L’intendant mourut d’une hépatite, accablé des soins les plus touchants

que lui prodiguait son épouse; et, d’après le chagrin qu’il témoigna de

l’avoir délaissée, il paraît ne s’être jamais douté de la participation

de sa femme au plan qui l’avait mis à mal.

Cette anecdote, que nous avons choisie entre mille autres, est le type

des services que deux femmes peuvent se rendre.

Depuis ce mot:--Fais-moi le plaisir d’emmener mon mari.... jusqu’à

la conception du drame dont le dénouement fut une hépatite, toutes

les perfidies féminines se ressemblent. Il se rencontre certainement

des incidents qui nuancent plus ou moins le _specimen_ que nous en

donnons, mais c’est toujours à peu près la même marche. Aussi un mari

doit-il se défier de toutes les amies de sa femme. Les ruses subtiles

de ces créatures mensongères manquent rarement leur effet, car elles

sont secondées par deux ennemis dont l’homme est toujours accompagné:

l’amour-propre et le désir.

§ IV.--DES ALLIÉS DE L’AMANT.

L’homme empressé d’en avertir un autre qu’un billet de mille francs

tombe de son portefeuille, ou même qu’un mouchoir sort de sa poche,

regarde comme une bassesse de le prévenir qu’on lui enlève sa femme. Il

y a certes dans cette inconséquence morale quelque chose de bizarre,

mais enfin elle peut s’expliquer. La loi s’étant interdit la recherche

des droits matrimoniaux, les citoyens ont encore bien moins qu’elle

le droit de faire la police conjugale; et quand on remet un billet

de mille francs à celui qui le perd, il y a dans cet acte une sorte

d’obligation dérivée du principe qui dit: Agis envers autrui comme tu

voudrais qu’il agît envers toi!

Mais par quel raisonnement justifiera-t-on, et comment

qualifierons-nous le secours qu’un célibataire n’implore jamais en

vain, et reçoit toujours d’un autre célibataire pour tromper un mari?

L’homme incapable d’aider un gendarme à trouver un assassin n’éprouve

aucun scrupule à emmener un mari au spectacle, à un concert, ou même

dans une maison équivoque, pour faciliter, à un camarade qu’il pourra

tuer le lendemain en duel, un rendez-vous dont le résultat est ou de

mettre un enfant adultérin dans une famille, et de priver deux frères

d’une portion de leur fortune en leur donnant un cohéritier qu’ils

n’auraient peut-être pas eu, ou de faire le malheur de trois êtres.

Il faut avouer que la probité est une vertu bien rare, et que l’homme

qui croit en avoir le plus est souvent celui qui en a le moins. Telles

haines ont divisé des familles, tel fratricide a été commis, qui

n’eussent jamais eu lieu si un ami se fût refusé à ce qui passe dans le

monde pour une espièglerie.

Il est impossible qu’un homme n’ait pas une manie, et nous aimons tous

ou la chasse, ou la pêche, ou le jeu, ou la musique, ou l’argent, ou la

table, etc. Eh! bien, votre passion favorite sera toujours complice du

piége qui vous sera tendu par un amant, sa main invisible dirigera vos

amis ou les siens, soit qu’ils consentent ou non à prendre un rôle dans

la petite scène qu’il invente pour vous emmener hors du logis ou pour

vous laisser lui livrer votre femme. Un amant passera deux mois entiers

s’il le faut à méditer la construction de sa _souricière_.

J’ai vu succomber l’homme le plus rusé de la terre.

C’était un ancien avoué de Normandie. Il habitait la petite ville de

B... où le régiment des chasseurs du Cantal tenait garnison. Un élégant

officier aimait la femme du chiquanous, et le régiment devait partir

sans que les deux amants eussent pu avoir la moindre privauté. C’était

le quatrième militaire dont triomphait l’avoué. En sortant de table,

un soir vers les six heures, le mari vint se promener sur une terrasse

de son jardin, de laquelle on découvrait la campagne. Les officiers

arrivèrent en ce moment pour prendre congé de lui. Tout à coup brille

à l’horizon la flamme sinistre d’un incendie.--Oh, mon Dieu! la

Daudinière brûle!... s’écria le major. C’était un vieux soldat sans

malice, qui avait dîné au logis. Tout le monde de sauter à cheval. La

jeune femme sourit en se voyant seule, car l’amoureux caché dans un

massif lui avait dit:--C’est un feu de paille!... Les positions du mari

furent tournées avec d’autant mieux d’habileté qu’un excellent coureur

attendait le capitaine; et que, par une délicatesse assez rare dans

la cavalerie, l’amant sut sacrifier quelques moments de bonheur pour

rejoindre la cavalcade et revenir en compagnie du mari.

Le mariage est un véritable duel où pour triompher de son adversaire il

faut une attention de tous les moments; car si vous avez le malheur de

détourner la tête, l’épée du célibat vous perce de part en part.

§ V.--DE LA FEMME DE CHAMBRE.

La plus jolie femme de chambre que j’aie vue est celle de madame V...y,

qui joue encore aujourd’hui, à Paris, un très-beau rôle parmi les

femmes les plus à la mode, et qui passe pour faire très-bon ménage avec

son mari. Mademoiselle Célestine est une personne dont les perfections

sont si nombreuses, qu’il faudrait pour la peindre traduire les trente

vers inscrits, dit-on, dans le sérail du Grand-seigneur, et qui

contiennent chacun l’exacte description d’une des trente beautés de la

femme.

--Il y a bien de la vanité à garder auprès de vous une créature si

accomplie!... disait une dame à la maîtresse de la maison.

--Ah! ma chère, vous en viendrez peut-être un jour à m’envier Célestine!

--Elle a donc des qualités bien rares? Elle habille peut-être bien?

--Oh! très-mal.

--Elle coud bien?

--Elle ne touche jamais à une aiguille.

--Elle est fidèle?

--Une de ces fidélités qui coûtent plus cher que l’improbité la plus

astucieuse.

--Vous m’étonnez, ma chère.

--C’est donc votre sœur de lait?

--Pas tout à fait. Enfin elle n’est bonne à rien; mais c’est de toute

ma maison la personne qui m’est la plus utile. Si elle reste dix ans

chez moi, je lui ai promis vingt mille francs. Oh! ce sera de l’argent

bien gagné, et je ne le regretterai pas!... dit la jeune femme en

agitant la tête par un mouvement très-significatif.

La jeune interlocutrice de madame V...y finit par comprendre.

Quand une femme n’a pas d’amie assez intime pour l’aider à se défaire

de l’amour marital, la soubrette est une dernière ressource qui manque

rarement de produire l’effet qu’elle en attend.

Oh! après dix ans de mariage trouver sous son toit et y voir à toute

heure une jeune fille de seize à dix-huit ans, fraîche, mise avec

coquetterie, dont les trésors de beauté semblent vous défier, dont

l’air candide a d’irrésistibles attraits, dont les yeux baissés vous

craignent, dont le regard timide vous tente, et pour qui le lit

conjugal n’a point de secrets, tout à la fois vierge et savante!

Comment un homme peut-il demeurer froid, comme saint Antoine, devant

une sorcellerie si puissante, et avoir le courage de rester fidèle aux

bons principes représentés par une femme dédaigneuse dont le visage est

sévère, les manières assez revêches, et qui se refuse la plupart du

temps à son amour? Quel est le mari assez stoïque pour résister à tant

de feux, à tant de glaces?... Là où vous apercevez une nouvelle moisson

de plaisirs, la jeune innocente aperçoit des rentes, et votre femme sa

liberté. C’est un petit pacte de famille qui se signe à l’amiable.

Alors votre femme en agit avec le mariage comme les jeunes élégants

avec la patrie. S’ils tombent au sort, ils achètent un homme pour

porter le mousquet, mourir à leur lieu et place, et leur éviter tous

les désagréments du service militaire.

Dans ces sortes de transactions de la vie conjugale, il n’existe pas de

femme qui ne sache faire contracter des torts à son mari. J’ai remarqué

que, par un dernier degré de finesse, la plupart des femmes ne mettent

pas toujours leur soubrette dans le secret du rôle qu’elles lui donnent

à jouer. Elles se fient à la nature, et se conservent une précieuse

autorité sur l’amant et la maîtresse.

Ces secrètes perfidies féminines expliquent une grande partie des

bizarreries conjugales qui se rencontrent dans le monde; mais j’ai

entendu des femmes discuter d’une manière très-profonde les dangers que

présente ce terrible moyen d’attaque, et il faut bien connaître et son

mari et la créature à laquelle on le livre pour se permettre d’en user.

Plus d’une femme a été victime de ses propres calculs.

Aussi plus un mari se sera montré fougueux et passionné, moins une

femme osera-t-elle employer cet expédient. Cependant un mari, pris

dans ce piége, n’aura jamais rien à objecter à sa sévère moitié quand,

s’apercevant d’une faute commise par sa soubrette, elle la renverra

dans son pays avec un enfant et une dot.

§ VI.--DU MÉDECIN.

Le médecin est un des plus puissants auxiliaires d’une femme honnête,

quand elle veut arriver à un divorce amiable avec son mari. Les

services qu’un médecin rend, la plupart du temps à son insu, à une

femme, sont d’une telle importance, qu’il n’existe pas une maison en

France dont le médecin ne soit choisi par la dame du logis.

Or, tous les médecins connaissent l’influence exercée par les femmes

sur leur réputation; aussi rencontrez-vous peu de médecins qui ne

cherchent instinctivement à leur plaire. Quand un homme de talent est

arrivé à la célébrité, il ne se prête plus sans doute aux conspirations

malicieuses que les femmes veulent ourdir, mais il y entre sans le

savoir.

Je suppose qu’un mari, instruit par les aventures de sa jeunesse, forme

le dessein d’imposer un médecin à sa femme dès les premiers jours de

son mariage. Tant que son adversaire féminin ne concevra pas le parti

qu’elle doit tirer de cet allié, elle se soumettra silencieusement;

mais plus tard, si toutes ses séductions échouent sur l’homme choisi

par son mari, elle saisira le moment le plus favorable pour faire cette

singulière confidence.

--Je n’aime pas la manière dont le docteur me palpe!

Et voilà le docteur congédié.

Ainsi, ou une femme choisit son médecin, ou elle séduit celui qu’on lui

impose, ou elle le fait remercier.

Mais cette lutte est fort rare, car la plupart des jeunes gens qui se

marient ne connaissent que des médecins imberbes qu’ils se soucient

fort peu de donner à leurs femmes, et presque toujours l’Esculape d’un

ménage est élu par la puissance féminine.

Alors un beau matin, le docteur sortant de la chambre de madame,

qui s’est mise au lit depuis une quinzaine de jours, est amené par

elle à vous dire:--Je ne vois pas que l’état dans lequel madame se

trouve présente des perturbations bien graves; mais cette somnolence

constante, ce dégoût général, cette tendance primitive à une affection

dorsale demandent de grands soins. Sa lymphe s’épaissit. Il faudrait la

changer d’air, l’envoyer aux eaux de Baréges, ou aux eaux de Plombières.

--Bien, docteur.

Vous laissez aller votre femme à Plombières; mais elle y va parce que

le capitaine Charles est en garnison dans les Vosges. Elle revient

très-bien portante, et les eaux de Plombières lui ont fait merveille.

Elle vous a écrit tous les jours, elle vous a prodigué, de loin,

toutes les caresses possibles. Le principe de consomption dorsale a

complétement disparu.

Il existe un petit pamphlet, sans doute dicté par la haine (il a été

publié en Hollande), mais qui contient des détails fort curieux sur la

manière dont madame de Maintenon s’entendait avec Fagon pour gouverner

Louis XIV. Eh! bien, un matin, votre docteur vous menacera, comme Fagon

venait en menacer son maître, d’une apoplexie foudroyante, si vous ne

vous mettez pas au régime. Cette bouffonnerie assez plaisante, sans

doute l’œuvre de quelque courtisan, et qui a pour titre: Mademoiselle

de Saint-Tron, a été devinée par l’auteur moderne qui a fait le

proverbe intitulé _Le jeune médecin_. Mais sa délicieuse scène est bien

supérieure à celle dont je cite le titre aux bibliophiles, et nous

avouerons avec plaisir que l’œuvre de notre spirituel contemporain

nous a empêchés, pour la gloire du dix-septième siècle, de publier les

fragments du vieux pamphlet.

Souvent un docteur, devenu la dupe des savantes manœuvres d’une femme

jeune et délicate, viendra vous dire en particulier:--Monsieur, je ne

voudrais pas effrayer madame sur sa situation, mais je vous recommande,

si sa santé vous est chère, de la laisser dans un calme parfait.

L’irritation paraît se diriger en ce moment vers la poitrine, et nous

nous en rendrons maîtres; mais il lui faut du repos, beaucoup de repos:

la moindre agitation pourrait transporter ailleurs le siége de la

maladie. Dans ce moment-ci une grossesse la tuerait.

--Mais, docteur?...

--Ah! ah! je sais bien!

Il rit, et s’en va.

Semblable à la baguette de Moïse, l’ordonnance doctorale fait et défait

les générations. Un médecin vous réintègre au lit conjugal quand il le

faut, avec les mêmes raisonnements qui lui ont servi à vous en chasser.

Il traite votre femme de maladies qu’elle n’a pas pour la guérir de

celles qu’elle a, et vous n’y concevrez jamais rien; car le jargon

scientifique des médecins peut se comparer à ces pains à chanter dans

lesquels ils enveloppent leurs pilules.

Avec son médecin, une femme honnête est, dans sa chambre, comme un

ministre sûr de sa majorité: ne se fait-elle pas ordonner le repos,

la distraction, la campagne ou la ville, les eaux ou le cheval, la

voiture, selon son bon plaisir et ses intérêts? Elle vous renvoie

ou vous admet chez elle comme elle le veut. Tantôt elle feindra une

maladie pour obtenir d’avoir une chambre séparée de la vôtre; tantôt

elle s’entourera de tout l’appareil d’une malade; elle aura une

vieille garde, des régiments de fioles, de bouteilles, et du sein de

ces remparts elle vous défiera par des airs languissants. On vous

entretiendra si cruellement des loochs et des potions calmantes qu’elle

a prises, des quintes qu’elle a eues, de ses emplâtres et de ses

cataplasmes, qu’elle fera succomber votre amour à coups de maladies,

si toutefois ces feintes douleurs ne lui ont pas servi de piéges pour

détruire cette singulière abstraction que nous nommons _votre honneur_.

Ainsi votre femme saura se faire des points de résistance de tous les

points de contact que vous aurez avec le monde, avec la société ou avec

la vie. Ainsi tout s’armera contre vous, et au milieu de tant d’ennemis

vous serez seul.

Mais, supposons que, par un privilége inouï, vous ayez le bonheur

d’avoir une femme peu dévote, orpheline et sans amies intimes; que

votre perspicacité vous fasse deviner tous les traquenards dans

lesquels l’amant de votre femme essaiera de vous attirer; que vous

aimiez encore assez courageusement votre belle ennemie pour résister

à toutes les Martons de la terre; et qu’enfin vous ayez pour médecin

un de ces hommes si célèbres, qu’ils n’ont pas le temps d’écouter

les gentillesses des femmes; ou que, si votre Esculape est le féal

de madame, vous demanderez une consultation, à laquelle interviendra

un homme incorruptible toutes les fois que le docteur favori voudra

ordonner une prescription inquiétante; eh! bien, votre position ne

sera guère plus brillante. En effet, si vous ne succombez pas à

l’invasion des alliés, songez que, jusqu’à présent, votre adversaire

n’a, pour ainsi dire, pas encore frappé de coup décisif. Maintenant,

si vous tenez plus long-temps, votre femme, après avoir attaché autour

de vous, brin à brin et comme l’araignée, une trame invisible, fera

usage des armes que la nature lui a données, que la civilisation a

perfectionnées, et dont va traiter la Méditation suivante.

MÉDITATION XXVI.

DES DIFFÉRENTES ARMES.

Une arme est tout ce qui peut servir à blesser, et, à ce titre, les

sentiments sont peut-être les armes les plus cruelles que l’homme

puisse employer pour frapper son semblable. Le génie si lucide et

en même temps si vaste de Schiller, semble lui avoir révélé tous

les phénomènes de l’action vive et tranchante exercée par certaines

idées sur les organisations humaines. Une pensée peut tuer un homme.

Telle est la morale des scènes déchirantes, où, dans les Brigands, le

poète montre un jeune homme faisant, à l’aide de quelques idées, des

entailles si profondes au cœur d’un vieillard, qu’il finit par lui

arracher la vie. L’époque n’est peut-être pas éloignée où la science

observera le mécanisme ingénieux de nos pensées, et pourra saisir la

transmission de nos sentiments. Quelque continuateur des sciences

occultes prouvera que l’organisation intellectuelle est en quelque

sorte un homme intérieur qui ne se projette pas avec moins de violence

que l’homme extérieur, et que la lutte qui peut s’établir entre deux

de ces puissances, invisibles à nos faibles yeux, n’est pas moins

mortelle que les combats aux hasards desquels nous livrons notre

enveloppe. Mais ces considérations appartiennent à d’autres Études que

nous publierons à leur tour; quelques-uns de nos amis en connaissent

déjà l’une des plus importantes, LA PATHOLOGIE DE LA VIE SOCIALE ou

_Méditations mathématiques, physiques, chimiques et transcendantes

sur les manifestations de la pensée prise sous toutes les formes que

produit l’état de société soit par le vivre, le couvert, la démarche,

l’hyppiatrique, soit par la parole et l’action_, etc., où toutes ces

grandes questions sont agitées. Le but de notre petite observation

métaphysique est seulement de vous avertir que les hautes classes

sociales raisonnent trop bien pour s’attaquer autrement que par des

armes intellectuelles.

De même qu’il se rencontre des âmes tendres et délicates en des

corps d’une rudesse minérale; de même, il existe des âmes de bronze

enveloppées de corps souples et capricieux, dont l’élégance attire

l’amitié d’autrui, dont la grâce sollicite des caresses; mais si vous

flattez l’homme extérieur de la main, l’_homo duplex_, pour nous

servir d’une expression de Buffon, ne tarde pas à se remuer, et ses

anguleux contours vous déchirent.

Cette description d’un genre d’êtres tout particulier, que nous ne vous

souhaitons pas de heurter en cheminant ici-bas, vous offre une image de

ce que sera votre femme pour vous. Chacun des sentiments les plus doux

que la nature a mis dans notre cœur deviendra chez elle un poignard.

Percé de coups à toute heure, vous succomberez nécessairement, car

votre amour s’écoulera par chaque blessure.

C’est le dernier combat, mais aussi, pour elle, c’est la victoire.

Pour obéir à la distinction que nous avons cru pouvoir établir entre

les trois natures de tempéraments qui sont en quelque sorte les types

de toutes les constitutions féminines, nous diviserons cette Méditation

en trois paragraphes, et qui traiteront:

§ I. DE LA MIGRAINE. § II. DES NÉVROSES. § III. DE LA PUDEUR

RELATIVEMENT AU MARIAGE.

§ I.--DE LA MIGRAINE.

Les femmes sont constamment les dupes ou les victimes de leur excessive

sensibilité; mais nous avons démontré que, chez la plupart d’entre

elles, cette délicatesse d’âme devait, presque toujours à notre insu,

recevoir les coups les plus rudes, par le fait du mariage. (Voyez les

Méditations intitulées: _Des prédestinés_ et _De la Lune de Miel_.) La

plupart des moyens de défense employés instinctivement par les maris

ne sont-ils pas aussi des piéges tendus à la vivacité des affections

féminines?

Or, il arrive un moment où, pendant la guerre civile, une femme trace

par une seule pensée l’histoire de sa vie morale, et s’irrite de l’abus

prodigieux que vous avez fait de sa sensibilité. Il est bien rare

que les femmes, soit par un sentiment de vengeance inné qu’elles ne

s’expliquent jamais, soit par un instinct de domination, ne découvrent

pas alors un moyen de gouvernement dans l’art de mettre en jeu chez

l’homme cette propriété de sa machine.

Elles procèdent avec un art admirable à la recherche des cordes qui

vibrent le plus dans les cœurs de leurs maris; et, une fois qu’elles

en ont trouvé le secret, elles s’emparent avidement de ce principe;

puis, comme un enfant auquel on a donné un joujou mécanique dont le

ressort irrite sa curiosité, elles iront jusqu’à l’user, frappant

incessamment, sans s’inquiéter des forces de l’instrument, pourvu

qu’elles réussissent. Si elles vous tuent, elles vous pleureront de la

meilleure grâce du monde, comme le plus vertueux, le plus excellent et

le plus sensible des êtres.

Ainsi, votre femme s’armera d’abord de ce sentiment généreux qui nous

porte à respecter les êtres souffrants. L’homme le plus disposé à

quereller une femme pleine de vie et de santé est sans énergie devant

une femme infirme et débile. Si la vôtre n’a pas atteint le but de ses

desseins secrets par les divers systèmes d’attaque déjà décrits, elle

saisira bien vite cette arme toute-puissante.

En vertu de ce principe d’une stratégie nouvelle, vous verrez la jeune

fille si forte de vie et de beauté de qui vous avez épousé la fleur, se

métamorphosant en une femme pâle et maladive.

L’affection dont les ressources sont infinies pour les femmes, est

la migraine. Cette maladie, la plus facile de toutes à jouer, car

elle est sans aucun symptôme apparent, oblige à dire seulement:--J’ai

la migraine. Une femme s’amuse-t-elle de vous, il n’existe personne

au monde qui puisse donner un démenti à son crâne dont les os

impénétrables défient et le tact et l’observation. Aussi la migraine

est-elle, à notre avis, la reine des maladies, l’arme la plus plaisante

et la plus terrible employée par les femmes contre leurs maris. Il

existe des êtres violents et sans délicatesse qui, instruits des

ruses féminines par leurs maîtresses pendant le temps heureux de leur

célibat, se flattent de ne pas être pris à ce piége vulgaire. Tous

leurs efforts, tous leurs raisonnements, tout finit par succomber

devant la magie de ces trois mots:--J’ai la migraine! Si un mari se

plaint, hasarde un reproche, une observation; s’il essaie de s’opposer

à la puissance de cet _Il buondo cani_ du mariage, il est perdu.

Imaginez une jeune femme, voluptueusement couchée sur un divan, la tête

doucement inclinée sur l’un des coussins, une main pendante; un livre

est à ses pieds, et sa tasse d’eau de tilleul sur un petit guéridon!...

Maintenant, placez un gros garçon de mari devant elle. Il a fait cinq

à six tours dans la chambre; et, à chaque fois qu’il a tourné sur ses

talons pour recommencer cette promenade, la petite malade a laissé

échapper un mouvement de sourcils pour lui indiquer en vain que le

bruit le plus léger la fatigue. Bref, il rassemble tout son courage,

et vient protester contre la ruse par cette phrase si hardie:--Mais

as-tu bien la migraine?... A ces mots, la jeune femme lève un peu sa

tête languissante, lève un bras qui retombe faiblement sur le divan,

lève des yeux morts sur le plafond, lève tout ce qu’elle peut lever;

puis, vous lançant un regard terne, elle dit d’une voix singulièrement

affaiblie:--Eh! qu’aurais-je donc?... Oh! l’on ne souffre pas tant

pour mourir!... Voilà donc toutes les consolations que vous me donnez!

Ah! l’on voit bien, messieurs, que la nature ne vous a pas chargés de

mettre des enfants au monde. Êtes-vous égoïstes et injustes? Vous nous

prenez dans toute la beauté de la jeunesse, fraîches, roses, la taille

élancée, voilà qui est bien! Quand vos plaisirs ont ruiné les dons

florissants que nous tenons de la nature, vous ne nous pardonnez pas de

les avoir perdus pour vous! C’est dans l’ordre. Vous ne nous laissez

ni les vertus ni les souffrances de notre condition. Il vous a fallu

des enfants, nous avons passé les nuits à les soigner; mais les couches

ont ruiné notre santé, en nous léguant le principe des plus graves

affections..... (Ah! quelles douleurs!...) Il y a peu de femmes qui ne

soient sujettes à la migraine; mais la vôtre doit en être exempte...

Vous riez même de ses douleurs; car vous êtes sans générosité... (Par

grâce, ne marchez pas!...) Je ne me serais pas attendu à cela de vous.

(Arrêtez la pendule, le mouvement du balancier me répond dans la tête.

Merci.) Oh! que je suis malheureuse!... N’avez-vous pas sur vous une

essence? Oui. Ah! par pitié, permettez-moi de souffrir à mon aise, et

sortez; car cette odeur me fend le crâne! Que pouvez-vous répondre?...

N’y a-t-il pas en vous une voix intérieure qui vous crie:--Mais si

elle souffre?... Aussi presque tous les maris évacuent-ils le champ de

bataille bien doucement; et c’est du coin de l’œil que leurs femmes les

regardent marchant sur la pointe du pied et fermant doucement la porte

de leur chambre désormais sacrée.

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 55 / 59 段