Mais autant cette méthode est pernicieuse aux jeunes époux, autant elle

est salutaire et convenable pour ceux qui atteignent à la vingtième

année de leur mariage. Le mari et la femme font alors bien plus

commodément les duos que nécessitent leurs catarrhes respectifs. Ce

sera quelquefois à la plainte que leur arrachent, soit un rhumatisme,

soit une goutte opiniâtre, ou même à la demande d’une prise de tabac,

qu’ils pourront devoir les laborieux bienfaits d’une nuit animée par

un reflet de leurs premières amours, si toutefois la toux n’est pas

inexorable.

Nous n’avons pas jugé à propos de mentionner les exceptions qui,

parfois, autorisent un mari à user des deux lits jumeaux. C’est des

calamités à subir. Cependant l’opinion de Bonaparte était qu’une fois

qu’il y avait eu _échange d’âme et de transpiration_ (telles sont ses

paroles), rien, pas même la maladie, ne devait séparer les époux. Cette

matière est trop délicate pour qu’il soit possible de la soumettre à

des principes.

Quelques têtes étroites pourront objecter aussi qu’il existe plusieurs

familles patriarcales dont la jurisprudence érotique est inébranlable

sur l’article des alcôves à deux lits, et qu’on y est heureux _de père

en fils_. Mais, pour toute réponse, l’auteur déclare qu’il connaît

beaucoup de gens très-respectables qui passent leur vie à aller voir

jouer au billard.

Ce mode de coucher doit donc être désormais jugé pour tous les bons

esprits, et nous allons passer à la seconde manière dont s’organise une

couche nuptiale.

§ II.--DES CHAMBRES SÉPARÉES.

Il n’existe pas en Europe cent maris par nation qui possèdent assez

bien la science du mariage, ou de la vie, si l’on veut, pour pouvoir

habiter un appartement séparé de celui de leurs femmes.

Savoir mettre en pratique ce système!... c’est le dernier degré de la

puissance intellectuelle et virile.

Deux époux qui habitent des appartements séparés ont, ou divorcé, ou su

trouver le bonheur. Ils s’exècrent ou ils s’adorent.

Nous n’entreprendrons pas de déduire ici les admirables préceptes de

cette théorie, dont le but est de rendre la constance et la fidélité

une chose facile et délicieuse. Cette réserve est respect, et non pas

impuissance en l’auteur. Il lui suffit d’avoir proclamé que, par ce

système seul, deux époux peuvent réaliser les rêves de tant de belles

âmes: il sera compris de tous les fidèles.

Quant aux profanes!... il aura bientôt fait justice de leurs

interrogations curieuses, en leur disant que le but de cette

institution est de donner le bonheur à une seule femme. Quel est celui

d’entre eux qui voudrait priver la société de tous les talents dont il

se croit doué, au profit de qui?... d’une femme!... Cependant rendre

sa compagne heureuse est le plus beau titre de gloire à produire à

la vallée de Josaphat, puisque, selon la Genèse, Ève n’a pas été

satisfaite du paradis terrestre. Elle y a voulu goûter le fruit

défendu, éternel emblème de l’adultère.

Mais il existe une raison péremptoire qui nous interdit de développer

cette brillante théorie. Elle serait un hors-d’œuvre en cet ouvrage.

Dans la situation où nous avons supposé que se trouvait un ménage,

l’homme assez imprudent pour coucher loin de sa femme ne mériterait

même pas de pitié pour un malheur qu’il aurait appelé.

Résumons-nous donc.

Tous les hommes ne sont pas assez puissants pour entreprendre d’habiter

un appartement séparé de celui de leurs femmes; tandis que tous les

hommes peuvent se tirer tant bien que mal des difficultés qui existent

à ne faire qu’un seul lit.

Nous allons donc nous occuper de résoudre les difficultés que des

esprits superficiels pourraient apercevoir dans ce dernier mode, pour

lequel notre prédilection est visible.

Mais que ce paragraphe, en quelque sorte muet, abandonné par nous

aux commentaires de plus d’un ménage, serve de piédestal à la figure

imposante de Lycurgue, celui des législateurs antiques à qui les

Grecs durent les pensées les plus profondes sur le mariage. Puisse

son système être compris par les générations futures! Et si les mœurs

modernes comportent trop de mollesse pour l’adopter tout entier, que

du moins elles s’imprègnent du robuste esprit de cette admirable

législation.

§ III.--D’UN SEUL ET MÊME LIT.

Par une nuit du mois de décembre, le grand Frédéric, ayant contemplé le

ciel dont toutes les étoiles distillaient cette lumière vive et pure

qui annonce un grand froid, s’écria: «Voilà un temps qui vaudra bien

des soldats à la Prusse!...»

Le roi exprimait là, dans une seule phrase, l’inconvénient principal

que présente la cohabitation constante des époux. Permis à Napoléon

et à Frédéric d’estimer plus ou moins une femme suivant le nombre de

ses enfants; mais un mari de talent doit, d’après les maximes de la

Méditation XIIIe, ne considérer la fabrication d’un enfant que comme un

moyen de défense, et c’est à lui de savoir s’il est nécessaire de le

prodiguer.

Cette observation mène à des mystères auxquels la Muse physiologique

doit se refuser. Elle a bien consenti à entrer dans les chambres

nuptiales quand elles sont inhabitées; mais, vierge et prude, elle

rougit à l’aspect des jeux de l’amour.

Puisque c’est à cet endroit du livre que la Muse s’avise de porter

de blanches mains à ses yeux pour ne plus rien voir, comme une jeune

fille, à travers les interstices ménagés entre ses doigts effilés, elle

profitera de cet accès de pudeur pour faire une réprimande à nos mœurs.

En Angleterre, la chambre nuptiale est un lieu sacré. Les deux époux

seuls ont le privilége d’y entrer, et même plus d’une lady fait,

dit-on, son lit elle-même. De toutes les manies d’outre-mer pourquoi

la seule que nous ayons dédaignée est-elle précisément celle dont la

grâce et le mystère auraient dû plaire à toutes les âmes tendres du

continent? Les femmes délicates condamnent l’impudeur avec laquelle on

introduit en France les étrangers dans le sanctuaire du mariage. Pour

nous, qui avons énergiquement anathématisé les femmes qui promènent

leur grossesse avec emphase, notre opinion n’est pas douteuse. Si nous

voulons que le célibat respecte le mariage, il faut aussi que les gens

mariés aient des égards pour l’inflammabilité des garçons.

Coucher toutes les nuits avec sa femme peut paraître, il faut l’avouer,

l’acte de la fatuité la plus insolente.

Bien des maris vont se demander comment un homme qui a la prétention de

perfectionner le mariage ose prescrire à un époux un régime qui serait

la perte d’un amant.

Cependant telle est la décision du docteur ès arts et sciences

conjugales.

D’abord, à moins de prendre la résolution de ne jamais coucher chez

soi, ce parti est le seul qui reste à un mari, puisque nous avons

démontré les dangers des deux systèmes précédents. Nous devons donc

essayer de prouver que cette dernière manière de se coucher offre

plus d’avantages et moins d’inconvénients que les deux premières,

relativement à la crise dans laquelle se trouve un ménage.

Nos observations sur les lits jumeaux ont dû apprendre aux maris

qu’ils sont en quelque sorte obligés d’être toujours montés au degré

de chaleur qui régit l’harmonieuse organisation de leurs femmes: or il

nous semble que cette parfaite égalité de sensations doit s’établir

assez naturellement sous la blanche égide qui les couvre de son lin

protecteur; et c’est déjà un immense avantage.

En effet, rien n’est plus facile que de vérifier à toute heure le

degré d’amour et d’expansion auquel une femme arrive quand le même

oreiller reçoit les têtes des deux époux.

L’homme (nous parlons ici de l’espèce) marche avec un bordereau

toujours fait, qui accuse net et sans erreur la somme de sensualité

dont il est porteur. Ce mystérieux _gynomètre_ est tracé dans le creux

de la main. La main est effectivement celui de nos organes qui traduit

le plus immédiatement nos affections sensuelles. La _chirologie_ est un

cinquième ouvrage que je lègue à mes successeurs, car je me contenterai

de n’en faire apercevoir ici que les éléments utiles à mon sujet.

La main est l’instrument essentiel du toucher. Or le toucher est

le sens qui remplace le moins imparfaitement tous les autres, par

lesquels il n’est jamais suppléé. La main ayant seule exécuté tout ce

que l’homme a conçu jusqu’ici, elle est en quelque sorte l’_action_

même. La somme entière de notre force passe par elle, et il est à

remarquer que les hommes à puissante intelligence ont presque tous eu

de belles mains, dont la perfection est le caractère distinctif d’une

haute destinée. Jésus-Christ a fait tous ses miracles par l’imposition

des mains. La main transsude la vie, et partout où elle se pose, elle

laisse des traces d’un pouvoir magique; aussi est-elle de moitié

dans tous les plaisirs de l’amour. Elle accuse au médecin tous les

mystères de notre organisme. Elle exhale, plus qu’une autre partie

du corps, les fluides nerveux ou la substance inconnue qu’il faut

appeler _volonté_ à défaut d’autre terme. L’œil peut peindre l’état

de notre âme; mais la main trahit tout à la fois les secrets du corps

et ceux de la pensée. Nous acquérons la faculté d’imposer silence à

nos yeux, à nos lèvres, à nos sourcils et au front; mais la main ne

dissimule pas, et rien dans nos traits ne saurait se comparer pour la

richesse de l’expression. Le froid et le chaud dont elle est passible

ont de si imperceptibles nuances, qu’elles échappent aux sens des gens

irréfléchis; mais un homme sait les distinguer, pour peu qu’il se soit

adonné à l’anatomie des sentiments et des choses de la vie humaine.

Ainsi la main a mille manières d’être sèche, humide, brûlante, glacée,

douce, rêche, onctueuse. Elle palpite, elle se lubrifie, s’endurcit,

s’amollit. Enfin, elle offre un phénomène inexplicable qu’on est tenté

de nommer l’_incarnation de la pensée_. Elle fait le désespoir du

sculpteur et du peintre quand ils veulent exprimer le changeant dédale

de ses mystérieux linéaments. Tendre la main à un homme, c’est le

sauver. Elle sert de gage à tous nos sentiments. De tout temps les

sorcières ont voulu lire nos destinées futures dans ses lignes qui

n’ont rien de fantastique et qui correspondent aux principes de la vie

et du caractère. En accusant un homme de manquer de tact, une femme

le condamne sans retour. On dit enfin: la main de la justice, la main

de Dieu; puis, un coup de main quand on veut exprimer une entreprise

hardie.

Apprendre à connaître les sentiments par les variations atmosphériques

de la main que, presque toujours, une femme abandonne sans défiance,

est une étude moins ingrate et plus sûre que celle de la physionomie.

Ainsi vous pouvez, en acquérant cette science, vous armer d’un grand

pouvoir, et vous aurez un fil qui vous guidera dans le labyrinthe des

cœurs les plus impénétrables. Voilà votre cohabitation acquittée de

bien des fautes, et riche de bien des trésors.

Maintenant, croyez-vous de bonne foi que vous êtes obligé d’être un

Hercule, parce que vous couchez tous les soirs avec votre femme?...

Niaiserie! Dans la situation où il se trouve, un mari adroit possède

bien plus de ressources pour se tirer d’affaire que madame de Maintenon

n’en avait quand elle était obligée de remplacer un plat par la

narration d’une histoire!

Buffon et quelques physiologistes prétendent que nos organes sont

beaucoup plus fatigués par le désir que par les jouissances les plus

vives. En effet, le désir ne constitue-t-il pas une sorte de possession

intuitive? N’est-il pas à l’action visible ce que les accidents de la

vie intellectuelle dont nous jouissons pendant le sommeil sont aux

événements de notre vie matérielle? Cette énergique _appréhension_ des

choses ne nécessite-t-elle pas un mouvement intérieur plus puissant

que ne l’est celui du fait extérieur? Si nos gestes ne sont que la

manifestation d’actes accomplis déjà par notre pensée, jugez combien

des désirs souvent répétés doivent consommer de fluides vitaux? Mais

les passions, qui ne sont que des masses de désirs, ne sillonnent-elles

pas de leurs foudres les figures des ambitieux, des joueurs, et n’en

usent-elles pas les corps avec une merveilleuse promptitude?

Alors ces observations doivent contenir les germes d’un mystérieux

système, également protégé par Platon et par Épicure; nous

l’abandonnons à vos méditations, couvert du voile des statues

égyptiennes.

Mais la plus grande erreur que puissent commettre les hommes est de

croire que l’amour ne réside que dans ces moments fugitifs qui, selon

la magnifique expression de Bossuet, ressemblent, dans notre vie, à des

clous semés sur une muraille: ils paraissent nombreux à l’œil; mais

qu’on les rassemble, ils tiendront dans la main.

L’amour se passe presque toujours en conversations. Il n’y a qu’une

seule chose d’inépuisable chez un amant, c’est la bonté, la grâce et

la délicatesse. Tout sentir, tout deviner, tout prévenir; faire des

reproches sans affliger la tendresse; désarmer un présent de tout

orgueil; doubler le prix d’un procédé par des formes ingénieuses;

mettre la flatterie dans les actions et non en paroles; se faire

entendre plutôt que de saisir vivement; toucher sans frapper; mettre

de la caresse dans les regards et jusque dans le son de la voix; ne

jamais embarrasser; amuser sans offenser le goût; toujours chatouiller

le cœur; parler à l’âme... Voilà tout ce que les femmes demandent,

elles abandonneront les bénéfices de toutes les nuits de Messaline pour

vivre avec un être qui leur prodiguera ces caresses d’âme dont elles

sont si friandes, et qui ne coûtent rien aux hommes, si ce n’est un peu

d’attention.

Ces lignes renferment la plus grande partie des secrets du lit nuptial.

Il y a peut-être des plaisants qui prendront cette longue définition

de la politesse pour celle de l’amour, tandis que ce n’est, à tout

prendre, que la recommandation de traiter votre femme comme vous

traiteriez le ministre de qui dépend la place que vous convoitez.

J’entends des milliers de voix crier que cet ouvrage plaide plus

souvent la cause des femmes que celle des maris;

Que la plupart des femmes sont indignes de ces soins délicats, et

qu’elles en abuseraient;

Qu’il y a des femmes portées au libertinage, lesquelles ne

s’accommoderaient pas beaucoup de ce qu’elles appelleraient des

mystifications;

Qu’elles sont tout vanité et ne pensent qu’aux chiffons;

Qu’elles ont des entêtements vraiment inexplicables;

Qu’elles se fâcheraient quelquefois d’une attention;

Qu’elles sont sottes, ne comprennent rien, ne valent rien, etc.

En réponse à toutes ces clameurs nous inscrirons ici cette phrase, qui,

mise entre deux lignes blanches, aura peut-être l’air d’une pensée,

pour nous servir d’une expression de Beaumarchais.

LXIV.

La femme est pour son mari ce que son mari l’a faite.

* * * * *

Avoir un truchement fidèle qui traduise avec une vérité profonde les

sentiments d’une femme, la rendre l’espion d’elle-même, se tenir à la

hauteur de sa température en amour, ne pas la quitter, pouvoir écouter

son sommeil, éviter tous les contre-sens qui perdent tant de mariages,

sont les raisons qui doivent faire triompher le lit unique sur les deux

autres modes d’organiser la couche nuptiale.

Comme il n’existe pas de bienfait sans charge, vous êtes tenu de savoir

dormir avec élégance, de conserver de la dignité sous le madras, d’être

poli, d’avoir le sommeil léger, de ne pas trop tousser, et d’imiter les

auteurs modernes, qui font plus de préfaces que de livres.

MÉDITATION XVIII.

DES RÉVOLUTIONS CONJUGALES.

Il arrive toujours un moment où les peuples et les femmes, même

les plus stupides, s’aperçoivent qu’on abuse de leur innocence. La

politique la plus habile peut bien tromper long-temps, mais les hommes

seraient trop heureux si elle pouvait tromper toujours, il y aurait

bien du sang d’épargné chez les peuples et dans les ménages.

Cependant espérons que les moyens de défense, consignés dans les

Méditations précédentes, suffiront à une certaine quantité de maris

pour se tirer des pattes du Minotaure!

Oh! accordez au docteur que plus d’un amour, sourdement conspiré,

périra sous les coups de l’Hygiène, ou s’amortira grâce à la Politique

Maritale. Oui (erreur consolante!), plus d’un amant sera chassé par les

Moyens Personnels, plus d’un mari saura couvrir d’un voile impénétrable

les ressorts de son machiavélisme, et plus d’un homme réussira mieux

que l’ancien philosophe qui s’écria:--«_Nolo coronari!_»

Mais, nous sommes malheureusement forcés de reconnaître une triste

vérité. Le despotisme a sa sécurité, elle est semblable à cette heure

qui précède les orages et dont le silence permet au voyageur, couché

sur l’herbe jaunie, d’entendre à un mille de distance le chant d’une

cigale. Un matin donc, une femme honnête, et la plus grande partie des

nôtres l’imitera, découvre d’un œil d’aigle les savantes manœuvres qui

l’ont rendue la victime d’une politique infernale. Elle est d’abord

toute furieuse d’avoir eu si long-temps de la vertu. A quel âge, à

quel jour se fera cette terrible révolution?... Cette question de

chronologie dépend entièrement du génie de chaque mari; car tous ne

sont pas appelés à mettre en œuvre avec le même talent les préceptes de

notre évangile conjugal.

--Il faut aimer bien peu, s’écriera l’épouse mystifiée, pour se livrer

à de semblables calculs!... Quoi! depuis le premier jour, il m’a

toujours soupçonnée!--C’est monstrueux, une femme ne serait pas capable

d’un art si cruellement perfide!

Voilà le thème. Chaque mari peut deviner les variations qu’y apportera

le caractère de la jeune Euménide dont il aura fait sa compagne.

Une femme ne s’emporte pas alors. Elle se tait et dissimule. Sa

vengeance sera mystérieuse. Seulement, vous n’aviez que ses hésitations

à combattre depuis la crise où nous avons supposé que vous arriviez à

l’expiration de la Lune de Miel; tandis que maintenant vous aurez à

lutter contre une résolution. Elle a décidé de se venger. Dès ce jour,

pour vous, son masque est de bronze comme son cœur. Vous lui étiez

indifférent, vous allez lui devenir insensiblement insupportable. La

guerre civile ne commencera qu’au moment où, semblable à la goutte

d’eau qui fait déborder un verre plein, un événement, dont le plus ou

le moins de gravité nous semble difficile à déterminer, vous aura rendu

odieux. Le laps de temps qui doit s’écouler entre cette heure dernière,

terme fatal de votre bonne intelligence, et le jour où votre femme

s’est aperçue de vos menées, est cependant assez considérable pour vous

permettre d’exécuter une série de moyens de défense que nous allons

développer.

Jusqu’ici vous n’avez protégé votre honneur que par les jeux d’une

puissance entièrement occulte. Désormais les rouages de vos machines

conjugales seront à jour. Là où vous préveniez naguère le crime,

maintenant il faudra frapper. Vous avez débuté par négocier, et vous

finissez par monter à cheval, sabre en main, comme un gendarme de

Paris. Vous ferez caracoler votre coursier, vous brandirez votre sabre,

vous crierez à tue-tête et vous tâcherez de dissiper l’émeute sans

blesser personne.

De même que l’auteur a dû trouver une transition pour passer des

moyens occultes aux moyens patents, de même il est nécessaire à un

mari de justifier le changement assez brusque de sa politique; car en

mariage comme en littérature l’art est tout entier dans la grâce des

transitions. Pour vous, celle-ci est de la plus haute importance. Dans

quelle affreuse position ne vous placeriez-vous pas, si votre femme

avait à se plaindre de votre conduite en ce moment le plus critique

peut-être de la vie conjugale?...

Il faut donc trouver un moyen de justifier la tyrannie secrète de votre

première politique; un moyen qui prépare l’esprit de votre femme à

l’acerbité des mesures que vous allez prendre; un moyen qui, loin de

vous faire perdre son estime, vous la concilie; un moyen qui vous rende

digne de pardon, qui vous restitue même quelque peu de ce charme par

lequel vous la séduisiez avant votre mariage....

Mais à quelle politique demander cette ressource?... Existerait-elle?...

--Oui.

Mais quelle adresse, quel tact, quel art de la scène, un mari ne

doit-il pas posséder pour déployer les richesses mimiques du trésor

que nous allons lui ouvrir! Pour jouer la passion dont le feu va vous

renouveler, il faut toute la profondeur de Talma!...

Cette passion est la JALOUSIE.

--Mon mari est jaloux. Il l’était dès le commencement de mon

mariage.... Il me cachait ce sentiment par un raffinement de

délicatesse. Il m’aime donc encore?... Je vais pouvoir le mener!...

Voilà les découvertes qu’une femme doit faire successivement, d’après

les adorables scènes de la comédie que vous vous amuserez à jouer; et

il faudrait qu’un homme du monde fût bien sot, pour ne pas réussir à

faire croire à une femme ce qui la flatte.

Avec quelle perfection d’hypocrisie ne devez-vous pas coordonner

les actes de votre conduite de manière à éveiller la curiosité de

votre femme, à l’occuper d’une étude nouvelle, à la promener dans le

labyrinthe de vos pensées!...

Acteurs sublimes, devinez-vous les réticences diplomatiques, les gestes

rusés, les paroles mystérieuses, les regards à doubles flammes qui

amèneront un soir votre femme à essayer de vous arracher le secret de

votre passion?

Oh! rire dans sa barbe en faisant des yeux de tigre; ne pas mentir et

ne pas dire la vérité; se saisir de l’esprit capricieux d’une femme, et

lui laisser croire qu’elle vous tient quand vous allez la serrer dans

un collier de fer!... Oh! comédie sans public, jouée de cœur à cœur, et

où vous vous applaudissez tous deux d’un succès certain!....

C’est elle qui vous apprendra que vous êtes jaloux; qui vous démontrera

qu’elle vous connaît mieux que vous ne vous connaissez vous-même; qui

vous prouvera l’inutilité de vos ruses, qui vous défiera peut-être.

Elle triomphe avec ivresse de la supériorité qu’elle croit avoir sur

vous; vous vous ennoblissez à ses yeux; car elle trouve votre conduite

toute naturelle. Seulement votre défiance était inutile: si elle

voulait vous trahir, qui l’en empêcherait?....

Puis un soir la passion vous emportera, et, trouvant un prétexte dans

une bagatelle, vous ferez une scène, pendant laquelle votre colère vous

arrachera le secret des extrémités auxquelles vous arriverez. Voilà la

promulgation de notre nouveau code.

Ne craignez pas qu’une femme se fâche, elle a besoin de votre jalousie.

Elle appellera même vos rigueurs. D’abord parce qu’elle y cherchera la

justification de sa conduite; puis elle trouvera d’immenses bénéfices

à jouer dans le monde le rôle d’une victime: n’aura-t-elle pas de

délicieuses commisérations à recueillir? Ensuite elle s’en fera une

arme contre vous-même, espérant s’en servir pour vous attirer dans un

piége.

Elle y voit distinctement mille plaisirs de plus dans l’avenir de ses

trahisons, et son imagination sourit à toutes les barrières dont vous

l’entourez: ne faudra-t-il pas les sauter?

La femme possède mieux que nous l’art d’analyser les deux sentiments

humains dont elle s’arme contre nous ou dont elle est victime. Elles

ont l’instinct de l’amour, parce qu’il est toute leur vie, et de la

jalousie parce que c’est à peu près le seul moyen qu’elles aient de

nous gouverner. Chez elle la jalousie est un sentiment vrai, il est

produit par l’instinct de la conservation; il renferme l’alternative

de vivre ou mourir. Mais, chez l’homme, cette affection presque

indéfinissable est toujours un contre-sens quand il ne s’en sert pas

comme d’un moyen.

Avoir de la jalousie pour une femme dont on est aimé constitue de

singuliers vices de raisonnement. Nous sommes aimés ou nous ne le

sommes pas: placée à ces deux extrêmes, la jalousie est un sentiment

inutile en l’homme; elle ne s’explique peut-être pas plus que la peur,

et peut-être la jalousie est-elle la peur en amour. Mais ce n’est pas

douter de sa femme, c’est douter de soi-même.

Être jaloux, c’est tout à la fois le comble de l’égoïsme,

l’amour-propre en défaut, et l’irritation d’une fausse vanité. Les

femmes entretiennent avec un soin merveilleux ce sentiment ridicule,

parce qu’elles lui doivent des cachemires, l’argent de leur toilette,

des diamants, et que, pour elles, c’est le thermomètre de leur

puissance. Aussi, si vous ne paraissiez pas aveuglé par la jalousie,

votre femme se tiendrait-elle sur ses gardes; car il n’existe qu’un

seul piége dont elle ne se défiera pas, c’est celui qu’elle se tendra

elle-même.

Ainsi une femme doit devenir facilement la dupe d’un mari assez habile

pour donner à l’inévitable révolution qui se fait tôt ou tard en elle

la savante direction que nous venons d’indiquer.

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 48 / 59 段