moyens de défense indiqués par cette Seconde Partie de notre livre sont
pris dans la nature des sentiments humains, nous les avons trouvés
épars dans le grand livre du monde. En effet, de même que les personnes
d’esprit appliquent instinctivement les lois du goût, quoiqu’elles
seraient souvent fort embarrassées d’en déduire les principes; de même,
nous avons vu nombre de gens passionnés employant avec un rare bonheur
les enseignements que nous venons de développer, et chez aucun d’eux
il n’y avait de plan fixe. Le sentiment de leur situation ne leur
révélait que des fragments incomplets d’un vaste système; semblables en
cela à ces savants du seizième siècle, dont les microscopes n’étaient
pas encore assez perfectionnés pour leur permettre d’apercevoir tous
les êtres dont l’existence leur était démontrée par leur patient génie.
Nous espérons que les observations déjà présentées dans ce livre et
celles qui doivent leur succéder seront de nature à détruire l’opinion
qui fait regarder, par des hommes frivoles, le mariage comme une
sinécure. D’après nous, un mari qui s’ennuie est un hérétique, mieux
que cela même, c’est un homme nécessairement en dehors de la vie
conjugale et qui ne la conçoit pas. Sous ce rapport, peut-être, ces
Méditations dénonceront-elles à bien des ignorants les mystères d’un
monde devant lequel ils restaient les yeux ouverts sans le voir.
Espérons encore que ces principes sagement appliqués pourront opérer
bien des conversions, et qu’entre les feuilles presque blanches qui
séparent cette Seconde Partie de la GUERRE CIVILE, il y aura bien des
larmes et bien des repentirs.
Oui, sur les quatre cent mille femmes honnêtes que nous avons si
soigneusement élues au sein de toutes les nations européennes, aimons
à croire qu’il n’y en aura qu’un certain nombre, trois cent mille, par
exemple, qui seront assez perverses, assez charmantes, assez adorables,
assez belliqueuses, pour lever l’étendard de la GUERRE CIVILE.
--Aux armes donc, aux armes!
* * * * *
TROISIÈME PARTIE.
DE LA GUERRE CIVILE.
Belles comme les Séraphins de Klopstock, terribles comme les diables
de Milton.
DIDEROT.
MÉDITATION XXIII.
DES MANIFESTES.
Les préceptes préliminaires par lesquels la science peut armer ici un
mari sont en petit nombre, il s’agit bien moins en effet de savoir s’il
ne succombera pas, que d’examiner s’il peut résister.
Cependant nous placerons ici quelques fanaux pour éclairer cette arène
où bientôt un mari va se trouver seul avec la religion et la loi,
contre sa femme, soutenue par la ruse et la société tout entière.
LXXXII.
On peut tout attendre et tout supposer d’une femme amoureuse.
LXXXIII.
Les actions d’une femme qui veut tromper son mari seront presque
toujours étudiées, mais elles ne seront jamais raisonnées.
LXXXIV.
La majeure partie des femmes procède comme la puce, par sauts et par
bonds sans suite. Elles échappent par la hauteur ou la profondeur
de leurs premières idées, et les interruptions de leurs plans les
favorisent. Mais elles ne s’exercent que dans un espace qu’il est
facile à un mari de circonscrire: et, s’il est de sang-froid, il peut
finir par éteindre ce salpêtre organisé.
LXXXV.
Un mari ne doit jamais se permettre une seule parole hostile contre sa
femme, en présence d’un tiers.
LXXXVI.
Au moment où une femme se décide à trahir la foi conjugale, elle compte
son mari pour tout ou pour rien. On peut partir de là.
LXXXVII.
La vie de la femme est dans la tête, dans le cœur ou dans la passion.
A l’âge où sa femme a jugé la vie, un mari doit savoir si la cause
première de l’infidélité qu’elle médite procède de la vanité, du
sentiment ou du tempérament. Le tempérament est une maladie à guérir;
le sentiment offre à un mari de grandes chances de succès; mais la
vanité est incurable. La femme qui vit de la tête est un épouvantable
fléau. Elle réunira les défauts de la femme passionnée et de la femme
aimante, sans en avoir les excuses. Elle est sans pitié, sans amour,
sans vertu, sans sexe.
LXXXVIII.
Une femme qui vit de la tête, tâchera d’inspirer à un mari de
l’indifférence; la femme qui vit du cœur, de la haine; la femme
passionnée, du dégoût.
LXXXIX.
Un mari ne risque jamais rien de faire croire à la fidélité de sa
femme, et de garder un air patient ou le silence. Le silence surtout
inquiète prodigieusement les femmes.
XC.
Paraître instruit de la passion de sa femme est d’un sot; mais feindre
d’ignorer tout, est d’un homme d’esprit, et il n’y a guère que ce parti
à prendre. Aussi dit-on qu’en France tout le monde est spirituel.
XCI.
Le grand écueil est le ridicule.--Au moins aimons-nous en public! doit
être l’axiome d’un ménage. C’est trop perdre, que de perdre tous deux
l’honneur, l’estime, la considération, le respect, tout comme il vous
plaira de nommer ce je ne sais quoi social.
* * * * *
Ces axiomes ne concernent encore que la lutte. Quant à la catastrophe,
elle aura les siens.
* * * * *
Nous avons nommé cette crise _guerre civile_ par deux raisons: jamais
guerre ne fut plus intestine et en même temps plus polie que celle-là.
Mais où et comment éclatera-t-elle cette fatale guerre?
Hé! croyez-vous que votre femme aura des régiments et sonnera de la
trompette? Elle aura peut-être un officier, voilà tout. Et ce faible
corps d’armée suffira pour détruire la paix de votre ménage.
--Vous m’empêchez de voir ceux qui me plaisent! est un exorde qui a
servi de manifeste dans la plupart des ménages. Cette phrase, et toutes
les idées qu’elle traîne à sa suite, est la formule employée le plus
souvent par des femmes vaines et artificieuses.
Le manifeste le plus général est celui qui se proclame au lit
conjugal, principal théâtre de la guerre. Cette question sera traitée
particulièrement dans la Méditation intitulée: _Des différentes
armes_, au paragraphe: _de la pudeur dans ses rapports avec le
mariage_.
Quelques femmes lymphatiques affecteront d’avoir le spleen, et feront
les mortes pour obtenir les bénéfices d’un secret divorce.
Mais presque toutes doivent leur indépendance à un plan dont l’effet
est infaillible sur la plupart des maris et dont nous allons trahir les
perfidies.
Une des plus grandes erreurs humaines consiste dans cette croyance
que notre honneur et notre réputation s’établissent par nos actes, ou
résultent de l’approbation que la conscience donne à notre conduite.
Un homme qui vit dans le monde est né l’esclave de l’opinion publique.
Or un homme privé a, en France, bien moins d’action que sa femme sur
le monde, il ne tient qu’à celle-ci de le ridiculiser. Les femmes
possèdent à merveille le talent de colorer par des raisons spécieuses
les récriminations qu’elles se permettent de faire. Elles ne défendent
jamais que leurs torts, et c’est un art dans lequel elles excellent,
sachant opposer des autorités aux raisonnements, des assertions aux
preuves, et remporter souvent de petits succès de détail. Elles se
devinent et se comprennent admirablement quand l’une d’elles présente
à une autre une arme qu’il lui est interdit d’affiler. C’est ainsi
qu’elles perdent un mari quelquefois sans le vouloir. Elles apportent
l’allumette, et, long-temps après, elles sont effrayées de l’incendie.
En général, toutes les femmes se liguent contre un homme marié accusé
de tyrannie; car il existe un lien secret entre elles, comme entre
tous les prêtres d’une même religion. Elles se haïssent, mais elles se
protègent. Vous n’en pourriez jamais gagner qu’une seule; et, encore
pour votre femme, cette séduction serait un triomphe.
Vous êtes alors mis au ban de l’empire féminin. Vous trouvez des
sourires d’ironie sur toutes les lèvres, vous rencontrez des épigrammes
dans toutes les réponses. Ces spirituelles créatures forgent des
poignards en s’amusant à en sculpter le manche avant de vous frapper
avec grâce.
L’art perfide des réticences, les malices du silence, la méchanceté des
suppositions, la fausse bonhomie d’une demande, tout est employé contre
vous. Un homme qui prétend maintenir sa femme sous le joug est d’un
trop dangereux exemple, pour qu’elles ne le détruisent pas; sa conduite
ne ferait-elle pas la satire de tous les maris? Aussi, toutes vous
attaquent-elles soit par d’amères plaisanteries, soit par des arguments
sérieux ou par les maximes banales de la galanterie. Un essaim de
célibataires appuie toutes leurs tentatives, et vous êtes assailli,
poursuivi comme un original, comme un tyran, comme un mauvais coucheur,
comme un homme bizarre, comme un homme dont il faut se défier.
Votre femme vous défend à la manière de l’ours dans la fable de La
Fontaine: elle vous jette des pavés à la tête pour chasser les mouches
qui s’y posent. Elle vous raconte, le soir, tous les propos qu’elle a
entendu tenir sur vous, et vous demandera compte d’actions que vous
n’aurez point faites, de discours que vous n’aurez pas tenus. Elle
vous aura justifié de délits prétendus; elle se sera vantée d’avoir
une liberté qu’elle n’a pas, pour vous disculper du tort que vous avez
de ne pas la laisser libre. L’immense crécelle que votre femme agite
vous poursuivra partout de son bruit importun. Votre chère amie vous
étourdira, vous tourmentera et s’amusera à ne vous faire sentir que
les épines du mariage. Elle vous accueillera d’un air très-riant dans
le monde, et sera très-revêche à la maison. Elle aura de l’humeur
quand vous serez gai, et vous impatientera de sa joie quand vous serez
triste. Vos deux visages formeront une antithèse perpétuelle.
Peu d’hommes ont assez de force pour résister à cette première comédie,
toujours habilement jouée, et qui ressemble au _hourra_ que jettent les
Cosaques en marchant au combat. Certains maris se fâchent et se donnent
des torts irréparables. D’autres abandonnent leurs femmes. Enfin
quelques intelligences supérieures ne savent même pas toujours manier
la baguette enchantée qui doit dissiper cette fantasmagorie féminine.
Les deux tiers des femmes savent conquérir leur indépendance par cette
seule manœuvre, qui n’est en quelque sorte que la revue de leurs
forces. La guerre est ainsi bientôt terminée.
Mais un homme puissant, qui a le courage de conserver son sang-froid
au milieu de ce premier assaut, peut s’amuser beaucoup en dévoilant
à sa femme, par des railleries spirituelles, les sentiments secrets
qui la font agir, en la suivant pas à pas dans le labyrinthe où elle
s’engage, en lui disant à chaque parole qu’elle se ment à elle-même, en
ne quittant jamais le ton de la plaisanterie, et en ne s’emportant pas.
Cependant la guerre est déclarée; et si un mari n’a pas été ébloui par
ce premier feu d’artifice, une femme a pour assurer son triomphe bien
d’autres ressources que les Méditations suivantes vont dévoiler.
MÉDITATION XXIV.
PRINCIPES DE STRATÉGIE.
L’archiduc Charles a donné un très-beau traité sur l’art militaire,
intitulé: _Principes de la Stratégie appliqués aux campagnes de 1796_.
Ces principes nous paraissent ressembler un peu aux poétiques faites
pour des poèmes publiés. Aujourd’hui nous sommes devenus beaucoup plus
forts, nous inventons des règles pour des ouvrages et des ouvrages
pour des règles. Mais, à quoi ont servi les anciens principes de l’art
militaire devant l’impétueux génie de Napoléon? Si donc aujourd’hui
vous réduisez en système les enseignements donnés par ce grand
capitaine dont la tactique nouvelle a ruiné l’ancienne, quelle garantie
avez-vous de l’avenir pour croire qu’il n’enfantera pas un autre
Napoléon? Les livres sur l’art militaire ont, à quelques exceptions
près, le sort des anciens ouvrages sur la chimie et la physique. Tout
change sur le terrain ou par périodes séculaires.
Ceci est en peu de mots l’histoire de notre ouvrage.
Tant que nous avons opéré sur une femme inerte, endormie, rien n’a
été plus facile que de tresser les filets sous lesquels nous l’avons
contenue; mais du moment où elle se réveille et se débat, tout se mêle
et se complique. Si un mari voulait tâcher de se recorder avec les
principes du système précédent, pour envelopper sa femme dans les rets
troués que la Seconde Partie a tendus, il ressemblerait à Wurmser, Mack
et Beaulieu faisant des campements et des marches, pendant que Napoléon
les tournait lestement, et se servait pour les perdre de leurs propres
combinaisons.
Ainsi agira votre femme.
Comment savoir la vérité quand vous vous la déguiserez l’un à l’autre
sous le même mensonge, et quand vous vous présenterez la même
souricière? A qui sera la victoire, quand vous vous serez pris tous
deux les mains dans le même piége?
--Mon bon trésor, j’ai à sortir; il faut que j’aille chez madame une
telle, j’ai demandé les chevaux. Voulez-vous venir avec moi? Allons,
soyez aimable, accompagnez votre femme.
Vous vous dites en vous-même:--Elle serait bien attrapée si
j’acceptais! Elle ne me prie tant que pour être refusée. Alors vous
lui répondez:--J’ai précisément affaire chez monsieur un tel; car il
est chargé d’un rapport qui peut compromettre nos intérêts dans telle
entreprise, et il faut que je lui parle absolument. Puis, je dois aller
au ministère des finances; ainsi cela s’arrange à merveille.
--Eh! bien, mon ange, va t’habiller pendant que Céline achèvera ma
toilette; mais ne me fais pas attendre.
--Ma chérie, me voici prêt!... dites-vous en arrivant au bout de
quelques minutes, tout botté, rasé, habillé.
Mais tout a changé. Une lettre est survenue; madame est indisposée;
la robe va mal; la couturière arrive; si ce n’est pas la couturière,
c’est votre fils, c’est votre mère. Sur cent maris, il en existe
quatre-vingt-dix-neuf qui partent contents, et croient leurs femmes
bien gardées quand c’est elles qui les mettent à la porte.
Une femme légitime à laquelle son mari ne saurait échapper, qu’aucune
inquiétude pécuniaire ne tourmente, et qui, pour employer le luxe
d’intelligence dont elle est travaillée, contemple nuit et jour les
changeants tableaux de ses journées, a bientôt découvert la faute
qu’elle a commise en tombant dans une souricière ou en se laissant
surprendre par une péripétie; elle essaiera donc de tourner toutes ces
armes contre vous-même.
Il existe dans la société un homme dont la vue contrarie étrangement
votre femme; elle ne saurait en souffrir le ton, les manières, le genre
d’esprit. De lui, tout la blesse; elle en est persécutée, il lui est
odieux; qu’on ne lui en parle pas. Il semble qu’elle prenne à tâche de
vous contrarier; car il se trouve que c’est un homme de qui vous faites
le plus grand cas; vous en aimez le caractère, parce qu’il vous flatte:
aussi, votre femme prétend-elle que votre estime est un pur effet
de vanité. Si vous donnez un bal, une soirée, un concert, vous avez
presque toujours une discussion à son sujet, et madame vous querelle de
ce que vous la forcez à voir des gens qui ne lui conviennent pas.
--Au moins, monsieur, je n’aurai pas à me reprocher de ne pas vous
avoir averti. Cet homme-là vous causera quelque chagrin. Fiez-vous un
peu aux femmes quand il s’agit de juger un homme. Et permettez-moi
de vous dire que ce _baron_, de qui vous vous amourachez, est un
très-dangereux personnage, et que vous avez le plus grand tort de
l’amener chez vous. Mais voilà comme vous êtes: vous me contraignez
à voir un visage que je ne puis souffrir, et je vous demanderais
d’inviter _monsieur un tel_, vous n’y consentiriez pas parce que vous
croyez que j’ai du plaisir à me trouver avec lui! J’avoue qu’il cause
bien, qu’il est complaisant, aimable; mais vous valez encore mieux que
lui.
Ces rudiments informes d’une tactique féminine fortifiée par des gestes
décevants, par des regards d’une incroyable finesse, par les perfides
intonations de la voix, et même par les piéges d’un malicieux silence,
sont en quelque sorte l’esprit de leur conduite.
Là il est peu de maris qui ne conçoivent l’idée de construire une
petite souricière: ils impatronisent chez eux, et le _monsieur un
tel_, et le fantastique _baron_, qui représente le personnage abhorré
par leurs femmes, espérant découvrir un amant dans la personne du
célibataire aimé en apparence.
Oh! j’ai souvent rencontré dans le monde des jeunes gens, véritables
étourneaux en amour, qui étaient entièrement les dupes de l’amitié
mensongère que leur témoignaient des femmes obligées de faire une
diversion, et de poser un moxa à leurs maris, comme jadis leurs maris
leur en avaient appliqué!... Ces pauvres innocents passaient leur temps
à minutieusement accomplir des commissions, à aller louer des loges, à
se promener à cheval en accompagnant au bois de Boulogne la calèche de
leurs prétendues maîtresses; on leur donnait publiquement des femmes
desquelles ils ne baisaient même pas la main, l’amour-propre les
empêchait de démentir cette rumeur amicale; et, semblables à ces jeunes
prêtres qui disent des messes blanches, ils jouissaient d’une passion
de parade, véritables surnuméraires d’amour.
Dans ces circonstances, quelquefois un mari rentrant chez lui demande à
son concierge:--Est-il venu quelqu’un?--Monsieur le _baron_ est passé
pour voir monsieur à deux heures; comme il n’a trouvé que madame, il
n’est pas monté; mais _monsieur un tel_ est chez elle. Vous arrivez,
vous voyez un jeune célibataire, pimpant, parfumé, bien cravaté, dandy
parfait. Il a des égards pour vous; votre femme écoute à la dérobée le
bruit de ses pas, et danse toujours avec lui; si vous lui défendez de
le voir, elle jette les hauts cris, et ce n’est qu’après de longues
années (voir la Méditation des _Derniers Symptômes_) que vous vous
apercevez de l’innocence de _monsieur un tel_ et de la culpabilité du
_baron_.
Nous avons observé, comme une des plus habiles manœuvres, celle d’une
jeune femme entraînée par une irrésistible passion, qui avait accablé
de sa haine celui qu’elle n’aimait pas, et qui prodiguait à son
amant les marques imperceptibles de son amour. Au moment où son mari
fut persuadé qu’elle aimait le _sigisbeo_ et détestait le _patito_,
elle se plaça elle-même avec le _patito_ dans une situation dont le
risque avait été calculé d’avance, et qui fit croire au mari et au
célibataire exécré que son aversion et son amour étaient également
feints. Quand elle eut plongé son mari dans cette incertitude, elle
laissa tomber entre ses mains une lettre passionnée. Un soir, au
milieu de l’admirable péripétie qu’elle avait _mijotée_, madame se
jeta aux pieds de son époux, les arrosa de larmes, et sut accomplir le
coup de théâtre à son profit.--Je vous estime et vous honore assez,
s’écria-t-elle, pour n’avoir pas d’autre confident que vous-même.
J’aime! est-ce un sentiment que je puisse facilement dompter? Mais ce
que je puis faire, c’est de vous l’avouer; c’est de vous supplier de
me protéger contre moi-même, de me sauver de moi. Soyez mon maître,
et soyez-moi sévère; arrachez-moi d’ici, éloignez celui qui a causé
tout le mal, consolez-moi; je l’oublierai, je le désire. Je ne veux
pas vous trahir. Je vous demande humblement pardon de la perfidie que
m’a suggérée l’amour. Oui, je vous avouerai que le sentiment que je
feignais pour mon cousin était un piége tendu à votre perspicacité,
je l’aime d’amitié, mais d’amour... Oh! pardonnez-moi!... je ne puis
aimer que... (Ici force sanglots.) Oh! partons, quittons Paris. Elle
pleurait; ses cheveux étaient épars, sa toilette en désordre; il était
minuit, le mari pardonna. Le cousin parut désormais sans danger, et le
Minotaure dévora une victime de plus.
Quels préceptes peut-on donner pour combattre de tels adversaires?
toute la diplomatie du congrès de Vienne est dans leurs têtes; elles
sont aussi fortes quand elles se livrent que quand elles échappent.
Quel homme est assez souple pour déposer sa force et sa puissance, et
pour suivre sa femme dans ce dédale?
Plaider à chaque instant le faux pour savoir le vrai, le vrai pour
découvrir le faux; changer à l’improviste la batterie, et enclouer son
canon au moment de faire feu; monter avec l’ennemi sur une montagne,
pour redescendre cinq minutes après dans la plaine; l’accompagner
dans ses détours aussi rapides, aussi embrouillés que ceux d’un
vanneau dans les airs; obéir quand il le faut, et opposer à propos
une résistance d’inertie; posséder l’art de parcourir, comme un jeune
artiste court dans un seul trait de la dernière note de son piano à la
plus haute, toute l’échelle des suppositions et deviner l’intention
secrète qui meut une femme: craindre ses caresses, et y chercher plutôt
des pensées que des plaisirs, tout cela est un jeu d’enfant pour un
homme d’esprit et pour ces imaginations lucides et observatrices qui
ont le don d’agir en pensant; mais il existe une immense quantité de
maris effrayés à la seule idée de mettre en pratique ces principes à
l’occasion d’une femme.
Ceux-là préfèrent passer leur vie à se donner bien plus de mal pour
parvenir à être de seconde force aux échecs, ou à faire lestement une
bille.
Les uns vous diront qu’ils sont incapables de tendre ainsi
perpétuellement leur esprit, et de rompre toutes leurs habitudes. Alors
une femme triomphe. Elle reconnaît avoir sur son mari une supériorité
d’esprit ou d’énergie, bien que cette supériorité ne soit que
momentanée, et de là naît chez elle un sentiment de mépris pour le chef
de la famille.
Si tant d’hommes ne sont pas maîtres chez eux, ce n’est pas défaut de
bonne volonté, mais de talent.
Quant à ceux qui acceptent les travaux passagers de ce terrible duel,
ils ont, il est vrai, besoin d’une grande force morale.
En effet, au moment où il faut déployer toutes les ressources de cette
stratégie secrète, il est souvent inutile d’essayer à tendre des piéges
à ces créatures sataniques. Une fois que les femmes sont arrivées à
une certaine volonté de dissimulation, leurs visages deviennent aussi
impénétrables que le néant. Voici un exemple à moi connu.
Une très-jeune, très-jolie et très-spirituelle coquette de Paris,
n’était pas encore levée; elle avait au chevet de son lit un de ses
_amis_ les plus chers. Arrive une lettre d’un autre de ses amis les
plus fougueux, auquel elle avait laissé prendre le droit de parler en
maître. Le billet était au crayon et ainsi conçu:
_J’apprends que M. C... est chez vous en ce moment; je l’attends pour
lui brûler la cervelle._
Madame D... continue tranquillement la conversation avec M. C...
elle le prie de lui donner un petit pupitre de maroquin rouge, il
l’apporte.--Merci, cher!... lui dit-elle, allez toujours, je vous
écoute.
C... parle et elle lui répond, tout en écrivant le billet suivant:
_Du moment où vous êtes jaloux de C... vous pouvez vous brûler tous
deux la cervelle, à votre aise; vous pourrez mourir, mais rendre
l’esprit... j’en doute._
--Mon bon ami, lui dit-elle, allumez cette bougie, je vous prie. Bien,
vous êtes adorable. Maintenant, faites-moi le plaisir de me laisser
lever, et remettez cette lettre à M. d’H... qui l’attend à ma porte.
Tout cela fut dit avec un sang-froid inimitable. Le son de voix, les
intonations, les traits du visage, rien ne s’émut. Cette audacieuse
conception fut couronnée par un succès complet. M. d’H... en recevant
la réponse des mains de M. C... sentit sa colère s’apaiser, et ne fut
plus tourmenté que d’une chose, à savoir, de déguiser son envie de rire.
Mais plus on jettera de torches dans l’immense caverne que nous
essayons d’éclairer, plus on la trouvera profonde. C’est un abîme sans
fond. Nous croyons accomplir une tâche d’une manière plus agréable et
plus instructive en montrant les principes de stratégie mis en action
à l’époque où la femme avait atteint à un haut degré de perfection
vicieuse. Un exemple fait concevoir plus de maximes, révèle plus de
ressources, que toutes les théories possibles.
Un jour, à la fin d’un repas donné à quelques intimes par le prince
Lebrun, les convives, échauffés par le champagne, en étaient sur le
chapitre intarissable des ruses féminines. La récente aventure prêtée à
madame la comtesse R. D. S. J. D. A. à propos d’un collier, avait été
le principe de cette conversation.
Un artiste estimable, un savant aimé de l’empereur, soutenait
vigoureusement l’opinion peu virile suivant laquelle il serait interdit
à l’homme de résister avec succès aux trames ourdies par la femme.
--J’ai heureusement éprouvé, dit-il, que rien n’est sacré pour elles...
Les dames se récrièrent.
--Mais je puis citer un fait...
--C’est une exception!
--Écoutons l’histoire!... dit une jeune dame.
--Oh! racontez-nous-la! s’écrièrent tous les convives.
Le prudent vieillard jeta les yeux autour de lui, et après avoir
vérifié l’âge des dames, il sourit en disant:--Puisque nous avons tous
expérimenté la vie, je consens à vous narrer l’aventure.
Il se fit un grand silence, et le conteur lut ce tout petit livre qu’il
avait dans sa poche: