--Donnez-moi la lettre, dit l’avocat, pour que je voie s’il n’y a pas

de faute avant de la signer. L’infortunée, dont la prudence avait été

endormie par la nature de cette épître hérissée presque tout entière

des termes les plus barbares de la langue judiciaire, livre la lettre.

Aussitôt que Lebrun possède le fallacieux écrit, il se plaint, se

tortille, et réclame je ne sais quel bon office de sa femme. Madame

s’absente deux minutes, pendant lesquelles l’avocat saute hors du lit,

ploie un papier en forme de lettre, et cache la missive écrite par

sa femme. Quand Anna revient, l’habile mari cachète le papier blanc,

le fait adresser, par elle, à celui de ses amis auquel la lettre

soustraite semblait destinée, et la pauvre créature remet le candide

message à un domestique. Lebrun paraît se calmer insensiblement; il

s’endort, ou fait semblant, et le lendemain matin il affecte encore

d’avoir de vagues douleurs. Deux jours après, il enlève le premier

feuillet de la lettre, met un _e_ au mot tout, dans cette phrase, _tout

à vous_; il plie mystérieusement le papier innocemment faussaire,

le cachète, sort de la chambre conjugale, appelle la soubrette et

lui dit:--Madame vous prie de porter cela chez monsieur Adolphe;

courez..... Il voit partir la femme de chambre; et aussitôt après il

prétexte une affaire, et s’en va rue du Sentier, à l’adresse indiquée.

Il attend paisiblement son rival chez l’ami qui s’était prêté à son

dessein. L’amant, ivre de bonheur, accourt, demande madame de Vernon;

il est introduit, et se trouve face à face avec maître Lebrun qui

lui montre un visage pâle, mais froid, des yeux tranquilles, mais

implacables.--Monsieur, dit-il d’une voix émue au jeune commis dont

le cœur palpita de terreur, vous aimez ma femme, vous essayez de lui

plaire; je ne saurais vous en vouloir, puisqu’à votre place et à votre

âge j’en eusse fait tout autant. Mais Anna est au désespoir; vous

avez troublé sa félicité, l’enfer est dans son cœur. Aussi m’a-t-elle

tout confié. Une querelle facilement apaisée l’avait poussée à vous

écrire le billet que vous avez reçu, elle m’a envoyé ici à sa place.

Je ne vous dirai pas, monsieur, qu’en persistant dans vos projets de

séduction vous feriez le malheur de celle que vous aimez, que vous la

priveriez de mon estime, et un jour de la vôtre; que vous signeriez

votre crime jusque dans l’avenir en préparant peut-être des chagrins à

mes enfants; je ne vous parle même pas de l’amertune que vous jetteriez

dans ma vie;--malheureusement, c’est des chansons!.... Mais je vous

déclare, monsieur, que la moindre démarche de votre part serait le

signal d’un crime; car je ne me fierais pas à un duel pour vous percer

le cœur!... Là, les yeux de l’avocat distillèrent la mort.--Eh!

monsieur, reprit-il d’une voix plus douce, vous êtes jeune, vous avez

le cœur généreux; faites un sacrifice au bonheur à venir de celle que

vous aimez? abandonnez-la, ne la revoyez jamais. Et s’il vous faut

absolument quelqu’un de la famille, j’ai une jeune tante que personne

n’a pu fixer; elle est charmante, pleine d’esprit et riche, entreprenez

sa conversion, et laissez en repos une femme vertueuse. Ce mélange

de plaisanterie et de terreur, la fixité du regard et le son de voix

profond du mari firent une incroyable impression sur l’amant. Il resta

deux minutes interdit, comme les gens trop passionnés auxquels la

violence d’un choc enlève toute présence d’esprit. Si Anna eut des

amants (pure hypothèse), ce ne fut certes pas Adolphe.

Ce fait peut servir à vous faire comprendre que la correspondance

est un poignard à deux tranchants qui profite autant à la défense du

mari qu’à l’_inconséquence_ de la femme. Vous favoriserez donc la

correspondance, par la même raison que M. le préfet de police fait

allumer soigneusement les réverbères de Paris.

§ III.--DES ESPIONS.

S’abaisser jusqu’à mendier des révélations auprès de ses gens, tomber

plus bas qu’eux en leur payant une confidence, ce n’est pas un crime;

c’est peut-être une lâcheté, mais c’est assurément une sottise;

car rien ne vous garantit la probité d’un domestique qui trahit sa

maîtresse; et vous ne saurez jamais s’il est dans vos intérêts ou dans

ceux de votre femme. Ce point sera donc une chose jugée sans retour.

La nature, cette bonne et tendre parente, a placé près d’une mère de

famille les espions les plus sûrs et les plus fins, les plus véridiques

et en même temps les plus discrets qu’il y ait au monde. Ils sont muets

et ils parlent, ils voient tout et ne paraissent rien voir.

Un jour, un de mes amis me rencontre sur le boulevard; il m’invite

à dîner, et nous allons chez lui. La table était déjà servie, et

la maîtresse du logis distribuait à ses deux filles des assiettes

pleines d’un fumant potage.--«Voilà de mes _premiers symptômes_,»

me dis-je. Nous nous asseyons. Le premier mot du mari, qui n’y

entendait pas finesse et qui ne parlait que par désœuvrement, fut de

demander:--Est-il venu quelqu’un aujourd’hui?...--Pas un chat! lui

répond sa femme sans le regarder. Je n’oublierai jamais la vivacité

avec laquelle les deux filles levèrent les yeux sur leur mère. L’aînée

surtout, âgée de huit ans, eut quelque chose de particulier dans le

regard. Il y eut tout à la fois des révélations et du mystère, de la

curiosité et du silence, de l’étonnement et de la sécurité. S’il y eut

quelque chose de comparable à la vélocité avec laquelle cette flamme

candide s’échappa de leurs yeux, ce fut la prudence avec laquelle elles

déroulèrent toutes deux, comme des jalousies, les plis gracieux de

leurs blanches paupières.

Douces et charmantes créatures qui, depuis l’âge de neuf ans jusqu’à la

nubilité, faites souvent le tourment d’une mère, quand même elle n’est

pas coquette, est-ce donc par privilége ou par instinct que vos jeunes

oreilles entendent le plus faible éclat d’une voix d’homme au travers

des murs et des portes, que vos yeux voient tout, que votre jeune

esprit s’exerce à tout deviner, même la signification d’un mot dit en

l’air, même celle que peut avoir le moindre geste de vos mères?

Il y a de la reconnaissance et je ne sais quoi d’instinctif dans la

prédilection des pères pour leurs filles, et des mères pour leurs

garçons.

Mais l’art d’instituer des espions en quelque sorte matériels est un

enfantillage, et rien n’est plus facile que de trouver mieux que ce

bedeau qui s’avisa de placer des coquilles d’œuf dans son lit, et qui

n’obtint d’autre compliment de condoléance de la part de son compère

stupéfait que: «Tu ne les aurais pas si bien pilés.»

Le maréchal de Saxe ne donna guère plus de consolation à La

Popelinière, quand ils découvrirent ensemble cette fameuse cheminée

tournante, inventée par le duc de Richelieu:--«Voilà le plus bel

ouvrage à cornes que j’aie jamais vu!» s’écria le vainqueur de Fontenoi.

Espérons que votre espionnage ne vous apprendra encore rien de si

fâcheux! Ces malheurs-là sont les fruits de la guerre civile, et nous

n’y sommes pas.

§ IV.--L’INDEX.

Le pape ne met que des livres à l’index; vous marquerez d’un sceau de

réprobation les hommes et les choses.

Interdit à madame d’aller au bain autre part que chez elle.

Interdit à madame de recevoir chez elle celui que vous soupçonnez

d’être son amant, et toutes les personnes qui pourraient s’intéresser à

leur amour.

Interdit à madame de se promener sans vous.

Mais les bizarreries auxquelles donnent naissance dans chaque ménage

la diversité des caractères, les innombrables incidents des passions,

et les habitudes des époux, impriment à ce _Livre noir_ de tels

changements, elles en multiplient ou en effacent les lignes avec une

telle rapidité, qu’un ami de l’auteur appelait cet index l’_histoire

des variations de l’église conjugale_.

Il n’existe que deux choses qu’on puisse soumettre à des principes

fixes: la campagne et la promenade.

Un mari ne doit jamais mener ni laisser aller sa femme à la campagne.

Ayez une terre, habitez-la, n’y recevez que des dames ou des

vieillards, n’y laissez jamais votre femme seule. Mais la conduire,

même pour une demi-journée, chez un autre... c’est devenir plus

imprudent qu’une autruche.

Surveiller une femme à la campagne est déjà l’œuvre la plus difficile à

accomplir. Pourrez-vous être à la fois dans tous les halliers, grimper

sur tous les arbres, suivre la trace d’un amant sur l’herbe foulée la

nuit, mais que la rosée du matin redresse et fait renaître aux rayons

du soleil? Aurez-vous un œil à chaque brèche des murs du parc? Oh! la

campagne et le printemps!... voilà les deux bras droits du célibat.

Quand une femme arrive à la crise dans laquelle nous supposons qu’elle

se trouve, un mari doit rester à la ville jusqu’au moment de la guerre,

ou se dévouer à tous les plaisirs d’un cruel espionnage.

En ce qui concerne la promenade, madame veut-elle aller aux fêtes, aux

spectacles, au bois de Boulogne; sortir pour marchander des étoffes,

voir les modes? Madame ira, sortira, verra dans l’honorable compagnie

de son maître et seigneur.

Si elle saisissait le moment où une occupation qu’il vous serait

impossible d’abandonner vous réclame tout entier, pour essayer de vous

surprendre une tacite adhésion à quelque sortie méditée; si, pour

l’obtenir, elle se mettait à déployer tous les prestiges et toutes

les séductions de ces scènes de câlinerie dans lesquelles les femmes

excellent et dont les féconds ressorts doivent être devinés par vous,

eh! bien, le professeur vous engage à vous laisser charmer, à vendre

cher la permission demandée, et surtout à convaincre cette créature

dont l’âme est tour à tour aussi mobile que l’eau, aussi ferme que

l’acier, qu’il vous est défendu par l’importance de votre travail de

quitter votre cabinet.

Mais aussitôt que votre femme aura mis le pied dans la rue, si elle va

à pied, ne lui donnez pas le loisir de faire seulement cinquante pas;

soyez sur ses traces, et suivez-la sans qu’elle puisse s’en apercevoir.

Il existe peut-être des Werther dont les âmes tendres et délicates

se révolteront de cette inquisition. Cette conduite n’est pas plus

coupable que celle d’un propriétaire qui se relève la nuit, et

regarde par la fenêtre pour veiller sur les pêches de ses espaliers.

Vous obtiendrez peut-être par là, avant que le crime ne soit commis,

des renseignements exacts sur ces appartements que tant d’amoureux

louent en ville sous des noms supposés. Si par un hasard (dont Dieu

vous garde) votre femme entrait dans une maison à vous suspecte,

informez-vous si le logis a plusieurs issues.

Votre femme monte-t-elle en fiacre... qu’avez-vous à craindre? Un

préfet de police auquel les maris auraient dû décerner une couronne

d’or mat n’a-t-il pas construit sur chaque place de fiacres une petite

baraque où siége, son registre à la main, un incorruptible gardien

de la morale publique? Ne sait-on pas où vont et d’où viennent ces

gondoles parisiennes?

Un des principes vitaux de votre police sera d’accompagner parfois

votre femme chez les fournisseurs de votre maison si elle avait

l’habitude d’y aller. Vous examinerez soigneusement s’il existe quelque

familiarité entre elle et sa mercière, sa marchande de modes, sa

couturière, etc. Vous appliquerez là les règles de la Douane Conjugale,

et vous tirerez vos conclusions.

Si, en votre absence, votre femme, sortie malgré vous, prétend être

allée à tel endroit, dans tel magasin, rendez-vous-y le lendemain, et

tâchez de savoir si elle a dit la vérité.

Mais la passion vous dictera, mieux encore que cette Méditation,

les ressources de la tyrannie conjugale, et nous arrêterons là ces

fastidieux enseignements.

§ V.--DU BUDGET.

En esquissant le portrait d’un mari valide (Voyez la Méditation _des

Prédestinés_), nous lui avons soigneusement recommandé de cacher à sa

femme la véritable somme à laquelle monte son revenu.

Tout en nous appuyant sur cette base pour établir notre système

financier, nous espérons contribuer à faire tomber l’opinion assez

généralement répandue, qu’il ne faut pas donner le maniement de

l’argent à sa femme. Ce principe est une des erreurs populaires qui

amènent le plus de contre-sens en ménage.

Et d’abord traitons la question de cœur avant la question d’argent.

Décréter une petite liste civile, pour votre femme et pour les

exigences de la maison, et la lui verser comme une contribution, par

douzièmes égaux et de mois en mois, emporte en soi quelque chose de

petit, de mesquin, de resserré, qui ne peut convenir qu’à des âmes

sordides ou méfiantes. En agissant ainsi, vous vous préparez d’immenses

chagrins.

Je veux bien que, pendant les premières années de votre union

_mellifique_, des scènes plus ou moins gracieuses, des plaisanteries

de bon goût, des bourses élégantes, des caresses aient accompagné,

décoré le don mensuel; mais il arrivera un moment où l’étourderie

de votre femme, une dissipation imprévue la forceront à implorer un

emprunt dans la chambre. Je suppose que vous accorderez toujours le

bill d’indemnité, sans le vendre fort cher, par des discours, comme nos

infidèles députés ne manquent pas de le faire. Ils payent, mais ils

grognent; vous payerez et ferez des compliments; soit!

Mais dans la crise où nous sommes, les prévisions du budget annuel

ne suffisent jamais. Il y a accroissement de fichus, de bonnets, de

robes; il y a une dépense inappréciable nécessitée par les congrès, les

courriers diplomatiques, par les voies et les moyens de l’amour, tandis

que les recettes restent les mêmes. Alors commence dans un ménage

l’éducation la plus odieuse et la plus épouvantable qu’on puisse donner

à une femme. Je ne sache guère que quelques âmes nobles et généreuses,

qui tiennent à plus haut prix que les millions la pureté du cœur, la

franchise de l’âme, et qui pardonneraient mille fois une passion plutôt

qu’un mensonge, dont l’instinctive délicatesse a deviné le principe de

cette peste de l’âme, dernier degré de la corruption humaine.

Alors, en effet, se passent dans un ménage les scènes d’amour les plus

délicieuses. Alors une femme s’assouplit; et, semblable à la plus

brillante de toutes les cordes d’une harpe jetée devant le feu, elle

se roule autour de vous, elle vous enlace, elle vous enserre; elle

se prête à toutes vos exigences; jamais ses discours n’auront été

plus tendres; elle les prodigue ou plutôt elle les vend; elle arrive

à tomber au-dessous d’une fille d’Opéra, car elle se prostitue à son

mari. Dans ses plus doux baisers, il y a de l’argent; dans ses paroles,

il y a de l’argent. A ce métier ses entrailles deviennent de plomb pour

vous. L’usurier le plus poli, le plus perfide, ne soupèse pas mieux

d’un regard la future valeur métallique d’un fils de famille auquel

il fait signer un billet, que votre femme n’estime un de vos désirs

en sautant de branche en branche comme un écureuil qui se sauve, afin

d’augmenter la somme d’argent par la somme d’appétence. Et ne croyez

pas échapper à de telles séductions. La nature a donné des trésors de

coquetterie à une femme, et la société les a décuplés par ses modes,

ses vêtements, ses broderies et ses pèlerines.

--Si je me marie, disait un des plus honorables généraux de nos

anciennes armées, je ne mettrai pas un sou dans la corbeille...

--Et qu’y mettrez-vous donc, général? dit une jeune personne.

--La clef du secrétaire.

La demoiselle fit une petite minauderie d’approbation. Elle agita

doucement sa petite tête par un mouvement semblable à celui de

l’aiguille aimantée; son menton se releva légèrement, et il semblait

qu’elle eût dit:--J’épouserais le général très-volontiers, malgré ses

quarante-cinq ans.

Mais comme question d’argent, quel intérêt voulez-vous donc que prenne

une femme dans une machine où elle est gagée comme un teneur de livres?

Examinez l’autre système.

En abandonnant à votre femme, sous couleur de confiance absolue, les

deux tiers de votre fortune, et la laissant maîtresse de diriger

l’administration conjugale, vous obtenez une estime que rien ne saurait

effacer, car la confiance et la noblesse trouvent de puissants échos

dans le cœur de la femme. Madame sera grevée d’une responsabilité

qui élèvera souvent une barrière d’autant plus forte contre ses

dissipations qu’elle se la sera créée elle-même dans son cœur. Vous,

vous avez fait d’abord une part au feu, et vous êtes sûr ensuite que

votre femme ne s’avilira peut-être jamais.

Maintenant, en cherchant là des moyens de défense, considérez quelles

admirables ressources vous offre ce plan de finances.

Vous aurez, dans votre ménage, une cote exacte de la moralité de votre

femme, comme celle de la Bourse donne la mesure du degré de confiance

obtenu par le gouvernement.

En effet, pendant les premières années de votre mariage, votre femme se

piquera de vous donner du luxe et de la satisfaction pour votre argent.

Elle instituera une table opulemment servie, renouvellera le mobilier,

les équipages; aura toujours dans le tiroir consacré au bien-aimé une

somme toute prête. Eh! bien, dans les circonstances actuelles, le

tiroir sera très-souvent vide, et monsieur dépensera beaucoup trop.

Les économies ordonnées par la Chambre ne frappent jamais que sur les

commis à douze cents francs; or, vous serez le commis à douze cents

francs de votre ménage. Vous en rirez, puisque vous aurez amassé,

capitalisé, géré, le tiers de votre fortune pendant long-temps;

semblable à Louis XV qui s’était fait un petit trésor à part, _en cas

de malheur_, disait-il.

Ainsi votre femme parle-t-elle d’économie, ses discours équivaudront

aux variations de la cote bursale. Vous pourrez deviner tous les

progrès de l’amant par les fluctuations financières, et vous aurez tout

concilié: _E sempre bene_.

Si, n’appréciant pas cet excès de confiance, votre femme dissipait

un jour une forte partie de la fortune, d’abord, il serait difficile

que cette prodigalité atteignît au tiers des revenus gardés par vous

depuis dix ans; mais ensuite, la Méditation sur les _Péripéties_ vous

apprendra qu’il y a dans la crise même amenée par les folies de votre

femme d’immenses ressources pour tuer le Minotaure.

Enfin le secret du trésor entassé par vos soins ne doit être connu qu’à

votre mort; et si vous aviez besoin d’y puiser pour venir au secours

de votre femme, vous serez censé toujours avoir joué avec bonheur, ou

avoir emprunté à un ami.

Tels sont les vrais principes en fait de budget conjugal.

* * * * *

La police conjugale a son martyrologe. Nous ne citerons qu’un seul

fait, parce qu’il pourra faire comprendre la nécessité où sont les

maris qui prennent des mesures si acerbes de veiller sur eux-mêmes

autant que sur leurs femmes.

Un vieil avare, demeurant à T..., ville de plaisir, si jamais il en

fut, avait épousé une jeune et jolie femme; et il en était tellement

épris et jaloux que l’amour triompha de l’usure; car il quitta le

commerce pour pouvoir mieux garder sa femme, ne faisant ainsi que

changer d’avarice. J’avoue que je dois la plus grande partie des

observations contenues dans cet essai, sans doute imparfait encore, à

la personne qui a pu jadis étudier cet admirable phénomène conjugal;

et, pour le peindre, il suffira d’un seul trait. Quand il allait à

la campagne, ce mari ne se couchait jamais sans avoir secrètement

ratissé les allées de son parc dans un sens mystérieux, et il avait un

râteau particulier pour le sable de ses terrasses. Il avait fait une

étude particulière des vestiges laissés par les pieds des différentes

personnes de sa maison; et dès le matin, il en allait reconnaître les

empreintes.--Tout ceci est de haute futaie, disait-il à la personne

dont j’ai parlé, en lui montrant son parc, car on ne voit rien dans

les taillis... Sa femme aimait un des plus charmants jeunes gens de

la ville. Depuis neuf ans cette passion vivait, brillante et féconde,

au cœur des deux amants qui s’étaient devinés d’un seul regard, au

milieu d’un bal; et, en dansant, leurs doigts tremblants leur avaient

révélé, à travers la peau parfumée de leurs gants, l’étendue de leur

amour. Depuis ce jour, ils avaient trouvé l’un et l’autre d’immenses

ressources dans les riens dédaignés par les amants heureux. Un jour

le jeune homme amena son seul confident d’un air mystérieux dans un

boudoir où, sur une table et sous des globes de verre, il conservait,

avec plus de soin qu’il n’en aurait eu pour les plus belles pierreries

du monde, des fleurs tombées de la coiffure de sa maîtresse, grâce

à l’emportement de la danse, des brinborions arrachés à des arbres

qu’elle avait touchés dans son parc. Il y avait là jusqu’à l’étroite

empreinte laissée sur une terre argileuse par le pied de cette

femme.--J’entendais, me dit plus tard ce confident, les fortes et

sourdes palpitations de son cœur sonner au milieu du silence que nous

gardâmes devant les richesses de ce musée d’amour. Je levai les yeux

au plafond comme pour confier au ciel un sentiment que je n’osais

exprimer.--Pauvre humanité!... pensais-je...--Madame de... m’a dit

qu’un soir, au bal, on vous avait trouvé presque évanoui dans son

salon de jeu?... lui demandai-je.--Je crois bien, dit-il en voilant le

feu de son regard; je lui avais baisé le bras!...--Mais, ajouta-t-il

en me serrant la main et me lançant un de ces regards qui semblent

presser le cœur, son mari a dans ce moment-ci la goutte bien près de

l’estomac... Quelque temps après, le vieil avare revint à la vie, et

parut avoir fait un nouveau bail; mais, au milieu de sa convalescence,

il se mit au lit un matin, et mourut subitement. Des symptômes de

poison éclatèrent si violemment sur le corps du défunt, que la justice

informa, et les deux amants furent arrêtés. Alors il se passa, devant

la cour d’assises, la scène la plus déchirante qui jamais ait remué le

cœur d’un jury. Dans l’instruction du procès, chacun des deux amants

avait sans détour avoué le crime, et, par une même pensée, s’en était

seul chargé, pour sauver, l’une son amant, l’autre sa maîtresse. Il se

trouva deux coupables là où la justice n’en cherchait qu’un seul. Les

débats ne furent que des démentis qu’ils se donnèrent l’un à l’autre

avec toute la fureur du dévouement de l’amour. Ils étaient réunis pour

la première fois, mais sur le banc des criminels, et séparés par un

gendarme. Ils furent condamnés à l’unanimité par des jurés en pleurs.

Personne, parmi ceux qui eurent le courage barbare de les voir conduire

à l’échafaud, ne peut aujourd’hui parler d’eux sans frissonner. La

religion leur avait arraché le repentir du crime, mais non l’abjuration

de leur amour. L’échafaud fut leur lit nuptial, et ils s’y couchèrent

ensemble dans la longue nuit de la mort.

MÉDITATION XXI

L’ART DE RENTRER CHEZ SOI.

Incapable de maîtriser les bouillants transports de son inquiétude,

plus d’un mari commet la faute d’arriver au logis et d’entrer chez sa

femme pour triompher de sa faiblesse comme ces taureaux d’Espagne qui,

animés par le _banderillo_ rouge, éventrent de leurs cornes furieuses

les chevaux et les matadors, picadors, tauréadors et consorts.

Oh! rentrer d’un air craintif et doux, comme Mascarille qui s’attend

à des coups de bâton, et devient gai comme un pinson en trouvant son

maître de belle humeur!... voilà qui est d’un homme sage!...

--Oui, ma chère amie, je sais qu’en mon absence vous aviez tout pouvoir

de mal faire!... A votre place, une autre aurait peut-être jeté la

maison par les fenêtres, et vous n’avez cassé qu’un carreau! Dieu vous

bénisse de votre clémence. Conduisez-vous toujours ainsi, et vous

pouvez compter sur ma reconnaissance.

Telles sont les idées que doivent trahir vos manières et votre

physionomie; mais, à part, vous dites:--Il est peut-être venu!...

Apporter toujours une figure aimable au logis est une des lois

conjugales qui ne souffrent pas d’exception.

Mais l’art de ne sortir de chez soi que pour y rentrer quand la police

vous a révélé une conspiration, mais savoir rentrer à propos!...

ah! ce sont des enseignements impossibles à formuler. Ici tout est

finesse et tact. Les événements de la vie sont toujours plus féconds

que l’imagination humaine. Aussi nous contenterons-nous d’essayer de

doter ce livre d’une histoire digne d’être inscrite dans les archives

de l’abbaye de Thélême. Elle aura l’immense mérite de vous dévoiler un

nouveau moyen de défense légèrement indiqué par l’un des aphorismes du

professeur, et de mettre en action la morale de la présente Méditation,

seule manière de vous instruire.

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 50 / 59 段