Monsieur de B., officier d’ordonnance et momentanément attaché en

qualité de secrétaire à Louis Bonaparte, roi de Hollande, se trouvait

au château de Saint-Leu, près Paris, où la reine Hortense tenait sa

cour et où toutes les dames de son service l’avaient accompagnée.

Le jeune officier était assez agréable et blond; il avait l’air

pincé, paraissait un peu trop content de lui-même et trop infatué

de l’ascendant militaire; d’ailleurs, passablement spirituel et

très-complimenteur. Pourquoi toutes ces galanteries étaient-elles

devenues insupportables à toutes les femmes de la reine?... L’histoire

ne le dit pas. Peut-être avait-il fait la faute d’offrir à toutes un

même hommage? Précisément. Mais chez lui, c’était astuce. Il adorait,

pour le moment, l’une d’entre elles, madame la comtesse de ***. La

comtesse n’osait défendre son amant, parce qu’elle aurait ainsi avoué

son secret, et, par une bizarrerie assez explicable, les épigrammes

les plus sanglantes partaient de ses jolies lèvres, tandis que son

cœur logeait l’image proprette du joli militaire. Il existe une nature

de femme auprès de laquelle réussissent les hommes un peu suffisants,

dont la toilette est élégante et le pied bien chaussé. C’est les

femmes à minauderies, délicates et recherchées. La comtesse était,

sauf les minauderies, qui, chez elle, avaient un caractère particulier

d’innocence et de vérité, une de ces personnes-là. Elle appartenait

à la famille des N..., où les bonnes manières sont conservées

traditionnellement. Son mari, le comte de... était fils de la vieille

duchesse de L..., et il avait courbé la tête devant l’idole du jour:

Napoléon l’ayant récemment nommé comte, il se flattait d’obtenir

une ambassade; mais, en attendant, il se contentait d’une clef de

chambellan; et s’il laissait sa femme auprès de la reine Hortense,

c’était sans doute par calcul d’ambition.--Mon fils, lui dit un matin

sa mère, votre femme chasse de race. Elle aime monsieur de B...--Vous

plaisantez, ma mère: il m’a emprunté hier cent napoléons.--Si vous ne

tenez pas plus à votre femme qu’à votre argent, n’en parlons plus!

dit sèchement la vieille dame. Le futur ambassadeur observa les deux

amants, et ce fut en jouant au billard avec la reine, l’officier et

sa femme qu’il obtint une de ces preuves aussi légères en apparence

qu’elles sont irrécusables aux yeux d’un diplomate.--Ils sont plus

avancés qu’ils ne le croient eux-mêmes!... dit le comte de *** à sa

mère. Et il versa dans l’âme aussi savante que rusée de la duchesse le

chagrin profond dont il était accablé par cette découverte amère. Il

aimait la comtesse, et sa femme, sans avoir précisément ce qu’on nomme

des principes, était mariée depuis trop peu de temps pour ne pas être

encore attachée à ses devoirs. La duchesse se chargea de sonder le cœur

de sa bru. Elle jugea qu’il y avait encore de la ressource dans cette

âme neuve et délicate, et elle promit à son fils de perdre monsieur de

B*** sans retour. Un soir, au moment où les parties étaient finies,

que toutes les dames avaient commencé une de ces causeries familières

où se confisent les médisances, et que la comtesse faisait son service

auprès de la reine, madame de L... saisit cette occasion pour apprendre

à l’assemblée féminine le grand secret de l’amour de monsieur de B...

pour sa bru. _Tollé_ général. La duchesse ayant recueilli les voix,

il fut décidé à l’unanimité que celle-là qui réussirait à chasser du

château l’officier rendrait un service signalé à la reine Hortense qui

en était excédée, et à toutes ses femmes qui le haïssaient, et pour

cause. La vieille dame réclama l’assistance des belles conspiratrices,

et chacune promit sa coopération à tout ce qui pourrait être tenté. En

quarante-huit heures, l’astucieuse belle-mère devint la confidente et

de sa bru et de l’amant. Trois jours après, elle avait fait espérer au

jeune officier la faveur d’un tête-à-tête à la suite d’un déjeuner.

Il fut arrêté que monsieur de B*** partirait le matin de bonne heure

pour Paris et reviendrait secrètement. La reine avait annoncé le

dessein d’aller avec toute la compagnie suivre, ce jour-là, une

chasse au sanglier, et la comtesse devait feindre une indisposition.

Le comte, ayant été envoyé à Paris par le roi Louis, donnait peu

d’inquiétudes. Pour concevoir toute la perfidie du plan de la duchesse,

il faut expliquer succinctement la disposition de l’appartement exigu

qu’occupait la comtesse au château. Il était situé au premier étage,

au-dessus des petits appartements de la reine, et au bout d’un long

corridor. On entrait immédiatement dans une chambre à coucher, à droite

et à gauche de laquelle se trouvaient deux cabinets. Celui de droite

était un cabinet de toilette, et celui de gauche avait été récemment

transformé en boudoir par la comtesse. On sait ce qu’est un cabinet de

campagne: celui-là n’avait que les quatre murs. Il était décoré d’une

tenture grise, et il n’y avait encore qu’un petit divan et un tapis;

car l’ameublement devait en être achevé sous peu de jours. La duchesse

n’avait conçu sa noirceur que d’après ces circonstances, qui, bien

que légères en apparence, la servirent admirablement. Sur les onze

heures, un déjeuner délicat est préparé dans la chambre. L’officier,

revenant de Paris, déchirait à coups d’éperon les flancs de son cheval.

Il arrive enfin; il confie le noble animal à son valet, escalade les

murs du parc, vole au château, et parvient à la chambre sans avoir été

vu de personne, pas même d’un jardinier. Les officiers d’ordonnance

portaient alors, si vous ne vous en souvenez pas, des pantalons

collants très-serrés, et un petit schako étroit et long, costume aussi

favorable pour se faire admirer le jour d’une revue qu’il est gênant

dans un rendez-vous. La vieille femme avait calculé l’inopportunité de

l’uniforme. Le déjeuner fut d’une gaieté folle. La comtesse ni sa mère

ne buvaient de vin; mais l’officier, qui connaissait le proverbe, sabla

fort joliment autant de vin de Champagne qu’il en fallait pour aiguiser

son amour et son esprit. Le déjeuner terminé, l’officier regarda la

belle-mère qui, poursuivant son rôle de complice, dit:--J’entends

une voiture, je crois!... Et de sortir. Elle rentre au bout de trois

minutes.--C’est le comte!... s’écria-t-elle en poussant les deux amants

dans le boudoir.--Soyez tranquilles!... leur dit-elle.--Prenez donc

votre schako..... ajouta-t-elle en gourmandant par un geste l’imprudent

jeune homme. Elle recula vivement la table dans le cabinet de toilette,

et, par ses soins, le désordre de la chambre se trouva entièrement

réparé au moment où son fils apparut.--Ma femme est malade?... demanda

le comte.--Non, mon ami, répond la mère. Son mal s’est promptement

dissipé; elle est à la chasse, à ce que je crois... Puis elle lui fait

un signe de tête comme pour lui dire:--Ils sont là...--Mais êtes-vous

folle, répond le comte à voix basse, de les enfermer ainsi?.....--Vous

n’avez rien à craindre, reprit la duchesse, j’ai mis dans son

vin...--Quoi?...--Le plus prompt de tous les purgatifs. Entre le roi de

Hollande. Il venait demander au comte le résultat de la mission qu’il

lui avait donnée. La duchesse essaya, par quelques-unes de ces phrases

mystérieuses que savent si bien dire les femmes, d’obliger Sa Majesté à

emmener le comte chez elle. Aussitôt que les deux amants se trouvèrent

dans le boudoir, la comtesse, stupéfaite en reconnaissant la voix de

son mari, dit bien bas au séduisant officier:--Ah! monsieur, vous voyez

à quoi je me suis exposée pour vous....--Mais, chère Marie! mon amour

vous récompensera de tous vos sacrifices, et je te serai fidèle jusqu’à

la Mort. (_A part et en lui-même_: Oh! oh! quelle douleur!.....)--Ah!

s’écria la jeune femme, qui se tordit les mains en entendant marcher

son mari près de la porte du boudoir, il n’y a pas d’amour qui puisse

payer de telles terreurs!... Monsieur, ne m’approchez pas...--O! ma

bien-aimée, mon cher trésor, dit-il en s’agenouillant avec respect,

je serai pour toi ce que tu voudras que je sois!... Ordonne... je

m’éloignerai. Rappelle-moi... je viendrai. Je serai le plus soumis

comme je veux être... (S... D..., j’ai la colique!) le plus constant

des amants... O ma belle Marie!... (Ah! je suis perdu. C’est à en

mourir!...) Ici, l’officier marcha vers la fenêtre pour l’ouvrir et

se précipiter la tête la première dans le jardin; mais il aperçut la

reine Hortense et ses femmes. Alors il se tourna vers la comtesse en

portant la main à la partie la plus décisive de son uniforme; et, dans

son désespoir, il s’écria d’une voix étouffée:--Pardon, madame; mais

il m’est impossible d’y tenir plus long-temps.--Monsieur, êtes-vous

fou?... s’écria la jeune femme, en s’apercevant que l’amour seul

n’agitait pas cette figure égarée. L’officier, pleurant de rage, se

replia vivement sur le schako qu’il avait jeté dans un coin.--Eh!

bien, comtesse....., disait la reine Hortense en entrant dans la

chambre à coucher d’où le comte et le roi venaient de sortir, comment

allez-vous? Mais, où est-elle donc?--Madame!... s’écria la jeune

femme en s’élançant à la porte du boudoir, n’entrez pas!... Au nom

de Dieu, n’entrez pas! La comtesse se tut, car elle vit toutes ses

compagnes dans la chambre. Elle regarda la reine. Hortense, qui avait

autant d’indulgence que de curiosité, fit un geste, et toute sa suite

se retira. Le jour même, l’officier part pour l’armée, arrive aux

avant-postes, cherche la mort et la trouve. C’était un brave, mais ce

n’était pas un philosophe.

On prétend qu’un de nos peintres les plus célèbres, ayant conçu pour

la femme d’un de ses amis un amour qui fut partagé, eut à subir toutes

les horreurs d’un semblable rendez-vous, que le mari avait préparé par

vengeance; mais, s’il faut en croire la chronique, il y eut une double

honte; et, plus sages que monsieur de B..., les amants, surpris par la

même infirmité, ne se tuèrent ni l’un ni l’autre.

La manière de se comporter en rentrant chez soi dépend aussi de

beaucoup de circonstances. Exemple.

Lord Catesby était d’une force prodigieuse. Il arrive, un jour, qu’en

revenant d’une chasse au renard à laquelle il avait promis d’aller

sans doute par feinte, il se dirige vers une haie de son parc où

il disait voir un très-beau cheval. Comme il avait la passion des

chevaux, il s’avance pour admirer celui-là de plus près. Il aperçoit

lady Catesby, au secours de laquelle il était temps d’accourir, pour

peu qu’il fût jaloux de son honneur. Il fond sur un gentleman, et en

interrompt la criminelle conversation en le saisissant à la ceinture;

puis il le lance par-dessus la haie au bord d’un chemin.--Songez,

monsieur, que c’est à moi qu’il faudra désormais vous adresser pour

demander quelque chose ici!... lui dit-il sans emportement.--Eh! bien,

milord, auriez-vous la bonté de me jeter aussi mon cheval?... Mais le

lord flegmatique avait déjà pris le bras de sa femme, et lui disait

gravement:--Je vous blâme beaucoup, ma chère créature, de ne pas

m’avoir prévenu que je devais vous aimer pour deux. Désormais tous les

jours pairs je vous aimerai pour le gentleman, et les autres jours pour

moi-même.

Cette aventure passe, en Angleterre, pour une des plus belles rentrées

connues. Il est vrai que c’était joindre avec un rare bonheur

l’éloquence du geste à celle de la parole.

Mais l’art de rentrer chez soi, dont les principes ne sont que des

déductions nouvelles du système de politesse et de dissimulation

recommandé par nos Méditations antérieures, n’est que la préparation

constante des _Péripéties_ conjugales dont nous allons nous occuper.

MÉDITATION XXII.

DES PÉRIPÉTIES.

Le mot _péripétie_ est un terme de littérature qui signifie _coup de

théâtre_.

Amener une péripétie dans le drame que vous jouez est un moyen de

défense aussi facile à entreprendre que le succès en est incertain.

Tout en vous en conseillant l’emploi, nous ne vous en dissimulerons pas

les dangers.

La péripétie conjugale peut se comparer à ces belles fièvres qui

emportent un sujet bien constitué ou en restaurent à jamais la vie.

Ainsi, quand la péripétie réussit, elle rejette pour des années une

femme dans les sages régions de la vertu.

Au surplus, ce moyen est le dernier de tous ceux que la science ait

permis de découvrir jusqu’à ce jour.

La Saint-Barthélemy, les Vêpres Siciliennes, la mort de Lucrèce,

les deux débarquements de Napoléon à Fréjus, sont des péripéties

politiques. Il ne vous est pas permis d’en faire de si vastes; mais,

toutes proportions gardées, vos coups de théâtre conjugaux ne seront

pas moins puissants que ceux-là.

Mais comme l’art de créer des situations et de changer, par des

événements naturels, la face d’une scène, constitue le génie; que

le retour à la vertu d’une femme dont le pied laisse déjà quelques

empreintes sur le sable doux et doré des sentiers du vice est la plus

difficile de toutes les péripéties, et que le génie ne s’apprend pas,

ne se démontre pas; le licencié en droit conjugal se trouve forcé

d’avouer ici son impuissance à réduire en principes fixes une science

aussi changeante que les circonstances, aussi fugitive que l’occasion,

aussi indéfinissable que l’instinct.

Pour nous servir d’une expression que Diderot, d’Alembert et Voltaire

n’ont pu naturaliser, malgré son énergie, une péripétie conjugale

se _subodore_. Aussi notre seule ressource sera-t-elle de crayonner

imparfaitement quelques situations conjugales analogues, imitant ce

philosophe des anciens jours qui, cherchant vainement à s’expliquer

le mouvement, marchait devant lui pour essayer d’en saisir les lois

insaisissables.

Un mari aura, selon les principes consignés dans la Méditation sur

la Police, expressément défendu à sa femme de recevoir les visites

du célibataire qu’il soupçonne devoir être son amant; elle a promis

de ne jamais le voir. C’est de petites scènes d’intérieur que nous

abandonnons aux imaginations matrimoniales, un mari les dessinera bien

mieux que nous, en se reportant, par la pensée, à ces jours où de

délicieux désirs ont amené de sincères confidences, où les ressorts de

sa politique ont fait jouer quelques machines adroitement travaillées.

Supposons, pour mettre plus d’intérêt à cette scène normale, que ce

soit vous, vous mari qui me lisez, dont la police, soigneusement

organisée, découvre que votre femme profitant des heures consacrées à

un repas ministériel auquel elle vous a fait peut-être inviter, doit

recevoir monsieur A-Z.

Il y a là toutes les conditions requises pour amener une des plus

belles péripéties possibles.

Vous revenez assez à temps pour que votre arrivée coïncide avec celle

de monsieur A-Z, car nous ne vous conseillerions pas de risquer un

entr’acte trop long. Mais comment rentrez-vous?... non plus, selon les

principes de la Méditation précédente.--En furieux, donc?...--Encore

moins. Vous arrivez en vrai bonhomme, en étourdi qui a oublié sa bourse

ou son mémoire pour le ministre, son mouchoir ou sa tabatière.

Alors, ou vous surprendrez les deux amants ensemble, ou votre femme

avertie par sa soubrette, aura caché le célibataire.

Emparons-nous de ces deux situations uniques.

Ici nous ferons observer que tous les maris doivent être en mesure de

produire la terreur dans leur ménage, et préparer long-temps à l’avance

des deux septembre matrimoniaux.

Ainsi, un mari, du moment où sa femme a laissé apercevoir quelques

_premiers symptômes_, ne manquera jamais à donner, de temps à autre,

son opinion personnelle sur la conduite à tenir par un époux dans les

grandes crises conjugales.

--Moi, direz-vous, je n’hésiterais pas à tuer un homme que je

surprendrais aux genoux de ma femme.

A propos d’une discussion que vous aurez suscitée, vous serez amené à

prétendre:--que la loi aurait dû donner à un mari, comme aux anciens

Romains, droit de vie et de mort sur ses enfants, pour qu’il pût tuer

les adultérins.

Ces opinions féroces, qui ne vous engagent à rien, imprimeront une

terreur salutaire à votre femme; vous les énoncerez même en riant et

en lui disant:--Oh! mon Dieu, oui, mon cher amour, je te tuerais fort

proprement. Aimerais-tu à être occise par moi?...

Une femme ne peut jamais s’empêcher de craindre que cette plaisanterie

ne devienne un jour très-sérieuse, car il y a encore de l’amour dans

ces crimes involontaires; puis les femmes, sachant mieux que personne

dire la vérité en riant, soupçonnent parfois leurs maris d’employer

cette ruse féminine.

Alors, quand un époux surprend sa femme avec son amant, au milieu même

d’une innocente conversation, sa tête, vierge encore, doit produire

l’effet mythologique de la célèbre Gorgone.

Pour obtenir une péripétie favorable en cette conjoncture, il faut,

selon le caractère de votre femme, ou jouer une scène pathétique à

la Diderot, ou faire de l’ironie comme Cicéron, ou sauter sur des

pistolets chargés à poudre, et les tirer même si vous jugez un grand

éclat indispensable.

Un mari adroit s’est assez bien trouvé d’une scène de _sensiblerie_

modérée. Il entre, voit l’amant et le chasse d’un regard. Le

célibataire parti, il tombe aux genoux de sa femme, déclame une tirade,

où, entre autres phrases, il y avait celle-ci:--Eh quoi! ma chère

Caroline, je n’ai pas su t’aimer!...

Il pleure, elle pleure, et cette péripétie larmoyante n’eut rien

d’incomplet.

Nous expliquerons, à l’occasion de la seconde manière dont peut se

présenter la péripétie, les motifs qui obligent un mari à moduler cette

scène sur le degré plus ou moins élevé de la force féminine.

Poursuivons!

Si votre bonheur veut que l’amant soit caché, la péripétie sera bien

plus belle.

Pour peu que l’appartement ait été disposé selon les principes

consacrés par la Méditation XIV, vous reconnaîtrez facilement l’endroit

où s’est blotti le célibataire, se fût-il, comme le don Juan de lord

Byron, pelotonné sous le coussin d’un divan. Si, par hasard, votre

appartement est en désordre, vous devez en avoir une connaissance assez

parfaite pour savoir qu’il n’y a pas deux endroits où un homme puisse

se mettre.

Enfin, si par quelque inspiration diabolique il s’était fait si petit

qu’il se fût glissé dans une retraite inimaginable (car on peut

tout attendre d’un célibataire), eh! bien, ou votre femme ne pourra

s’empêcher de regarder cet endroit mystérieux, ou elle feindra de jeter

les yeux sur un côté tout opposé, et alors rien n’est plus facile à un

mari que de tendre une petite souricière à sa femme.

La cachette étant découverte, vous marchez droit à l’amant. Vous le

rencontrez!...

Là, vous tâcherez d’être beau. Tenez constamment votre tête de trois

quarts en la relevant d’un air de supériorité. Cette attitude ajoutera

beaucoup à l’effet que vous devez produire.

La plus essentielle de vos obligations consiste en ce moment à écraser

le célibataire par une phrase très-remarquable, que vous aurez eu tout

le temps d’improviser; et, après l’avoir terrassé, vous lui indiquerez

froidement qu’il peut sortir. Vous serez très-poli, mais aussi

tranchant que la hache d’un bourreau, et plus impassible que la loi.

Ce mépris glacial amènera peut-être déjà une péripétie dans l’esprit

de votre femme. Point de cris, point de gestes, pas d’emportements.

Les hommes des hautes sphères sociales, a dit un jeune auteur anglais,

ne ressemblent jamais à ces petites gens qui ne sauraient perdre une

fourchette sans sonner l’alarme dans tout le quartier.

Le célibataire parti, vous vous trouvez seul avec votre femme; et, dans

cette situation, vous devez la reconquérir pour toujours.

En effet, vous vous placez devant elle, en prenant un de ces airs

dont le calme affecté trahit des émotions profondes; puis, vous

choisirez dans les idées suivantes que nous vous présentons en forme

d’amplification rhétoricienne, celles qui pourront convenir à vos

principes:--Madame, je ne vous parlerai ni de vos serments, ni de mon

amour; car vous avez trop d’esprit et moi trop de fierté pour que je

vous assomme des plaintes banales que tous les maris sont en droit de

faire en pareil cas; leur moindre défaut alors est d’avoir trop raison.

Je n’aurai même, si je puis, ni colère, ni ressentiment. Ce n’est pas

moi qui suis outragé; car j’ai trop de cœur pour être effrayé de cette

opinion commune qui frappe presque toujours très-justement de ridicule

et de réprobation un mari dont la femme se conduit mal. Je m’examine,

et je ne vois pas par où j’ai pu mériter, comme la plupart d’entre eux,

d’être trahi. Je vous aime encore. Je n’ai jamais manqué, non pas à mes

devoirs, car je n’ai trouvé rien de pénible à vous adorer; mais aux

douces obligations que nous impose un sentiment vrai. Vous avez toute

ma confiance et vous gérez ma fortune. Je ne vous ai rien refusé. Enfin

voici la première fois que je vous montre un visage, je ne dirai pas

sévère, mais improbateur. Cependant laissons cela, car je ne dois pas

faire mon apologie dans un moment où vous me prouvez si énergiquement

qu’il me manque nécessairement quelque chose, et que je ne suis pas

destiné par la nature à accomplir l’œuvre difficile de votre bonheur.

Je vous demanderai donc alors, en ami parlant à son ami, comment vous

avez pu exposer la vie de trois êtres à la fois:..... celle de la

mère de mes enfants, qui me sera toujours sacrée; celle du chef de la

famille, et celle enfin de celui..... que vous aimez..... (elle se

jettera peut-être à vos pieds; il ne faudra jamais l’y souffrir; elle

est indigne d’y rester), car....... vous ne m’aimez plus, Élisa. Eh!

bien, ma pauvre enfant (vous ne la nommerez _ma pauvre enfant_ qu’au

cas où le crime ne serait pas commis), pourquoi se tromper?..... Que

ne me le disiez-vous?... Si l’amour s’éteint entre deux époux, ne

reste-t-il pas l’amitié, la confiance?.... Ne sommes-nous pas deux

compagnons associés pour faire une même route? Est-il dit que, pendant

le chemin, l’un n’aura jamais à tendre la main à l’autre, pour le

relever ou pour l’empêcher de tomber? Mais j’en dis même peut-être

trop, et je blesse votre fierté..... Élisa!... Élisa!

Que diable voulez-vous que réponde une femme?... Il y a nécessairement

péripétie.

Sur cent femmes, il existe au moins une bonne demi-douzaine de

créatures faibles qui, dans cette grande secousse, reviennent peut-être

pour toujours à leurs maris, en véritables chattes échaudées craignant

désormais l’eau froide. Cependant cette scène est un véritable

alexipharmaque dont les doses doivent être tempérées par des mains

prudentes.

Pour certaines femmes à fibres molles, dont les âmes sont douces et

craintives, il suffira, en montrant la cachette ou gît l’amant, de

dire.--M. A-Z est là!... (On hausse les épaules.) Comment pouvez-vous

jouer un jeu à faire tuer deux braves gens? Je sors, faites-le évader,

et que cela n’arrive plus.

Mais il existe des femmes dont le cœur trop fortement dilaté s’anévrise

dans ces terribles péripéties; d’autres, chez lesquelles le sang se

tourne, et qui font de graves maladies. Quelques-unes sont capables

de devenir folles. Il n’est même pas sans exemple d’en avoir vu qui

s’empoisonnaient ou qui mouraient de mort subite, et nous ne croyons

pas que vous vouliez la mort du pécheur.

Cependant la plus jolie, la plus galante de toutes les reines de

France; la gracieuse, l’infortunée Marie Stuart, après avoir vu tuer

Rizzio presque dans ses bras, n’en a pas moins aimé le comte de

Bothwel; mais c’était une reine, et les reines sont des natures à part.

Nous supposerons donc que la femme dont le portrait orne notre première

Méditation est une petite Marie Stuart, et nous ne tarderons pas à

relever le rideau pour le cinquième acte de ce grand drame nommé le

_Mariage_.

La péripétie conjugale peut éclater partout, et mille incidents

indéfinissables la feront naître. Tantôt ce sera un mouchoir, comme

dans le More de Venise; ou une paire de pantoufles, comme dans Don

Juan; tantôt ce sera l’erreur de votre femme qui s’écriera:--Cher

Alphonse!--pour cher Adolphe! Enfin souvent un mari, s’apercevant que

sa femme est endettée, ira trouver le plus fort créancier, et l’amènera

fortuitement chez lui un matin, pour y préparer une péripétie.

--Monsieur Josse, vous êtes orfèvre, et la passion que vous avez de

vendre des bijoux n’est égalée que par celle d’en être payé. Madame la

comtesse vous doit trente mille francs. Si vous voulez les recevoir

demain (il faut toujours aller voir l’industriel à une fin de mois),

venez chez elle à midi. Son mari sera dans la chambre; n’écoutez aucun

des signes qu’elle pourra faire pour vous engager à garder le silence.

Parlez hardiment.--Je paierai.

Enfin la péripétie est, dans la science du mariage, ce que sont les

chiffres en arithmétique.

* * * * *

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 51 / 59 段