l’existence nous est démontrée dans les asymptotes par la géométrie.
Votre femme tendra toujours à vous minotauriser sans y parvenir.
Semblable à ces nœuds qui ne se serrent jamais si fortement que quand
on les dénoue, elle travaillera dans l’intérêt de votre pouvoir, en
croyant travailler à son indépendance.
Le dernier degré du _bien-jouer_ chez un prince est de persuader à son
peuple qu’il se bat pour lui quand il le fait tuer pour son trône.
Mais bien des maris trouveront une difficulté primitive à l’exécution
de ce plan de campagne. Si la dissimulation de la femme est profonde,
à quels signes reconnaître le moment où elle apercevra les ressorts de
votre longue mystification?
D’abord la Méditation de la Douane et la Théorie du lit ont déjà
développé plusieurs moyens de deviner la pensée féminine; mais nous
n’avons pas la prétention d’épuiser dans ce livre toutes les ressources
de l’esprit humain qui sont immenses. En voici une preuve. Le jour des
Saturnales, les Romains découvraient plus de choses sur le compte de
leurs esclaves en dix minutes qu’ils n’en pouvaient apprendre pendant
le reste de l’année! Il faut savoir créer des Saturnales dans votre
ménage, et imiter Gessler qui, après avoir vu Guillaume Tell abattant
la pomme sur la tête de son enfant, a dû se dire:
--Voilà un homme de qui je dois me défaire, car il ne me manquerait pas
s’il voulait me tuer.
Vous comprenez que si votre femme veut boire du vin de Roussillon,
manger des filets de mouton, sortir à toute heure, et lire
l’Encyclopédie, vous l’y engagerez de la manière la plus pressante.
D’abord elle entrera en défiance contre ses propres désirs en vous
voyant agir en sens inverse de tous vos systèmes précédents. Elle
supposera un intérêt imaginaire à ce revirement de politique, et alors
tout ce que vous lui donnerez de liberté l’inquiétera de manière à
l’empêcher d’en jouir. Quant aux malheurs que pourrait amener ce
changement, l’avenir y pourvoira. En révolution, le premier de tous les
principes est de diriger le mal qu’on ne saurait empêcher, et d’appeler
la foudre par des paratonnerres, pour la conduire dans un puits.
Enfin le dernier acte de la comédie se prépare.
L’amant qui, depuis le jour où le plus faible de tous les _premiers
symptômes_ s’est déclaré chez votre femme jusqu’au moment où la
_révolution conjugale_ s’opère, a voltigé, soit comme figure
matérielle, soit comme être de raison, L’AMANT, appelé d’un signe par
elle, a dit:--Me voilà.
MÉDITATION XIX.
DE L’AMANT.
Nous offrons les maximes suivantes à vos méditations.
Il faudrait désespérer de la race humaine si elles n’avaient été faites
qu’en 1830; mais elles établissent d’une manière si catégorique les
rapports et les dissemblances qui existent entre vous, votre femme et
un amant; elles doivent éclairer si brillamment votre politique, et
vous accuser si juste les forces de l’ennemi, que le magister a fait
toute abnégation d’amour-propre; et si, par hasard, il s’y trouvait une
seule pensée neuve, mettez-la sur le compte du diable qui conseilla
l’ouvrage.
LXV.
Parler d’amour, c’est faire l’amour.
LXVI.
Chez un amant, le désir le plus vulgaire se produit toujours comme
l’élan d’une admiration consciencieuse.
LXVII.
Un amant a toutes les qualités et tous les défauts qu’un mari n’a pas.
LXVIII.
Un amant ne donne pas seulement la vie à tout, il fait aussi oublier la
vie: le mari ne donne la vie à rien.
LXIX.
Toutes les singeries de sensibilité qu’une femme fait abusent toujours
un amant; et, là où un mari hausse nécessairement les épaules, un amant
est en extase.
LXX.
Un amant ne trahit que par ses manières le degré d’intimité auquel il
est arrivé avec une femme mariée.
LXXI.
Une femme ne sait pas toujours pourquoi elle aime. Il est rare qu’un
homme n’ait pas un intérêt à aimer. Un mari doit trouver cette secrète
raison d’égoïsme, car elle sera pour lui le levier d’Archimède.
LXXII.
Un mari de talent ne suppose jamais ouvertement que sa femme a un amant.
LXXIII.
Un amant obéit à tous les caprices d’une femme; et, comme un homme
n’est jamais vil dans les bras de sa maîtresse, il emploiera pour lui
plaire des moyens qui souvent répugnent à un mari.
LXXIV.
Un amant apprend à une femme tout ce qu’un mari lui a caché.
LXXV.
Toutes les sensations qu’une femme apporte à son amant, elle les
échange; elles lui reviennent toujours plus fortes; elles sont aussi
riches de ce qu’elles ont donné que de ce qu’elles ont reçu. C’est un
commerce où presque tous les maris finissent par faire banqueroute.
LXXVI.
Un amant ne parle à une femme que de ce qui peut la grandir; tandis
qu’un mari, même en aimant, ne peut se défendre de donner des conseils,
qui ont toujours un air de blâme.
LXXVII.
Un amant procède toujours de sa maîtresse à lui, c’est le contraire
chez les maris.
LXXVIII.
Un amant a toujours le désir de paraître aimable. Il y a dans ce
sentiment un principe d’exagération qui mène au ridicule, il faut en
savoir profiter.
LXXIX.
Quand un crime est commis, le juge d’instruction sait (sauf le cas d’un
forçat libéré qui assassine au bagne) qu’il n’existe pas plus de cinq
personnes auxquelles il puisse attribuer le coup. Il part de là pour
établir ses conjectures. Un mari doit raisonner comme le juge: il n’a
pas trois personnes à soupçonner dans la société quand il veut chercher
quel est l’amant de sa femme.
LXXX.
Un amant n’a jamais tort.
LXXXI.
L’amant d’une femme mariée vient lui dire:--Madame, vous avez besoin
de repos. Vous avez à donner l’exemple de la vertu à vos enfants. Vous
avez juré de faire le bonheur d’un mari, qui, à quelques défauts près
(et j’en ai plus que lui), mérite votre estime. Eh! bien, il faut
me sacrifier votre famille et votre vie, parce que j’ai vu que vous
aviez une jolie jambe. Qu’il ne vous échappe même pas un murmure; car
un regret est une offense que je punirais d’une peine plus sévère
que celle de la loi contre les épouses adultères. Pour prix de ces
sacrifices, je vous apporte autant de plaisirs que de peines. Chose
incroyable, un amant triomphe!... La forme qu’il donne à son discours
fait tout passer. il ne dit jamais qu’un mot:--J’aime. Un amant est
un héraut qui proclame ou le mérite, ou la beauté, ou l’esprit d’une
femme. Que proclame un mari?
Somme toute, l’amour qu’une femme mariée inspire ou celui qu’elle
ressent est le sentiment le moins flatteur qu’il y ait au monde: chez
elle, c’est une immense vanité; chez son amant, c’est égoïsme. L’amant
d’une femme mariée contracte trop d’obligations pour qu’il se rencontre
trois hommes par siècle qui daignent s’acquitter; il devrait consacrer
toute sa vie à sa maîtresse, qu’il finit toujours par abandonner:
l’un et l’autre le savent, et depuis que les sociétés existent, l’une
a toujours été aussi sublime que l’autre a été ingrat. Une grande
passion excite quelquefois la pitié des juges qui la condamnent; mais
où voyez-vous des passions vraies et durables? Quelle puissance ne
faut-il pas à un mari pour lutter avec succès contre un homme dont les
prestiges amènent une femme à se soumettre à de tels malheurs!
* * * * *
Nous estimons que, règle générale, un mari peut, en sachant bien
employer les moyens de défense que nous avons déjà développés, amener
sa femme jusqu’à l’âge de vingt-sept ans, non pas sans qu’elle ait
choisi d’amant, mais sans qu’elle ait commis le grand crime. Il se
rencontre bien çà et là des hommes qui, doués d’un profond génie
conjugal, peuvent conserver leurs femmes pour eux seuls, corps et
âme, jusqu’à trente ou trente-cinq ans; mais ces exceptions causent
une sorte de scandale et d’effroi. Ce phénomène n’arrive guère qu’en
province, où la vie étant diaphane et les maisons vitrifiées, un homme
s’y trouve armé d’un immense pouvoir. Cette miraculeuse assistance
donnée à un mari par les hommes et par les choses s’évanouit toujours
au milieu d’une ville dont la population monte à deux cent cinquante
mille âmes.
Il serait donc à peu près prouvé que l’âge de trente ans est l’âge
de la vertu. En ce moment critique, une femme devient d’une garde si
difficile que, pour réussir à toujours l’enchaîner dans le paradis
conjugal, il faut en venir à l’emploi des derniers moyens de défense
qui nous restent, et que vont dévoiler l’_Essai sur la Police_, _l’Art
de rentrer chez soi_ et _les Péripéties_.
MÉDITATION XX
ESSAI SUR LA POLICE.
La police conjugale se compose de tous les moyens que vous donnent
les lois, les mœurs, la force et la ruse pour empêcher votre femme
d’accomplir les trois actes qui constituent en quelque sorte la vie de
l’amour: s’écrire, se voir, se parler.
La police se combine plus ou moins avec plusieurs des moyens de défense
que contiennent les Méditations précédentes. L’instinct seul peut
indiquer dans quelles proportions et dans quelles occasions ces divers
éléments doivent être employés. Le système entier a quelque chose
d’élastique: un mari habile devinera facilement comment il faut le
plier, l’étendre, le resserrer. A l’aide de la police, un homme peut
amener sa femme à quarante ans, pure de toute faute.
Nous diviserons ce traité de police en cinq paragraphes:
§ I. DES SOURICIÈRES.
§ II. DE LA CORRESPONDANCE.
§ III. DES ESPIONS.
§ IV. L’INDEX.
§ V. DU BUDGET.
§ I.--DES SOURICIÈRES.
Malgré la gravité de la crise à laquelle arrive un mari, nous
ne supposons pas que l’amant ait complétement acquis _droit de
bourgeoisie_ dans la cité conjugale. Souvent bien des maris se doutent
que leurs femmes ont un amant, et ne savent sur qui, des cinq ou six
élus, dont nous avons parlé, arrêter leurs soupçons. Cette hésitation
provient sans doute d’une infirmité morale, au secours de laquelle le
professeur doit venir.
Fouché avait dans Paris trois ou quatre maisons où venaient les gens
de la plus haute distinction, les maîtresses de ces logis lui étaient
dévouées. Ce dévouement coûtait d’assez fortes sommes à l’État. Le
ministre nommait ces sociétés, dont personne ne se défia, dans le
temps, ses _souricières_. Plus d’une arrestation s’y fit au sortir
d’un bal où la plus brillante compagnie de Paris avait été complice de
l’oratorien.
L’art de présenter quelques fragments de noix grillée, afin de
voir votre femme avancer sa blanche main dans le piége, est
très-circonscrit, car une femme est bien certainement sur ses gardes;
cependant, nous comptons au moins trois genres de souricières:
L’IRRÉSISTIBLE, LA FALLACIEUSE et CELLE A DÉTENTE.
DE L’IRRÉSISTIBLE.
Deux maris étant donnés, et qui seront A, B, sont supposés vouloir
découvrir quels sont les amants de leurs femmes. Nous mettrons le mari
A au centre d’une table chargée des plus belles pyramides de fruits, de
cristaux, de sucreries, de liqueurs, et le mari B sera sur tel point de
ce cercle brillant qu’il vous plaira de supposer. Le vin de Champagne a
circulé, tous les yeux brillent et toutes les langues sont en mouvement.
MARI A. (_Épluchant un marron._) Eh! bien, moi, j’admire les gens
de lettres, mais de loin; je les trouve insupportables, ils ont une
conversation despotique; je ne sais ce qui nous blesse le plus de leurs
défauts ou de leurs qualités, car il semble vraiment que la supériorité
de l’esprit ne serve qu’à mettre en relief leurs défauts et leurs
qualités. Bref!... (_Il gobe son marron._) Les gens de génie sont des
élixirs, si vous voulez, mais il faut en user sobrement.
FEMME B. (_Qui était attentive._) Mais, monsieur A, vous êtes bien
difficile! (_Elle sourit malicieusement._) Il me semble que les sots
ont tout autant de défauts que les gens de talent, à cette différence
près qu’ils ne savent pas se les faire pardonner!...
MARI A. (_Piqué._) Vous conviendrez, au moins, madame, qu’ils ne sont
guère aimables auprès de vous...
FEMME B. (_Vivement._) Qui vous l’a dit?
MARI A. (_Souriant._) Ne vous écrasent-ils pas à toute heure de leur
supériorité? La vanité est si puissante dans leurs âmes, qu’entre vous
et eux il doit y avoir double emploi...
LA MAÎTRESSE de la maison. (_A part à la_ FEMME A.) Tu l’as bien
mérité, ma chère... (_La femme A lève les épaules._)
MARI A. (_Continuant toujours._) Puis l’habitude qu’ils ont de combiner
des idées leur révélant le mécanisme des sentiments, pour eux l’amour
devient purement physique, et l’on sait qu’ils ne brillent pas...
FEMME B. (_Se pinçant les lèvres et interrompant._) Il me semble,
monsieur, que nous sommes seules juges de ce procès-là. Mais, je
conçois que les gens du monde n’aiment pas les gens de lettres!...
Allez, il vous est plus facile de les critiquer que de leur ressembler.
MARI A. (_Dédaigneusement._) Oh! madame, les gens du monde peuvent
attaquer les auteurs du temps présent sans être taxés d’envie. Il y a
tel homme de salon qui, s’il écrivait...
FEMME B. (_Avec chaleur._) Malheureusement pour vous, monsieur,
quelques-uns de vos amis de la Chambre ont écrit des romans, avez-vous
pu les lire?... Mais vraiment, aujourd’hui, il faut faire des
recherches historiques pour la moindre conception, il faut...
MARI B. (_Ne répondant plus à sa voisine, et à part._) Oh! oh! est-ce
que ce serait M. de L. (l’auteur des _Rêves d’une jeune fille_), que
ma femme aimerait... Cela est singulier, je croyais que c’était le
docteur M... Voyons... (_Haut._) Savez-vous, ma chère, que vous avez
raison dans ce que vous dites? (_On rit._) Vraiment, je préférerai
toujours avoir dans mon salon des artistes et des gens de lettres
(_A part_: Quand nous recevrons) à y voir des gens d’autres métiers.
Au moins les artistes parlent de choses qui sont à la portée de tous
les esprits; car, quelle est la personne qui ne se croit pas du goût?
Mais les juges, les avocats, les médecins surtout... ah! j’avoue
que les entendre toujours parler procès et maladie, les deux genres
d’infirmités humaines qui...
FEMME B. (_Quittant sa conversation avec sa voisine pour répondre à son
mari._) Ah! les médecins sont insupportables!...
FEMME A. (_La voisine du mari B, parlant en même temps._) Mais
qu’est-ce que vous dites donc là, mon voisin?..... Vous vous trompez
étrangement. Aujourd’hui, personne ne veut avoir l’air d’être ce
qu’il est: les médecins, puisque vous citez les médecins, s’efforcent
toujours de ne pas s’entretenir de l’art qu’ils professent. Ils parlent
politique, modes, spectacles; racontent, font des livres mieux que
les auteurs même, et il y a loin d’un médecin d’aujourd’hui à ceux de
Molière...
MARI A. (_A part._) Ouais! ma femme aimerait le docteur M...? voilà
qui est particulier. (_Haut._) Cela est possible, ma chère, mais je ne
donnerais pas mon chien à soigner aux médecins qui écrivent.
FEMME A. (_Interrompant son mari._) Cela est injuste; je connais des
gens qui ont cinq à six places, et en qui le gouvernement paraît avoir
assez de confiance; d’ailleurs, il est plaisant, monsieur A., que ce
soit vous qui disiez cela, vous qui faites le plus grand cas du docteur
M...
MARI A. (_A part._) Plus de doute.
LA FALLACIEUSE.
UN MARI. (_Rentrant chez lui._) Ma chère, nous sommes invités par
madame de Fischtaminel au concert qu’elle donnera mardi prochain. Je
comptais y aller pour parler au jeune cousin du ministre qui devait y
chanter; mais il est allé à Frouville, chez sa tante. Que prétends-tu
faire?...
LA FEMME. Mais les concerts m’ennuient à la mort!..... Il faut rester
clouée sur une chaise des heures entières sans rien dire... Tu sais
bien d’ailleurs que nous dînons ce jour-là chez ma mère, et qu’il nous
est impossible de manquer à lui souhaiter sa fête.
LE MARI. (_Négligemment._) Ah! c’est vrai.
(_Trois jours après._)
LE MARI. (_En se couchant._) Tu ne sais pas, mon ange? Demain, je te
laisserai chez ta mère, parce que le comte est revenu de Frouville, et
qu’il sera chez madame de Fischtaminel.
LA FEMME. (_Vivement._) Mais pourquoi irais-tu donc tout seul? Voyez un
peu, moi qui adore la musique!
LA SOURICIÈRE A DÉTENTE.
LA FEMME. Pourquoi vous en allez-vous donc de si bonne heure ce soir?...
LE MARI. (_Mystérieusement._) Ah! c’est pour une affaire d’autant plus
douloureuse, que je ne vois vraiment pas comment je vais faire pour
l’arranger!...
LA FEMME. De quoi s’agit-il donc? Adolphe, tu es un monstre si tu ne me
dis pas ce que tu vas faire...
LE MARI. Ma chère, cet étourdi de Prosper Magnan a un duel avec
monsieur de Fontanges à propos d’une fille d’Opéra..... Qu’as-tu
donc?...
LA FEMME. Rien... Il fait très-chaud ici. Ensuite, je ne sais pas d’où
cela peut venir..... mais pendant toute la journée..... il m’a monté
des feux au visage...
LE MARI. (_A part._) Elle aime monsieur de Fontanges! (_Haut._)
Célestine! (_Il crie plus fort._) Célestine, accourez donc, madame se
trouve mal!...
Vous comprenez qu’un mari d’esprit doit trouver mille manières de
tendre ces trois espèces de souricières.
§ II.--DE LA CORRESPONDANCE.
Écrire une lettre et la faire jeter à la poste; recevoir la réponse,
la lire et la brûler; voilà la correspondance réduite à sa plus simple
expression.
Cependant examinez quelles immenses ressources la civilisation, nos
mœurs et l’amour ont mises à la disposition des femmes pour soustraire
ces actes matériels à la pénétration maritale.
La boîte inexorable qui tend une bouche ouverte à tous venants reçoit
sa pâture budgétaire de toutes mains.
Il y a l’invention fatale des _bureaux restants_.
Un amant trouve dans le monde cent charitables personnes, masculines ou
féminines, qui, à charge de revanche, glisseront le doux billet dans la
main amoureuse et intelligente de sa belle maîtresse.
La correspondance est un Protée. Il y a des encres sympathiques, et un
jeune célibataire nous a confié avoir écrit une lettre sur la garde
blanche d’un livre nouveau qui, demandé au libraire par le mari, est
arrivé entre les mains de sa maîtresse, prévenue la veille de cette
ruse adorable.
La femme amoureuse qui redoutera la jalousie d’un mari écrira, lira des
billets-doux pendant le temps consacré à ces mystérieuses occupations
pendant lesquelles le mari le plus tyrannique est obligé de la laisser
libre.
Enfin les amants ont tous l’art de créer une télégraphie particulière
dont les capricieux signaux sont bien difficiles à comprendre. Au
bal, une fleur bizarrement placée dans la coiffure; au spectacle, un
mouchoir déplié sur le devant de la loge; une démangeaison au nez, la
couleur particulière d’une ceinture, un chapeau mis ou ôté, une robe
portée plutôt que telle autre, une romance chantée dans un concert, ou
des notes particulières touchées au piano; un regard fixé sur un point
convenu, tout, depuis l’orgue de Barbarie qui passe sous vos fenêtres
et qui s’en va si l’on ouvre une persienne, jusqu’à l’annonce d’un
cheval à vendre insérée dans le journal, et même jusqu’à _vous_, tout
sera correspondance.
En effet, combien de fois une femme n’aura-t-elle pas prié
malicieusement son mari de lui faire telle commission, d’aller à tel
magasin, dans telle maison, en ayant prévenu son amant que votre
présence à tel endroit est un oui ou un non.
Ici le professeur avoue à sa honte qu’il n’existe aucun moyen
d’empêcher deux amants de correspondre. Mais le machiavélisme marital
se relève plus fort de cette impuissance qu’il ne l’a jamais été
d’aucun moyen coërcitif.
Une convention qui doit rester sacrée entre les époux est celle par
laquelle ils se jurent l’un à l’autre de respecter le cachet de leurs
lettres respectives. Celui-là est un mari habile qui consacre ce
principe en entrant en ménage, et qui sait y obéir consciencieusement.
En laissant à une femme une liberté illimitée d’écrire et de recevoir
des lettres, vous vous ménagez le moyen d’apprendre le moment où elle
correspondra avec son amant.
Mais en supposant que votre femme se défiât de vous, et qu’elle couvrît
des ombres les plus impénétrables les ressorts employés à vous dérober
sa correspondance, n’est-ce pas ici le lieu de déployer cette puissance
intellectuelle dont nous vous avons armés dans la Méditation de la
Douane? L’homme qui ne voit pas quand sa femme a écrit à son amant ou
quand elle en a reçu une réponse est un mari incomplet.
L’étude profonde que vous devez faire des mouvements, des actions,
des gestes, des regards de votre femme, sera peut-être pénible et
fatigante, mais elle durera peu; car il ne s’agit que de découvrir
quand votre femme et son amant correspondent et de quelle manière.
Nous ne pouvons pas croire qu’un mari, fût-il d’une médiocre
intelligence, ne sache pas deviner cette manœuvre féminine quand il
soupçonne qu’elle a lieu.
Maintenant jugez, par une seule aventure, de tous les moyens de police
et de répression que vous offre la correspondance.
Un jeune avocat auquel une passion frénétique révéla quelques-uns des
principes consacrés dans cette importante partie de notre ouvrage,
avait épousé une jeune personne de laquelle il était faiblement aimé
(ce qu’il considéra comme un très-grand bonheur); et, au bout d’une
année de mariage, il s’aperçut que sa chère Anna (elle s’appelait Anna)
aimait le premier commis d’un agent de change.
Adolphe était un jeune homme de vingt-cinq ans environ, d’une jolie
figure, aimant à s’amuser comme tous les célibataires possibles. Il
était économe, propre, avait un cœur excellent, montait bien à cheval,
parlait spirituellement, tenait de fort beaux cheveux noirs toujours
frisés, et sa mise ne manquait pas d’élégance. Bref, il aurait fait
honneur et profit à une duchesse. L’avocat était laid, petit, trapu,
carré, chafouin et mari. Anna, belle si grande, avait des yeux fendus
en amande, le teint blanc, et les traits délicats. Elle était tout
amour, et la passion animait son regard d’une expression magique.
Elle appartenait à une famille pauvre, maître Lebrun avait douze
mille livres de rente. Tout est expliqué. Un soir, Lebrun rentre
chez lui d’un air visiblement abattu. Il passe dans son cabinet pour
y travailler; mais il revient aussitôt chez sa femme en grelottant;
car il a la fièvre, et ne tarde pas à se mettre au lit. Il gémit,
déplore ses clients, et surtout une pauvre veuve dont il devait, le
lendemain même, sauver la fortune par une transaction. Le rendez-vous
était pris avec les gens d’affaires, et il se sentait hors d’état d’y
aller. Après avoir sommeillé un quart d’heure, il se réveille, et,
d’une voix faible, prie sa femme d’écrire à l’un de ses amis intimes
de le remplacer dans la conférence qui a lieu le lendemain. Il dicte
une longue lettre, et suit du regard l’espace que prennent ses phrases
sur le papier. Quand il fallut commencer le recto du second feuillet,
l’avocat était en train de peindre à son confrère la joie que sa
cliente aurait si la transaction était signée, et le fatal recto
commençait par ces mots:
_Mon bon ami, allez, ah! allez aussitôt chez madame de Vernon; vous
y serez attendu bien impatiemment. Elle demeure rue du Sentier, n. 7.
Pardonnez-moi de vous en dire si peu, mais je compte sur votre
admirable sens pour deviner ce que je ne puis expliquer._
_Tout à vous._