est l’homme assez peu délicat
pour oser parler de désirs, qui, chez lui, annoncent la plus parfaite
santé, à une femme endolorie? La politesse seule exige impérieusement
son silence. Une femme sait alors qu’au moyen de sa toute-puissante
migraine elle peut coller à son gré au-dessus du lit nuptial cette
bande tardive qui fait brusquement retourner chez eux les amateurs
affriolés par une annonce de la Comédie-Française quand ils viennent
à lire sur l’affiche: _Relâche par une indisposition subite de
mademoiselle Mars_.
O migraine, protectrice des amours, impôt conjugal, bouclier sur lequel
viennent expirer tous les désirs maritaux! O puissante migraine! est-il
bien possible que les amants ne t’aient pas encore célébrée, divinisée,
personnifiée! O prestigieuse migraine! ô fallacieuse migraine, béni
soit le cerveau qui le premier te conçut! honte au médecin qui te
trouverait un préservatif! Oui, tu es le seul mal que les femmes
bénissent, sans doute par reconnaissance des biens que tu leur
dispenses, ô fallacieuse migraine! ô prestigieuse migraine!
§ II.--DES NÉVROSES.
Il existe une puissance supérieure à celle de la migraine; et, nous
devons avouer à la gloire de la France, que cette puissance est une
des conquêtes les plus récentes de l’esprit parisien. Comme toutes
les découvertes les plus utiles aux arts et aux sciences, on ne sait
à quel génie elle est due. Seulement, il est certain que c’est vers
le milieu du dernier siècle que les vapeurs commencèrent à se montrer
en France. Ainsi, pendant que Papin appliquait à des problèmes de
mécanique la force de l’eau vaporisée, une française, malheureusement
inconnue, avait la gloire de doter son sexe du pouvoir de vaporiser ses
fluides. Bientôt les effets prodigieux obtenus par les vapeurs mirent
sur la voie des nerfs; et c’est ainsi que, de fibre en fibre, naquit
la névrologie. Cette science admirable a déjà conduit les Phillips
et d’habiles physiologistes à la découverte du fluide nerveux et de
sa circulation; peut-être sont-ils à la veille d’en reconnaître les
organes, et les secrets de sa naissance, de son évaporation. Ainsi,
grâce à quelques simagrées, nous devrons de pénétrer un jour les
mystères de la puissance inconnue que nous avons déjà nommée plus d’une
fois, dans ce livre, _la volonté_. Mais n’empiétons pas sur le terrain
de la philosophie médicale. Considérons les nerfs et les vapeurs
seulement dans leurs rapports avec le mariage.
Les _névroses_ (dénomination pathologique sous laquelle sont comprises
toutes les affections du système nerveux) sont de deux sortes
relativement à l’emploi qu’en font les femmes mariées, car notre
Physiologie a le plus superbe dédain des classifications médicales.
Ainsi nous ne reconnaissons que:
1º DES NÉVROSES CLASSIQUES;
2º DES NÉVROSES ROMANTIQUES.
Les affections classiques ont quelque chose de belliqueux et d’animé.
Elles sont violentes dans leurs ébats comme les Pythonisses, emportées
comme les Ménades, agitées comme les Bacchantes, c’est l’antiquité pure.
Les affections romantiques sont douces et plaintives comme les ballades
chantées en Écosse parmi les brouillards. Elles sont pâles comme des
jeunes filles déportées au cercueil par la danse ou par l’amour. Elles
sont éminemment élégiaques, c’est toute la mélancolie du nord.
Cette femme aux cheveux noirs, à l’œil perçant, au teint vigoureux,
aux lèvres sèches, à la main puissante, sera bouillante et convulsive,
elle représentera le génie des névroses classiques, tandis qu’une jeune
blonde, à la peau blanche, sera celui des névroses romantiques. A l’une
appartiendra l’empire des nerfs, à l’autre, celui des vapeurs.
Souvent un mari, rentrant au logis, y trouve sa femme en
pleurs.--Qu’as-tu, mon cher ange?--Moi, je n’ai rien.--Mais, tu
pleures?--Je pleure sans savoir pourquoi. Je suis toute triste!... J’ai
vu des figures dans les nuages, et ces figures ne m’apparaissent jamais
qu’à la veille de quelque malheur... Il me semble que je vais mourir...
Elle vous parle alors à voix basse de défunt son père, de défunt son
oncle, de défunt son grand-père, de défunt son cousin. Elle invoque
toutes ces ombres lamentables, elle ressent toutes leurs maladies, elle
est attaquée de tous leurs maux, elle sent son cœur battre avec trop de
violence ou sa rate se gonfler... Vous vous dites en vous-même d’un air
fat:--Je sais bien d’où cela vient! Vous essayez alors de la consoler;
mais voilà une femme qui bâille comme un coffre, qui se plaint de la
poitrine, qui repleure, qui vous supplie de la laisser à sa mélancolie
et à ses souvenirs. Elle vous entretient de ses dernières volontés,
suit son convoi, s’enterre, étend sur sa tombe le panache vert d’un
saule pleureur... Là où vous vouliez entreprendre de débiter un joyeux
épithalame, vous trouvez une épitaphe toute noire. Votre velléité de
consolation se dissout dans la nuée d’Ixion.
Il existe des femmes de bonne foi, qui arrachent ainsi à leurs
sensibles maris des cachemires, des diamants, le payement de leurs
dettes ou le prix d’une loge aux Bouffons; mais presque toujours les
vapeurs sont employées comme des armes décisives dans la guerre civile.
Au nom de sa consomption dorsale et de sa poitrine attaquée, une femme
va chercher des distractions; vous la voyez s’habillant mollement et
avec tous les symptômes du spleen, elle ne sort que parce qu’une amie
intime, sa mère ou sa sœur viennent essayer de l’arracher à ce divan
qui la dévore et sur lequel elle passe sa vie à improviser des élégies.
Madame va passer quinze jours à la campagne parce que le docteur
l’ordonne. Bref, elle va où elle veut, et fait ce qu’elle veut. Se
rencontrera-t-il jamais un mari assez brutal pour s’opposer à de tels
désirs, pour empêcher une femme d’aller chercher la guérison de maux si
cruels? car il a été établi par de longues discussions que les nerfs
causent d’atroces souffrances.
Mais c’est surtout au lit que les vapeurs jouent leur rôle. Là, quand
une femme n’a pas la migraine, elle a ses vapeurs; quand elle n’a ni
vapeurs ni migraine, elle est sous la protection de la ceinture de
Vénus, qui, vous le savez, est un mythe.
Parmi les femmes qui vous livrent la bataille des vapeurs, il en existe
quelques-unes plus blondes, plus délicates, plus sensibles que les
autres, qui ont le don des larmes. Elles savent admirablement pleurer.
Elles pleurent quand elles veulent, comme elles veulent, et autant
qu’elles veulent. Elles organisent un système offensif qui consiste
dans une résignation sublime, et remportent des victoires d’autant plus
éclatantes qu’elles restent en bonne santé.
Un mari tout irrité arrive-t-il promulguer des volontés? elles le
regardent d’un air soumis, baissent la tête et se taisent. Cette
pantomime contrarie presque toujours un mari. Dans ces sortes de luttes
conjugales, un homme préfère entendre une femme parler et se défendre;
car alors on s’exalte, on se fâche; mais ces femmes, point... leur
silence vous inquiète, et vous emportez une sorte de remords, comme
le meurtrier qui, n’ayant pas trouvé de résistance chez sa victime,
éprouve une double crainte. Il aurait voulu assassiner à son corps
défendant. Vous revenez. A votre approche, votre femme essuie ses
larmes et cache son mouchoir de manière à vous laisser voir qu’elle a
pleuré. Vous êtes attendri. Vous suppliez votre Caroline de parler,
votre sensibilité vivement émue vous fait tout oublier; alors, elle
sanglote en parlant et parle en sanglotant, c’est une éloquence de
moulin; elle vous étourdit de ses larmes et de ses idées confuses et
saccadées: c’est un claquet, c’est un torrent.
Les Françaises, et surtout les Parisiennes, possèdent à merveille le
secret de ces sortes de scènes, auxquelles la nature de leurs organes,
leur sexe, leur toilette, leur débit donnent des charmes incroyables.
Combien de fois un sourire de malice n’a-t-il pas remplacé les larmes
sur le visage capricieux de ces adorables comédiennes, quand elles
voient leurs maris empressés ou de briser la soie, faible lien de
leurs corsets, ou de rattacher le peigne qui rassemblait les tresses
de leurs cheveux, toujours prêts à dérouler des milliers de boucles
dorées?...
Mais que toutes ces ruses de la modernité cèdent au génie antique, aux
puissantes attaques de nerfs, à la pyrrhique conjugale!
Oh! combien de promesses pour un amant dans la vivacité de ces
mouvements convulsifs, dans le feu de ces regards, dans la force de
ces membres gracieux jusque dans leurs excès! Une femme se roule alors
comme un vent impétueux, s’élance comme les flammes d’un incendie,
s’assouplit comme une onde qui glisse sur de blancs cailloux, elle
succombe à trop d’amour, elle voit l’avenir, elle prophétise, elle voit
surtout le présent, et terrasse un mari, et lui imprime une sorte de
terreur.
Il suffit souvent à un homme d’avoir vu une seule fois sa femme remuant
trois ou quatre hommes vigoureux comme si ce n’était que plumes, pour
ne plus jamais tenter de la séduire. Il sera comme l’enfant qui, après
avoir fait partir la détente d’une effrayante machine, a un incroyable
respect pour le plus petit ressort. Puis arrive la Faculté de médecine,
armée de ses observations et de ses terreurs. J’ai connu un mari, homme
doux et pacifique, dont les yeux étaient incessamment braqués sur ceux
de sa femme, exactement comme s’il avait été mis dans la cage d’un
lion, et qu’on lui eût dit qu’en ne l’irritant pas il aurait la vie
sauve.
Les attaques de nerfs sont très-fatigantes et deviennent tous les jours
plus rares, le romantisme a prévalu.
Il s’est rencontré quelques maris flegmatiques, de ces hommes qui
aiment long-temps, parce qu’ils ménagent leurs sentiments, et dont
le génie a triomphé de la migraine et des névroses, mais ces hommes
sublimes sont rares. Disciples fidèles du bienheureux saint Thomas qui
voulut mettre le doigt dans la plaie de Jésus-Christ, ils sont doués
d’une incrédulité d’athée. Imperturbables au milieu des perfidies de
la migraine et des piéges de toutes les névroses, ils concentrent
leur attention sur la scène qu’on leur joue, ils examinent l’actrice,
ils cherchent un des ressorts qui la font mouvoir; et, quand ils
ont découvert le mécanisme de cette décoration, ils s’amusent à
imprimer un léger mouvement à quelque contrepoids, et s’assurent ainsi
très-facilement de la réalité de ces maladies ou de l’artifice de ces
momeries conjugales.
Mais si, par une attention, peut-être au-dessus des forces humaines,
un mari échappe à tous ces artifices qu’un indomptable amour suggère
aux femmes il sera nécessairement vaincu par l’emploi d’une arme
terrible, la dernière que saisisse une femme, car ce sera toujours
avec une sorte de répugnance qu’elle détruira elle-même son empire
sur un mari; mais c’est une arme empoisonnée, aussi puissante que le
fatal couteau des bourreaux. Cette réflexion nous conduit au dernier
paragraphe de cette Méditation.
§ III.--DE LA PUDEUR RELATIVEMENT AU MARIAGE.
Avant de s’occuper de la pudeur, il serait peut-être nécessaire de
savoir si elle existe. N’est-elle chez la femme qu’une coquetterie bien
entendue? N’est-elle que le sentiment de la libre disposition du corps,
comme on pourrait le penser en songeant que la moitié des femmes de la
terre vont presque nues? N’est-ce qu’une chimère sociale, ainsi que
le prétendait Diderot, en objectant que ce sentiment cédait devant la
maladie et devant la misère?
L’on peut faire justice de toutes ces questions.
Un auteur ingénieux a prétendu récemment que les hommes avaient
beaucoup plus de pudeur que les femmes. Il s’est appuyé de beaucoup
d’observations chirurgicales; mais pour que ses conclusions méritassent
notre attention, il faudrait que, pendant un certain temps, les hommes
fussent traités par des chirurgiennes.
L’opinion de Diderot est encore d’un moindre poids.
Nier l’existence de la pudeur parce qu’elle disparaît au milieu des
crises où presque tous les sentiments humains périssent, c’est vouloir
nier que la vie a lieu parce que la mort arrive.
Accordons autant de pudeur à un sexe qu’à l’autre, et recherchons en
quoi elle consiste.
Rousseau fait dériver la pudeur des coquetteries nécessaires que toutes
les femelles déploient pour le mâle. Cette opinion nous semble une
autre erreur.
Les écrivains du dix-huitième siècle ont sans doute rendu d’immenses
services aux Sociétés; mais leur philosophie, basée sur le sensualisme,
n’est pas allée plus loin que l’épiderme humain. Ils n’ont considéré
que l’univers extérieur; et, sous ce rapport seulement, ils ont
retardé, pour quelque temps, le développement moral de l’homme et les
progrès d’une science qui tirera toujours ses premiers éléments de
l’Évangile, mieux compris désormais par les fervents disciples du Fils
de l’homme.
L’étude des mystères de la pensée, la découverte des organes de l’AME
humaine, la géométrie de ses forces, les phénomènes de sa puissance,
l’appréciation de la faculté qu’elle nous semble posséder de se mouvoir
indépendamment du corps, de se transporter où elle veut et de voir
sans le secours des organes corporels, enfin les lois de sa dynamique
et celles de son influence physique, constitueront la glorieuse part
du siècle suivant dans le trésor des sciences humaines. Et nous ne
sommes occupés peut-être, en ce moment, qu’à extraire les blocs énormes
qui serviront plus tard à quelque puissant génie pour bâtir quelque
glorieux édifice.
Ainsi l’erreur de Rousseau a été l’erreur de son siècle. Il a expliqué
la pudeur par les relations des êtres entre eux, au lieu de l’expliquer
par les relations morales de l’être avec lui-même. La pudeur n’est
pas plus susceptible que la conscience d’être analysée; et ce sera
peut-être l’avoir fait comprendre instinctivement que de la nommer
la conscience du corps; car l’une dirige vers le bien nos sentiments
et les moindres actes de notre pensée, comme l’autre préside aux
mouvements extérieurs. Les actions qui, en froissant nos intérêts,
désobéissent aux lois de la conscience, nous blessent plus fortement
que toutes les autres; et, répétées, elles font naître la haine. Il en
est de même des actes contraires à la pudeur relativement à l’amour,
qui n’est que l’expression de toute notre sensibilité. Si une extrême
pudeur est une des conditions de la vitalité du mariage comme nous
avons essayé de le prouver (voyez le _Catéchisme Conjugal_, Méditation
IV), il est évident que l’impudeur le dissoudra. Mais ce principe, qui
demande de longues déductions au physiologiste, la femme l’applique la
plupart du temps machinalement; car la société, qui a tout exagéré au
profit de l’homme extérieur, développe dès l’enfance, chez les femmes,
ce sentiment, autour duquel se groupent presque tous les autres.
Aussi du moment où ce voile immense qui désarme le moindre geste de
sa brutalité naturelle vient à tomber, la femme disparaît-elle. Ame,
cœur, esprit, amour, grâce, tout est en ruines. Dans la situation où
brille la virginale candeur d’une fille d’Otaïti, l’Européenne devient
horrible. Là est la dernière arme dont se saisit une épouse pour
s’affranchir du sentiment que lui porte encore son mari. Elle est forte
de sa laideur; et, cette femme, qui regarderait comme le plus grand
malheur de laisser voir le plus léger mystère de sa toilette à son
amant, se fera un plaisir de se montrer à son mari dans la situation
la plus désavantageuse qu’elle pourra imaginer.
C’est au moyen des rigueurs de ce système qu’elle essaiera de vous
chasser du lit conjugal. Madame Shandy n’entendait pas malice en
prévenant le père de Tristram de remonter la pendule, tandis que votre
femme éprouvera du plaisir à vous interrompre par les questions les
plus positives. Là, où naguère était le mouvement et la vie, là est le
repos et la mort. Une scène d’amour devient une transaction long-temps
débattue et presque notariée. Mais ailleurs, nous avons assez prouvé
que nous ne nous refusions pas à saisir le comique de certaines crises
conjugales, pour qu’il nous soit permis de dédaigner ici les plaisantes
ressources que la muse des Verville et des Martial pourrait trouver
dans la perfidie des manœuvres féminines, dans l’insultante audace
des discours, dans le cynisme de quelques situations. Il serait trop
triste de rire, et trop plaisant de s’attrister. Quand une femme en
arrive à de telles extrémités, il y a des mondes entre elle et son
mari. Cependant, il existe certaines femmes à qui le ciel a fait le
don d’agréer en tout, qui savent, dit-on, mettre une certaine grâce
spirituelle et comique à ces débats, et qui ont _un bec si bien
affilé_, selon l’expression de Sully, qu’elles obtiennent le pardon de
leurs caprices, de leurs moqueries, et ne s’aliènent pas le cœur de
leurs maris.
Quelle est l’âme assez robuste, l’homme assez fortement amoureux, pour,
après dix ans de mariage, persister dans sa passion, en présence d’une
femme qui ne l’aime plus, qui le lui prouve à toute heure, qui le
rebute, qui se fait à dessein aigre, caustique, malade, capricieuse,
et qui abjurera ses vœux d’élégance et de propreté, plutôt que de ne
pas voir apostasier son mari; devant une femme qui spéculera enfin sur
l’horreur causée par l’indécence?
Tout ceci, mon cher monsieur, est d’autant plus horrible que:
XCII.
Les amants ignorent la pudeur.
* * * * *
Ici nous sommes parvenus au dernier cercle infernal de la divine
comédie du mariage, nous sommes au fond de l’enfer.
Il y a je ne sais quoi de terrible dans la situation où parvient une
femme mariée, alors qu’un amour illégitime l’enlève à ses devoirs de
mère et d’épouse. Comme l’a fort bien exprimé Diderot, l’infidélité est
chez la femme comme l’incrédulité chez un prêtre, le dernier terme des
forfaitures humaines; c’est pour elle le plus grand crime social, car
pour elle il implique tous les autres. En effet, ou la femme profane
son amour en continuant d’appartenir à son mari, ou elle rompt tous les
liens qui l’attachent à sa famille en s’abandonnant tout entière à son
amant. Elle doit opter, car la seule excuse possible est dans l’excès
de son amour.
Elle vit donc entre deux forfaits. Elle fera, ou le malheur de son
amant, s’il est sincère dans sa passion, ou celui de son mari, si elle
en est encore aimée.
C’est à cet épouvantable dilemme de la vie féminine que se rattachent
toutes les bizarreries de la conduite des femmes. Là est le principe
de leurs mensonges, de leurs perfidies, là est le secret de tous
leurs mystères. Il y a de quoi faire frissonner. Aussi, comme calcul
d’existence seulement, la femme qui accepte les malheurs de la vertu et
dédaigne les félicités du crime, a-t-elle sans doute cent fois raison.
Cependant presque toutes balancent les souffrances de l’avenir et des
siècles d’angoisses par l’extase d’une demi-heure. Si le sentiment
conservateur de la créature, la crainte de la mort, ne les arrête pas,
qu’attendre des lois qui les envoient pour deux ans aux Madelonnettes!
O sublime infamie! Mais si l’on vient à songer que l’objet de ces
sacrifices est un de nos frères, un gentilhomme auquel nous ne
confierions pas notre fortune, quand nous en avons une, un homme qui
boutonne sa redingote comme nous tous, il y a de quoi faire pousser
un rire qui, parti du Luxembourg, passerait sur tout Paris et irait
troubler un âne paissant à Montmartre.
Il paraîtra peut-être fort extraordinaire qu’à propos de mariage, tant
de sujets aient été effleurés par nous; mais le mariage n’est pas
seulement toute la vie humaine, ce sont deux vies humaines. Or, de même
que l’addition d’un chiffre dans les mises de la loterie en centuple
les chances; de même une vie, unie à une autre vie, multiplie dans une
progression effrayante les hasards déjà si variés de la vie humaine.
MÉDITATION XXVII.
DES DERNIERS SYMPTOMES.
L’auteur de ce livre a rencontré, dans le monde, tant de gens possédés
d’une sorte de fanatisme pour la connaissance du temps vrai, du
temps moyen, pour les montres à seconde, et pour l’exactitude de
leur existence, qu’il a jugé cette Méditation trop nécessaire à
la tranquillité d’une grande quantité de maris pour l’omettre. Il
eût été cruel de laisser les hommes qui ont la passion de l’heure,
sans boussole pour apprécier les dernières variations du zodiaque
matrimonial et le moment précis où le signe du minotaure apparaît sur
l’horizon.
La _connaissance du temps conjugal_ demanderait peut-être un livre
tout entier, tant elle exige d’observations fines et délicates. Le
magister avoue que sa jeunesse ne lui a permis de recueillir encore que
très-peu de symptômes; mais il éprouve un juste orgueil en arrivant
au terme de sa difficile entreprise, de pouvoir faire observer qu’il
laisse à ses successeurs un nouveau sujet de recherches; et que, dans
une matière en apparence si usée, non-seulement tout n’était pas dit,
mais qu’il restera bien des points à éclaircir. Il donne donc ici, sans
ordre et sans liaison, les éléments informes qu’il a pu rassembler
jusqu’à ce jour, espérant avoir le loisir de les coordonner plus tard
et de les réduire en un système complet. S’il était prévenu dans cette
entreprise éminemment nationale, il croit devoir indiquer ici, sans
pour cela être taxé de vanité, la division naturelle de ces symptômes.
Ils sont nécessairement de deux sortes: les unicornes et les bicornes.
Le minotaure unicorne est le moins malfaisant, les deux coupables s’en
tiennent à l’amour platonique, ou du moins leur passion ne laisse point
de traces visibles dans la postérité; tandis que le minotaure bicorne
est le malheur avec tous ses fruits.
Nous avons marqué d’un astérisque les symptômes qui nous ont paru
concerner ce dernier genre.
OBSERVATIONS MINOTAURIQUES.
I.
* Quand, après être restée long-temps séparée de son mari, une femme
lui fait des agaceries un peu trop fortes, afin de l’induire en amour,
elle agit d’après cet axiome du droit maritime: _Le pavillon couvre la
marchandise_.
II.
Une femme est au bal, une de ses amies arrive auprès d’elle et lui
dit:--Votre mari a bien de l’esprit.--Vous trouvez?...
III.
Votre femme trouve qu’il est temps de mettre en pension votre enfant,
de qui, naguères, elle ne voulait jamais se séparer.
IV.