«J’aimais éperdument la comtesse de ***. J’avais vingt ans et j’étais

ingénu, elle me trompa; je me fâchai, elle me quitta; j’étais ingénu,

je la regrettai; j’avais vingt ans, elle me pardonna; et comme

j’avais vingt ans, que j’étais toujours ingénu, toujours trompé,

mais plus quitté, je me croyais l’amant le mieux aimé, partant le

plus heureux des hommes. La comtesse était l’amie de madame de T...

qui semblait avoir quelques projets sur ma personne, mais sans que

sa dignité se fût jamais compromise; car elle était scrupuleuse et

pleine de décence. Un jour, attendant la comtesse dans sa loge, je

m’entends appeler de la loge voisine. C’était madame de T...--«Quoi!

me dit-elle, déjà arrivé! Est-ce fidélité ou désœuvrement? Allons,

venez?» Sa voix et ses manières avaient de la lutinerie, mais j’étais

loin de m’attendre à quelque chose de romanesque.--«Avez-vous des

projets pour ce soir? me dit-elle. N’en ayez pas. Si je vous sauve

l’ennui de votre solitude, il faut m’être dévoué.... Ah! point de

questions, et de l’obéissance. Appelez mes gens.» Je me prosterne,

on me presse de descendre, j’obéis.--«Allez chez monsieur, dit-elle

au laquais. Avertissez qu’il ne reviendra que demain.» Puis on lui

fait un signe, il s’approche, on lui parle à l’oreille et il part.

L’opéra commence. Je veux hasarder quelques mots, on me fait taire;

on m’écoute, ou l’on fait semblant. Le premier acte fini, le laquais

rapporte un billet, et prévient que tout est prêt. Alors elle me

sourit, me demande la main, m’entraîne, me fait entrer dans sa

voiture, et je suis sur une grande route sans avoir pu savoir à quoi

j’étais destiné. A chaque question que je hasardais, j’obtenais un

grand éclat de rire pour toute réponse. Si je n’avais pas su qu’elle

était femme à grande passion, qu’elle avait depuis long-temps une

inclination pour le marquis de V..., qu’elle ne pouvait ignorer que

j’en fusse instruit, je me serais cru en bonne fortune; mais elle

connaissait l’état de mon cœur, et la comtesse de *** était son

amie intime. Donc, je me défendis de toute idée présomptueuse, et

j’attendis. Au premier relais, nous repartîmes après avoir été servis

avec la rapidité de l’éclair. Cela devenait sérieux. Je demandai

avec instance jusqu’où me mènerait cette plaisanterie.--«Où? dit-elle

en riant. Dans le plus beau séjour du monde; mais devinez! Je vous le

donne en mille. Jetez votre langue aux chiens, car vous ne devineriez

jamais. C’est chez mon mari, le connaissez-vous?--Pas le moins du

monde.--Ah! tant mieux, je le craignais. Mais j’espère que vous serez

content de lui. On nous réconcilie. Il y a six mois que cela se

négocie; et, depuis un mois, nous nous écrivons. Il est, je pense,

assez galant à moi d’aller trouver monsieur.--D’accord. Mais, moi,

que ferai-je là? A quoi puis-je être bon dans un raccommodement?--Eh!

ce sont mes affaires! Vous êtes jeune, aimable, point manégé; vous

me convenez et me sauverez l’ennui du tête-à-tête.--Mais prendre le

jour, ou la nuit, d’un raccommodement pour faire connaissance, cela

me paraît bizarre: l’embarras d’une première entrevue, la figure que

nous ferons tous trois, je ne vois rien là de bien plaisant.--Je vous

ai pris pour m’amuser!.... dit-elle d’un air assez impérieux. Ainsi

ne me prêchez pas.» Je la vis si décidée que je pris mon parti. Je

me mis à rire de mon personnage, et nous devînmes très-gais. Nous

avions encore changé de chevaux. Le flambeau mystérieux de la nuit

éclairait un ciel d’une extrême pureté et répandait un demi-jour

voluptueux. Nous approchions du lieu où devait finir le tête-à-tête.

On me faisait admirer, par intervalle, la beauté du paysage, le

calme de la nuit, le silence pénétrant de la nature. Pour admirer

ensemble, comme de raison, nous nous penchions à la même portière

et nos visages s’effleuraient. Dans un choc imprévu, elle me serra

la main; et, par un hasard qui me parut bien extraordinaire, car la

pierre qui heurta notre voiture n’était pas très-grosse, je retins

madame de T... dans mes bras. Je ne sais ce que nous cherchions

à voir; ce qu’il y a de sûr, c’est que les objets commençaient,

malgré le clair de lune, à se brouiller à mes yeux, lorsqu’on

se débarrassa brusquement de moi et qu’on se rejeta au fond du

carrosse.--Votre projet, me dit-on, après une rêverie assez profonde,

est-il de me convaincre de l’imprudence de ma démarche? Jugez de

mon embarras!...--Des projets..... répondis-je; avec vous? quelle

duperie! vous les verriez venir de trop loin; mais une surprise, un

hasard, cela se pardonne.--Vous avez compté là-dessus, à ce qu’il

me semble.» Nous en étions là, et nous ne nous apercevions pas

que nous entrions dans la cour du château. Tout y était éclairé et

annonçait le plaisir, excepté la figure du maître, qui devint, à

mon aspect, extrêmement rétive à exprimer la joie. M. de T... vint

jusqu’à la portière, exprimant une tendresse équivoque ordonnée par

le besoin d’une réconciliation. Je sus plus tard que cet accord était

impérieusement exigé par des raisons de famille. On me présente, il

me salue légèrement. Il offre la main à sa femme, et je suis les

deux époux, en rêvant à mon personnage passé, présent et à venir. Je

parcourus des appartements décorés avec un goût exquis. Le maître

enchérissait sur toutes les recherches du luxe, pour parvenir à

ranimer par des images voluptueuses un physique éteint. Ne sachant

que dire, je me sauvai par l’admiration. La déesse du temple,

habile à en faire les honneurs, reçut mes compliments.--«Vous ne

voyez rien, dit-elle, il faut que je vous mène à l’appartement de

monsieur.--Madame, il y a cinq ans que je l’ai fait démolir.--Ah!

ah! dit-elle.» A souper, ne voilà-t-il pas qu’elle s’avise d’offrir

à monsieur du veau de rivière, et que monsieur lui répond:--«Madame,

je suis au lait depuis trois ans.--Ah! ah!» dit-elle encore. Qu’on

se peigne trois êtres aussi étonnés que nous de se trouver ensemble.

Le mari me regardait d’un air rogue, et je payais d’audace. Madame

de T... me souriant était charmante, M. de T... m’acceptait comme

un mal nécessaire, madame de T... le lui rendait à merveille.

Aussi, n’ai-je jamais fait en ma vie un souper plus bizarre que

le fut celui-là. Le repas fini, je m’imaginais bien que nous nous

coucherions de bonne heure; mais je ne m’imaginais bien que pour

M. de T... En entrant dans le salon:--«Je vous sais gré, madame,

dit-il, de la précaution que vous avez eue d’amener monsieur. Vous

avez bien jugé que j’étais de méchante ressource pour la veillée, et

vous avez sagement fait, car je me retire.» Puis se tournant de mon

côté, il ajouta d’un air profondément ironique:--«Monsieur voudra

bien me pardonner, et se chargera de mes excuses auprès de madame.»

Il nous quitta. Des réflexions?..... j’en fis en une minute pour un

an. Restés seuls, nous nous regardâmes si singulièrement, madame

de T... et moi, que, pour nous distraire, elle me proposa de faire

un tour sur la terrasse:--«En attendant seulement, me dit-elle,

que les gens eussent soupé.» La nuit était superbe. Elle laissait

entrevoir les objets à peine, et semblait ne les voiler que pour

laisser prendre un plus vaste essor à l’imagination. Les jardins,

appuyés sur le revers d’une montagne, descendaient en terrasse

jusque sur la rive de la Seine, et l’on embrassait ses sinuosités

multipliées, couvertes de petites îles vertes et pittoresques. Ces

accidents produisaient mille tableaux qui enrichissaient ces lieux,

déjà ravissants par eux-mêmes, de mille trésors étrangers. Nous

nous promenâmes sur la plus longue des terrasses qui était couverte

d’arbres épais. On s’était remis de l’effet produit par le persiflage

conjugal, et tout en marchant on me fit quelques confidences... Les

confidences s’attirent, j’en faisais à mon tour, et elles devenaient

toujours plus intimes et plus intéressantes. Madame de T... m’avait

d’abord donné son bras; ensuite ce bras s’était entrelacé, je ne

sais comment, tandis que le mien la soulevait presque et l’empêchait

de poser à terre. L’attitude était agréable mais fatigante à la

longue. Il y avait long-temps que nous marchions, et nous avions

encore beaucoup à nous dire. Un banc de gazon se présenta, et l’on

s’y assit sans changer d’attitude. Ce fut dans cette position que

nous commençâmes à faire l’éloge de la confiance, de son charme,

de ses douceurs...--«Ah! me dit-elle, qui peut en jouir mieux que

nous, et avec moins d’effroi?... Je sais trop combien vous tenez

au lien que je vous connais pour avoir rien à redouter auprès

de vous...» Peut-être voulait-elle être contrariée? Je n’en fis

rien. Nous nous persuadâmes donc mutuellement que nous ne pouvions

être que deux amis inattaquables.--«J’appréhendais cependant,

lui dis-je, que cette surprise de tantôt, dans la voiture, n’eût

effrayé votre esprit?...--Oh! je ne m’alarme pas si aisément!--Je

crains qu’elle ne vous ait laissé quelque nuage?....--Que faut-il

pour vous rassurer?...--Que vous m’accordiez ici le baiser que le

hasard...--Je le veux bien; sinon, votre amour-propre vous ferait

croire que je vous crains....» J’eus le baiser... Il en est des

baisers comme des confidences, le premier en entraîna un autre, puis

un autre..., ils se pressaient, ils entrecoupaient la conversation,

ils la remplaçaient; à peine laissaient-ils aux soupirs la liberté de

s’échapper... Le silence survint..... On l’entendit, car on entend

le silence. Nous nous levâmes sans mot dire, et nous recommençâmes à

marcher.--Il faut rentrer... dit-elle, car l’air de la rivière est

glacial, et ne nous vaut rien...--Je le crois peu dangereux pour

nous, répondis-je.--Peut-être! N’importe, rentrons.--Alors, c’est

par égard pour moi? Vous voulez sans doute me défendre contre le

danger des impressions d’une telle promenade... des suites qu’elle

peut avoir... pour moi... seul...--Vous êtes modeste!... dit-elle en

riant, et vous me prêtez de singulières délicatesses.--Y pensez-vous?

Mais, puisque vous l’entendez ainsi, rentrons; je l’exige.» (Propos

gauches qu’il faut passer à deux êtres qui s’efforcent de dire

toute autre chose que ce qu’ils pensent.) Elle me força donc de

reprendre le chemin du château. Je ne sais, je ne savais, du moins,

si ce parti était une violence qu’elle se faisait, si c’était une

résolution bien décidée, ou si elle partageait le chagrin que

j’avais de voir terminer ainsi une scène si bien commencée; mais

par un mutuel instinct nos pas se ralentissaient et nous cheminions

tristement, mécontents l’un de l’autre et de nous-mêmes. Nous ne

savions ni à qui, ni à quoi nous en prendre. Nous n’étions ni l’un

ni l’autre en droit de rien exiger, de rien demander. Nous n’avions

pas seulement la ressource d’un reproche. Qu’une querelle nous aurait

soulagés! Mais où la prendre?... Cependant nous approchions, occupés

en silence de nous soustraire au devoir que nous nous étions si

maladroitement imposé. Nous touchions à la porte, lorsque madame de

T... me dit:--«Je ne suis pas contente de vous!... Après la confiance

que je vous ai montrée, ne m’en accorder aucune!... Vous ne m’avez

pas dit un mot de la comtesse. Il est pourtant si doux de parler

de ce qu’on aime!... Je vous aurais écouté avec tant d’intérêt!...

C’était bien le moins après vous avoir privé d’elle...--N’ai-je pas

le même reproche à vous faire?... dis-je en l’interrompant. Et si au

lieu de me rendre confident de cette singulière réconciliation où

je joue un rôle si bizarre, vous m’eussiez parlé du marquis...--Je

vous arrête!... dit-elle. Pour peu que vous connaissiez les femmes,

vous savez qu’il faut les attendre sur les confidences... Revenons

à vous. Êtes-vous bien heureux avec mon amie?... Ah! je crains le

contraire...--Pourquoi, madame, croire avec le public ce qu’il

s’amuse à répandre?--Épargnez-vous la feinte... La comtesse est

moins mystérieuse que vous. Les femmes de sa trempe sont prodigues

des secrets de l’amour et de leurs adorateurs, surtout lorsqu’une

tournure discrète comme la vôtre peut dérober le triomphe. Je suis

loin de l’accuser de coquetterie; mais une prude n’a pas moins de

vanité qu’une femme coquette... Allons, parlez moi franchement,

n’avez-vous pas à vous en plaindre?...--Mais, madame, l’air est

vraiment trop glacial pour rester ici; vous vouliez rentrer?...

dis-je en souriant.--Vous trouvez?... Cela est singulier. L’air est

chaud.» Elle avait repris mon bras, et nous recommençâmes à marcher

sans que je m’aperçusse de la route que nous prenions. Ce qu’elle

venait de me dire de l’amant que je lui connaissais, ce qu’elle me

disait de ma maîtresse, ce voyage, la scène du carrosse, celle du

banc de gazon, l’heure, le demi-jour, tout me troublait. J’étais

tout à la fois emporté par l’amour-propre, les désirs, et ramené par

la réflexion, ou trop ému peut-être pour me rendre compte de ce que

j’éprouvais. Tandis que j’étais la proie de sentiments si confus elle

me parlait toujours de la comtesse, et mon silence confirmait ce

qu’il lui plaisait de m’en dire. Cependant quelques traits me firent

revenir à moi.--«Comme elle est fine! disait-elle. Qu’elle a de

grâces! Une perfidie, dans sa bouche, prend l’air d’une saillie; une

infidélité paraît un effort de la raison, un sacrifice à la décence;

point d’abandon, toujours aimable; rarement tendre, jamais vraie;

galante par caractère, prude par système; vive, prudente, adroite,

étourdie; c’est un protée pour les formes, c’est une grâce pour les

manières; elle attire, elle échappe. Que je lui ai vu jouer de rôles!

Entre nous, que de dupes l’environnent! Comme elle s’est moquée du

baron, que de tours elle a faits au marquis! Lorsqu’elle vous prit,

c’était pour distraire les deux rivaux: ils étaient sur le point de

faire un éclat; car elle les avait trop ménagés, et ils avaient eu le

temps de l’observer. Mais elle vous mit en scène, les occupa de vous,

les amena à des recherches nouvelles, vous désespéra, vous plaignit,

vous consola... Ah! qu’une femme adroite est heureuse lorsqu’à ce

jeu-là elle affecte tout et n’y met rien du sien! Mais aussi, est-ce

le bonheur?...» Cette dernière phrase, accompagnée d’un soupir

significatif, fut le coup de maître. Je sentis tomber un bandeau de

mes yeux sans voir celui qu’on y mettait. Ma maîtresse me parut la

plus fausse des femmes, et je crus tenir l’être sensible. Alors je

soupirai aussi sans savoir où irait ce soupir... On parut fâchée de

m’avoir affligé, et de s’être laissé emporter à une peinture qui

pouvait paraître suspecte, faite par une femme. Je répondis je ne

sais comment; car sans rien concevoir à tout ce que j’entendais,

nous prîmes tout doucement la grande route du sentiment; et nous la

reprenions de si haut qu’il était impossible d’entrevoir le terme du

voyage. Heureusement que nous prenions aussi le chemin d’un pavillon

qu’on me montra au bout de la terrasse, pavillon témoin des plus

doux moments. On me détailla l’ameublement. Quel dommage de n’en

pas avoir la clef! Tout en causant nous approchâmes du pavillon,

et il se trouva ouvert. Il lui manquait la clarté du jour, mais

l’obscurité a bien ses charmes. Nous frémîmes en y entrant... C’était

un sanctuaire, devait-il être celui de l’amour? Nous allâmes nous

asseoir sur un canapé, et nous y restâmes un moment à entendre nos

cœurs. Le dernier rayon de la lune emporta bien des scrupules. La

main qui me repoussait sentait battre mon cœur. On voulait fuir; on

retombait plus attendrie. Nous nous entretînmes dans le silence par

le langage de la pensée. Rien n’est plus ravissant que ces muettes

conversations. Madame de T... se réfugiait dans mes bras, cachait

sa tête dans mon sein, soupirait et se calmait à mes caresses; elle

s’affligeait, se consolait, et demandait à l’amour pour tout ce que

l’amour venait de lui ravir. La rivière rompait le silence de la

nuit par un murmure doux qui semblait d’accord avec les palpitations

de nos cœurs. L’obscurité était trop grande pour laisser distinguer

les objets; mais, à travers les crêpes transparents d’une belle

nuit d’été, la reine de ces beaux lieux me parut adorable.--«Ah!

me dit-elle d’une voix céleste, sortons de ce dangereux séjour...

On y est sans force pour résister.» Elle m’entraîna et nous nous

éloignâmes à regret.--«Ah! qu’elle est heureuse!... s’écria madame

de T...--Qui donc? demandai-je.--Aurais-je parlé?...» dit-elle

avec terreur. Arrivés au banc de gazon, nous nous y arrêtâmes

involontairement.--«Quel espace immense, me dit-elle, entre ce

lieu-ci et le pavillon!--Eh bien! lui dis-je, ce banc doit-il

m’être toujours fatal? est-ce un regret, est-ce...» Je ne sais

par quelle magie cela se fit; mais la conversation changea, et

devint moins sérieuse. On osa même plaisanter sur les plaisirs

de l’amour, en séparer le moral, les réduire à leur plus simple

expression, et prouver que les faveurs n’étaient que du plaisir;

qu’il n’y avait d’engagements (philosophiquement parlant), que ceux

que l’on contractait avec le public, en lui laissant pénétrer nos

secrets, en commettant avec lui des indiscrétions.--«Quelle douce

nuit, dit-elle, nous avons trouvée par hasard!... Eh! bien, si

des raisons (je le suppose) nous forçaient à nous séparer demain,

notre bonheur, ignoré de toute la nature, ne nous laisserait, par

exemple, aucun lien à dénouer... quelques regrets peut-être dont

un souvenir agréable serait le dédommagement; et puis, au fait,

de l’agrément sans toutes les lenteurs, les tracas et la tyrannie

des procédés.» Nous sommes tellement _machines_, (et j’en rougis!)

qu’au lieu de toutes les délicatesses qui me tourmentaient avant

cette scène, j’étais au moins pour la moitié dans la hardiesse de

ces principes, et me sentais déjà une disposition très-prochaine

à l’amour de la liberté.--«La belle nuit, me disait-elle, les

beaux lieux! Ils viennent de reprendre de nouveaux charmes. Oh!

n’oublions jamais ce pavillon... Le château recèle, me dit-elle

en souriant, un lieu plus ravissant encore; mais on ne peut rien

vous montrer: vous êtes comme un enfant qui veut toucher à tout, et

qui brise tout ce qu’il touche.» Je protestai, mu par un sentiment

de curiosité, d’être très-sage. Elle changea de propos.--«Cette

nuit, me dit-elle, serait sans tache pour moi, si je n’étais fâchée

contre moi-même de ce que je vous ai dit de la comtesse. Ce n’est

pas que je veuille me plaindre de vous. La nouveauté pique. Vous

m’avez trouvée aimable, j’aime à croire à votre bonne foi. Mais

l’empire de l’habitude est long à détruire, et je ne possède pas

ce secret-là.--A propos, comment trouvez-vous mon mari?--Hé! assez

maussade, il ne peut pas être moins pour moi.--Oh! c’est vrai, le

régime n’est pas aimable, il ne vous a pas vu de sang-froid. Notre

amitié lui deviendrait suspecte.--Oh! elle le lui est déjà.--Avouez

qu’il a raison. Ainsi ne prolongez pas ce voyage: il prendrait de

l’humeur. Dès qu’il viendra du monde, et, me dit-elle en me souriant,

il en viendra... partez. D’ailleurs vous avez des ménagements à

garder... Et puis souvenez-vous de l’air de monsieur, en nous

quittant hier!...» J’étais tenté d’expliquer cette aventure comme

un piége, et comme elle vit l’impression que produisaient sur moi

ses paroles, elle ajouta:--«Oh! il était plus gai quand il faisait

arranger le cabinet dont il vous parlait. C’était avant mon mariage.

Ce réduit tient à mon appartement. Hélas! il est un témoignage des

ressources artificielles dont monsieur de T... avait besoin pour

fortifier son sentiment.--Quel plaisir, lui dis-je, vivement excité

par la curiosité qu’elle faisait naître, d’y venger vos attraits

offensés, et de leur restituer les vols qu’on leur a faits.» On

trouva ceci de bon goût, mais elle dit:--«Vous promettiez d’être

sage?» Je jette un voile sur des folies que tous les âges pardonnent

à la jeunesse en faveur de tant de désirs trahis, et de tant de

souvenirs. Au matin, soulevant à peine ses yeux humides, madame

de T..., plus belle que jamais, me dit:--«Eh! bien, aimerez-vous

jamais la comtesse autant que moi?...» J’allais répondre, quand une

confidente parut disant:--«Sortez, sortez. Il fait grand jour, il

est onze heures, et l’on entend déjà du bruit dans le château.» Tout

s’évanouit comme un songe. Je me retrouvai errant dans les corridors

avant d’avoir repris mes sens. Comment regagner un appartement que

je ne connaissais pas?... Toute méprise était une indiscrétion.

Je résolus d’avoir fait une promenade matinale. La fraîcheur et

l’air pur calmèrent par degrés mon imagination, et en chassèrent le

merveilleux. Au lieu d’une nature enchantée, je ne vis plus qu’une

nature naïve. Je sentais la vérité rentrer dans mon âme, mes pensées

naître sans trouble et se suivre avec ordre, je respirais enfin. Je

n’eus rien de plus pressé que de me demander ce que j’étais à celle

que je quittais... Moi qui croyais savoir qu’elle aimait éperdument

et depuis deux ans le marquis de V***.--Aurait-elle rompu avec lui?

m’a-t-elle pris pour lui succéder ou seulement pour le punir?...

Quelle nuit!... quelle aventure; mais quelle délicieuse femme!

Tandis que je flottais dans le vague de ces pensées, j’entendis du

bruit auprès de moi. Je levai les yeux, je me les frottai, je ne

pouvais croire... devinez? le marquis!--«Tu ne m’attendais peut-être

pas si matin, n’est-ce pas?... me dit-il... Eh! bien, comment cela

s’est-il passé?--Tu savais donc que j’étais ici?... lui demandai-je

tout ébahi.--Eh! oui. On me le fit dire à l’instant du départ. As-tu

bien joué ton personnage? Le mari a-t-il trouvé ton arrivée bien

ridicule? t’a-t-il bien pris en grippe? a-t-il horreur de l’amant

de sa femme? Quand te congédie-t-on?... Oh! va, j’ai pourvu à tout,

je t’amène une bonne chaise, elle est à tes ordres. A charge de

revanche, mon ami. Compte sur moi, car on est reconnaissant de ces

corvées-là...» Ces dernières paroles me donnèrent la clef du mystère,

et je sentis mon rôle.--«Mais pourquoi venir si tôt, lui dis-je; il

eût été plus prudent d’attendre encore deux jours.--Tout est prévu;

et c’est le hasard qui m’amène ici. Je suis censé revenir d’une

campagne voisine. Mais madame de T... ne t’a donc pas mis dans

toute la confidence? Je lui en veux de ce défaut de confiance...

Après ce que tu faisais pour nous!...--Mon cher ami, elle avait ses

raisons! Peut-être n’aurais-je pas si bien joué mon rôle.--Tout

a-t-il été bien plaisant? conte-moi les détails, conte donc...--Ah!

un moment. Je ne savais pas que ce fût une comédie, et bien que

madame de T... m’ait mis dans la pièce...--Tu n’y avais pas un beau

rôle.--Va, rassure-toi; il n’y a pas de mauvais rôles pour les bons

acteurs.--J’entends, tu t’en es bien tiré.--A merveille.--Et madame

de T...--Adorable... Conçois-tu qu’on ait pu fixer cette femme-là?...

dit-il en s’arrêtant pour me regarder d’un air de triomphe. Oh!

qu’elle m’a donné de peine!... Mais j’ai amené son caractère au point

que c’est peut-être la femme de Paris sur la fidélité de laquelle

on puisse le mieux compter.--Tu as réussi...--Oh! c’est mon talent

à moi. Toute son inconstance n’était que frivolité, dérèglement

d’imagination. Il fallait s’emparer de cette âme-là. Mais aussi

tu n’as pas d’idée de son attachement pour moi. Au fait, elle est

charmante?...--J’en conviens.--Eh! bien, entre nous, je ne lui

connais qu’un défaut. La nature, en lui donnant tout, lui a refusé

cette flamme divine qui met le comble à tous ses bienfaits: elle fait

tout naître, tout sentir et n’éprouve rien. C’est un marbre.--Il faut

t’en croire, car je ne puis en juger. Mais sais-tu que tu connais

cette femme-là comme si tu étais son mari?... C’est à s’y tromper.

Si je n’avais soupé hier avec le véritable... je le prendrais...--A

propos, a-t-il été bien bon?--Oh! j’ai été reçu comme un chien...--Je

comprends. Rentrons, allons chez madame de T...; il doit faire jour

chez elle.--Mais décemment, il faudrait commencer par le mari? lui

dis-je.--Tu as raison. Mais allons chez toi, je veux remettre un peu

de poudre.--Dis-moi donc, t’a-t-il bien pris pour un amant?--Tu vas

en juger par la réception; mais allons sur-le-champ chez lui.» Je

voulais éviter de le mener à un appartement que je ne connaissais

pas, et le hasard nous y conduisit. La porte, restée ouverte, laissa

voir mon valet de chambre, dormant dans un fauteuil. Une bougie

expirait auprès de lui. Il présenta étourdiment une robe de chambre

au marquis. J’étais sur les épines; mais le marquis était tellement

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 53 / 59 段