est salutaire et convenable pour ceux qui atteignent à la vingtième
année de leur mariage. Le mari et la femme font alors bien plus
commodément les duos que nécessitent leurs catarrhes respectifs. Ce
sera quelquefois à la plainte que leur arrachent, soit un rhumatisme,
soit une goutte opiniâtre, ou même à la demande d’une prise de tabac,
qu’ils pourront devoir les laborieux bienfaits d’une nuit animée par
un reflet de leurs premières amours, si toutefois la toux n’est pas
inexorable.
Nous n’avons pas jugé à propos de mentionner les exceptions qui,
parfois, autorisent un mari à user des deux lits jumeaux. C’est des
calamités à subir. Cependant l’opinion de Bonaparte était qu’une fois
qu’il y avait eu _échange d’âme et de transpiration_ (telles sont ses
paroles), rien, pas même la maladie, ne devait séparer les époux. Cette
matière est trop délicate pour qu’il soit possible de la soumettre à
des principes.
Quelques têtes étroites pourront objecter aussi qu’il existe plusieurs
familles patriarcales dont la jurisprudence érotique est inébranlable
sur l’article des alcôves à deux lits, et qu’on y est heureux _de père
en fils_. Mais, pour toute réponse, l’auteur déclare qu’il connaît
beaucoup de gens très-respectables qui passent leur vie à aller voir
jouer au billard.
Ce mode de coucher doit donc être désormais jugé pour tous les bons
esprits, et nous allons passer à la seconde manière dont s’organise une
couche nuptiale.
§ II.--DES CHAMBRES SÉPARÉES.
Il n’existe pas en Europe cent maris par nation qui possèdent assez
bien la science du mariage, ou de la vie, si l’on veut, pour pouvoir
habiter un appartement séparé de celui de leurs femmes.
Savoir mettre en pratique ce système!... c’est le dernier degré de la
puissance intellectuelle et virile.
Deux époux qui habitent des appartements séparés ont, ou divorcé, ou su
trouver le bonheur. Ils s’exècrent ou ils s’adorent.
Nous n’entreprendrons pas de déduire ici les admirables préceptes de
cette théorie, dont le but est de rendre la constance et la fidélité
une chose facile et délicieuse. Cette réserve est respect, et non pas
impuissance en l’auteur. Il lui suffit d’avoir proclamé que, par ce
système seul, deux époux peuvent réaliser les rêves de tant de belles
âmes: il sera compris de tous les fidèles.
Quant aux profanes!... il aura bientôt fait justice de leurs
interrogations curieuses, en leur disant que le but de cette
institution est de donner le bonheur à une seule femme. Quel est celui
d’entre eux qui voudrait priver la société de tous les talents dont il
se croit doué, au profit de qui?... d’une femme!... Cependant rendre
sa compagne heureuse est le plus beau titre de gloire à produire à
la vallée de Josaphat, puisque, selon la Genèse, Ève n’a pas été
satisfaite du paradis terrestre. Elle y a voulu goûter le fruit
défendu, éternel emblème de l’adultère.
Mais il existe une raison péremptoire qui nous interdit de développer
cette brillante théorie. Elle serait un hors-d’œuvre en cet ouvrage.
Dans la situation où nous avons supposé que se trouvait un ménage,
l’homme assez imprudent pour coucher loin de sa femme ne mériterait
même pas de pitié pour un malheur qu’il aurait appelé.
Résumons-nous donc.
Tous les hommes ne sont pas assez puissants pour entreprendre d’habiter
un appartement séparé de celui de leurs femmes; tandis que tous les
hommes peuvent se tirer tant bien que mal des difficultés qui existent
à ne faire qu’un seul lit.
Nous allons donc nous occuper de résoudre les difficultés que des
esprits superficiels pourraient apercevoir dans ce dernier mode, pour
lequel notre prédilection est visible.
Mais que ce paragraphe, en quelque sorte muet, abandonné par nous
aux commentaires de plus d’un ménage, serve de piédestal à la figure
imposante de Lycurgue, celui des législateurs antiques à qui les
Grecs durent les pensées les plus profondes sur le mariage. Puisse
son système être compris par les générations futures! Et si les mœurs
modernes comportent trop de mollesse pour l’adopter tout entier, que
du moins elles s’imprègnent du robuste esprit de cette admirable
législation.
§ III.--D’UN SEUL ET MÊME LIT.
Par une nuit du mois de décembre, le grand Frédéric, ayant contemplé le
ciel dont toutes les étoiles distillaient cette lumière vive et pure
qui annonce un grand froid, s’écria: «Voilà un temps qui vaudra bien
des soldats à la Prusse!...»
Le roi exprimait là, dans une seule phrase, l’inconvénient principal
que présente la cohabitation constante des époux. Permis à Napoléon
et à Frédéric d’estimer plus ou moins une femme suivant le nombre de
ses enfants; mais un mari de talent doit, d’après les maximes de la
Méditation XIIIe, ne considérer la fabrication d’un enfant que comme un
moyen de défense, et c’est à lui de savoir s’il est nécessaire de le
prodiguer.
Cette observation mène à des mystères auxquels la Muse physiologique
doit se refuser. Elle a bien consenti à entrer dans les chambres
nuptiales quand elles sont inhabitées; mais, vierge et prude, elle
rougit à l’aspect des jeux de l’amour.
Puisque c’est à cet endroit du livre que la Muse s’avise de porter
de blanches mains à ses yeux pour ne plus rien voir, comme une jeune
fille, à travers les interstices ménagés entre ses doigts effilés, elle
profitera de cet accès de pudeur pour faire une réprimande à nos mœurs.
En Angleterre, la chambre nuptiale est un lieu sacré. Les deux époux
seuls ont le privilége d’y entrer, et même plus d’une lady fait,
dit-on, son lit elle-même. De toutes les manies d’outre-mer pourquoi
la seule que nous ayons dédaignée est-elle précisément celle dont la
grâce et le mystère auraient dû plaire à toutes les âmes tendres du
continent? Les femmes délicates condamnent l’impudeur avec laquelle on
introduit en France les étrangers dans le sanctuaire du mariage. Pour
nous, qui avons énergiquement anathématisé les femmes qui promènent
leur grossesse avec emphase, notre opinion n’est pas douteuse. Si nous
voulons que le célibat respecte le mariage, il faut aussi que les gens
mariés aient des égards pour l’inflammabilité des garçons.
Coucher toutes les nuits avec sa femme peut paraître, il faut l’avouer,
l’acte de la fatuité la plus insolente.
Bien des maris vont se demander comment un homme qui a la prétention de
perfectionner le mariage ose prescrire à un époux un régime qui serait
la perte d’un amant.
Cependant telle est la décision du docteur ès arts et sciences
conjugales.
D’abord, à moins de prendre la résolution de ne jamais coucher chez
soi, ce parti est le seul qui reste à un mari, puisque nous avons
démontré les dangers des deux systèmes précédents. Nous devons donc
essayer de prouver que cette dernière manière de se coucher offre
plus d’avantages et moins d’inconvénients que les deux premières,
relativement à la crise dans laquelle se trouve un ménage.
Nos observations sur les lits jumeaux ont dû apprendre aux maris
qu’ils sont en quelque sorte obligés d’être toujours montés au degré
de chaleur qui régit l’harmonieuse organisation de leurs femmes: or il
nous semble que cette parfaite égalité de sensations doit s’établir
assez naturellement sous la blanche égide qui les couvre de son lin
protecteur; et c’est déjà un immense avantage.
En effet, rien n’est plus facile que de vérifier à toute heure le
degré d’amour et d’expansion auquel une femme arrive quand le même
oreiller reçoit les têtes des deux époux.
L’homme (nous parlons ici de l’espèce) marche avec un bordereau
toujours fait, qui accuse net et sans erreur la somme de sensualité
dont il est porteur. Ce mystérieux _gynomètre_ est tracé dans le creux
de la main. La main est effectivement celui de nos organes qui traduit
le plus immédiatement nos affections sensuelles. La _chirologie_ est un
cinquième ouvrage que je lègue à mes successeurs, car je me contenterai
de n’en faire apercevoir ici que les éléments utiles à mon sujet.
La main est l’instrument essentiel du toucher. Or le toucher est
le sens qui remplace le moins imparfaitement tous les autres, par
lesquels il n’est jamais suppléé. La main ayant seule exécuté tout ce
que l’homme a conçu jusqu’ici, elle est en quelque sorte l’_action_
même. La somme entière de notre force passe par elle, et il est à
remarquer que les hommes à puissante intelligence ont presque tous eu
de belles mains, dont la perfection est le caractère distinctif d’une
haute destinée. Jésus-Christ a fait tous ses miracles par l’imposition
des mains. La main transsude la vie, et partout où elle se pose, elle
laisse des traces d’un pouvoir magique; aussi est-elle de moitié
dans tous les plaisirs de l’amour. Elle accuse au médecin tous les
mystères de notre organisme. Elle exhale, plus qu’une autre partie
du corps, les fluides nerveux ou la substance inconnue qu’il faut
appeler _volonté_ à défaut d’autre terme. L’œil peut peindre l’état
de notre âme; mais la main trahit tout à la fois les secrets du corps
et ceux de la pensée. Nous acquérons la faculté d’imposer silence à
nos yeux, à nos lèvres, à nos sourcils et au front; mais la main ne
dissimule pas, et rien dans nos traits ne saurait se comparer pour la
richesse de l’expression. Le froid et le chaud dont elle est passible
ont de si imperceptibles nuances, qu’elles échappent aux sens des gens
irréfléchis; mais un homme sait les distinguer, pour peu qu’il se soit
adonné à l’anatomie des sentiments et des choses de la vie humaine.
Ainsi la main a mille manières d’être sèche, humide, brûlante, glacée,
douce, rêche, onctueuse. Elle palpite, elle se lubrifie, s’endurcit,
s’amollit. Enfin, elle offre un phénomène inexplicable qu’on est tenté
de nommer l’_incarnation de la pensée_. Elle fait le désespoir du
sculpteur et du peintre quand ils veulent exprimer le changeant dédale
de ses mystérieux linéaments. Tendre la main à un homme, c’est le
sauver. Elle sert de gage à tous nos sentiments. De tout temps les
sorcières ont voulu lire nos destinées futures dans ses lignes qui
n’ont rien de fantastique et qui correspondent aux principes de la vie
et du caractère. En accusant un homme de manquer de tact, une femme
le condamne sans retour. On dit enfin: la main de la justice, la main
de Dieu; puis, un coup de main quand on veut exprimer une entreprise
hardie.
Apprendre à connaître les sentiments par les variations atmosphériques
de la main que, presque toujours, une femme abandonne sans défiance,
est une étude moins ingrate et plus sûre que celle de la physionomie.
Ainsi vous pouvez, en acquérant cette science, vous armer d’un grand
pouvoir, et vous aurez un fil qui vous guidera dans le labyrinthe des
cœurs les plus impénétrables. Voilà votre cohabitation acquittée de
bien des fautes, et riche de bien des trésors.
Maintenant, croyez-vous de bonne foi que vous êtes obligé d’être un
Hercule, parce que vous couchez tous les soirs avec votre femme?...
Niaiserie! Dans la situation où il se trouve, un mari adroit possède
bien plus de ressources pour se tirer d’affaire que madame de Maintenon
n’en avait quand elle était obligée de remplacer un plat par la
narration d’une histoire!
Buffon et quelques physiologistes prétendent que nos organes sont
beaucoup plus fatigués par le désir que par les jouissances les plus
vives. En effet, le désir ne constitue-t-il pas une sorte de possession
intuitive? N’est-il pas à l’action visible ce que les accidents de la
vie intellectuelle dont nous jouissons pendant le sommeil sont aux
événements de notre vie matérielle? Cette énergique _appréhension_ des
choses ne nécessite-t-elle pas un mouvement intérieur plus puissant
que ne l’est celui du fait extérieur? Si nos gestes ne sont que la
manifestation d’actes accomplis déjà par notre pensée, jugez combien
des désirs souvent répétés doivent consommer de fluides vitaux? Mais
les passions, qui ne sont que des masses de désirs, ne sillonnent-elles
pas de leurs foudres les figures des ambitieux, des joueurs, et n’en
usent-elles pas les corps avec une merveilleuse promptitude?
Alors ces observations doivent contenir les germes d’un mystérieux
système, également protégé par Platon et par Épicure; nous
l’abandonnons à vos méditations, couvert du voile des statues
égyptiennes.
Mais la plus grande erreur que puissent commettre les hommes est de
croire que l’amour ne réside que dans ces moments fugitifs qui, selon
la magnifique expression de Bossuet, ressemblent, dans notre vie, à des
clous semés sur une muraille: ils paraissent nombreux à l’œil; mais
qu’on les rassemble, ils tiendront dans la main.
L’amour se passe presque toujours en conversations. Il n’y a qu’une
seule chose d’inépuisable chez un amant, c’est la bonté, la grâce et
la délicatesse. Tout sentir, tout deviner, tout prévenir; faire des
reproches sans affliger la tendresse; désarmer un présent de tout
orgueil; doubler le prix d’un procédé par des formes ingénieuses;
mettre la flatterie dans les actions et non en paroles; se faire
entendre plutôt que de saisir vivement; toucher sans frapper; mettre
de la caresse dans les regards et jusque dans le son de la voix; ne
jamais embarrasser; amuser sans offenser le goût; toujours chatouiller
le cœur; parler à l’âme... Voilà tout ce que les femmes demandent,
elles abandonneront les bénéfices de toutes les nuits de Messaline pour
vivre avec un être qui leur prodiguera ces caresses d’âme dont elles
sont si friandes, et qui ne coûtent rien aux hommes, si ce n’est un peu
d’attention.
Ces lignes renferment la plus grande partie des secrets du lit nuptial.
Il y a peut-être des plaisants qui prendront cette longue définition
de la politesse pour celle de l’amour, tandis que ce n’est, à tout
prendre, que la recommandation de traiter votre femme comme vous
traiteriez le ministre de qui dépend la place que vous convoitez.
J’entends des milliers de voix crier que cet ouvrage plaide plus
souvent la cause des femmes que celle des maris;
Que la plupart des femmes sont indignes de ces soins délicats, et
qu’elles en abuseraient;
Qu’il y a des femmes portées au libertinage, lesquelles ne
s’accommoderaient pas beaucoup de ce qu’elles appelleraient des
mystifications;
Qu’elles sont tout vanité et ne pensent qu’aux chiffons;
Qu’elles ont des entêtements vraiment inexplicables;
Qu’elles se fâcheraient quelquefois d’une attention;
Qu’elles sont sottes, ne comprennent rien, ne valent rien, etc.
En réponse à toutes ces clameurs nous inscrirons ici cette phrase, qui,
mise entre deux lignes blanches, aura peut-être l’air d’une pensée,
pour nous servir d’une expression de Beaumarchais.
LXIV.
La femme est pour son mari ce que son mari l’a faite.
* * * * *
Avoir un truchement fidèle qui traduise avec une vérité profonde les
sentiments d’une femme, la rendre l’espion d’elle-même, se tenir à la
hauteur de sa température en amour, ne pas la quitter, pouvoir écouter
son sommeil, éviter tous les contre-sens qui perdent tant de mariages,
sont les raisons qui doivent faire triompher le lit unique sur les deux
autres modes d’organiser la couche nuptiale.
Comme il n’existe pas de bienfait sans charge, vous êtes tenu de savoir
dormir avec élégance, de conserver de la dignité sous le madras, d’être
poli, d’avoir le sommeil léger, de ne pas trop tousser, et d’imiter les
auteurs modernes, qui font plus de préfaces que de livres.
MÉDITATION XVIII.
DES RÉVOLUTIONS CONJUGALES.
Il arrive toujours un moment où les peuples et les femmes, même
les plus stupides, s’aperçoivent qu’on abuse de leur innocence. La
politique la plus habile peut bien tromper long-temps, mais les hommes
seraient trop heureux si elle pouvait tromper toujours, il y aurait
bien du sang d’épargné chez les peuples et dans les ménages.
Cependant espérons que les moyens de défense, consignés dans les
Méditations précédentes, suffiront à une certaine quantité de maris
pour se tirer des pattes du Minotaure!
Oh! accordez au docteur que plus d’un amour, sourdement conspiré,
périra sous les coups de l’Hygiène, ou s’amortira grâce à la Politique
Maritale. Oui (erreur consolante!), plus d’un amant sera chassé par les
Moyens Personnels, plus d’un mari saura couvrir d’un voile impénétrable
les ressorts de son machiavélisme, et plus d’un homme réussira mieux
que l’ancien philosophe qui s’écria:--«_Nolo coronari!_»
Mais, nous sommes malheureusement forcés de reconnaître une triste
vérité. Le despotisme a sa sécurité, elle est semblable à cette heure
qui précède les orages et dont le silence permet au voyageur, couché
sur l’herbe jaunie, d’entendre à un mille de distance le chant d’une
cigale. Un matin donc, une femme honnête, et la plus grande partie des
nôtres l’imitera, découvre d’un œil d’aigle les savantes manœuvres qui
l’ont rendue la victime d’une politique infernale. Elle est d’abord
toute furieuse d’avoir eu si long-temps de la vertu. A quel âge, à
quel jour se fera cette terrible révolution?... Cette question de
chronologie dépend entièrement du génie de chaque mari; car tous ne
sont pas appelés à mettre en œuvre avec le même talent les préceptes de
notre évangile conjugal.
--Il faut aimer bien peu, s’écriera l’épouse mystifiée, pour se livrer
à de semblables calculs!... Quoi! depuis le premier jour, il m’a
toujours soupçonnée!--C’est monstrueux, une femme ne serait pas capable
d’un art si cruellement perfide!
Voilà le thème. Chaque mari peut deviner les variations qu’y apportera
le caractère de la jeune Euménide dont il aura fait sa compagne.
Une femme ne s’emporte pas alors. Elle se tait et dissimule. Sa
vengeance sera mystérieuse. Seulement, vous n’aviez que ses hésitations
à combattre depuis la crise où nous avons supposé que vous arriviez à
l’expiration de la Lune de Miel; tandis que maintenant vous aurez à
lutter contre une résolution. Elle a décidé de se venger. Dès ce jour,
pour vous, son masque est de bronze comme son cœur. Vous lui étiez
indifférent, vous allez lui devenir insensiblement insupportable. La
guerre civile ne commencera qu’au moment où, semblable à la goutte
d’eau qui fait déborder un verre plein, un événement, dont le plus ou
le moins de gravité nous semble difficile à déterminer, vous aura rendu
odieux. Le laps de temps qui doit s’écouler entre cette heure dernière,
terme fatal de votre bonne intelligence, et le jour où votre femme
s’est aperçue de vos menées, est cependant assez considérable pour vous
permettre d’exécuter une série de moyens de défense que nous allons
développer.
Jusqu’ici vous n’avez protégé votre honneur que par les jeux d’une
puissance entièrement occulte. Désormais les rouages de vos machines
conjugales seront à jour. Là où vous préveniez naguère le crime,
maintenant il faudra frapper. Vous avez débuté par négocier, et vous
finissez par monter à cheval, sabre en main, comme un gendarme de
Paris. Vous ferez caracoler votre coursier, vous brandirez votre sabre,
vous crierez à tue-tête et vous tâcherez de dissiper l’émeute sans
blesser personne.
De même que l’auteur a dû trouver une transition pour passer des
moyens occultes aux moyens patents, de même il est nécessaire à un
mari de justifier le changement assez brusque de sa politique; car en
mariage comme en littérature l’art est tout entier dans la grâce des
transitions. Pour vous, celle-ci est de la plus haute importance. Dans
quelle affreuse position ne vous placeriez-vous pas, si votre femme
avait à se plaindre de votre conduite en ce moment le plus critique
peut-être de la vie conjugale?...
Il faut donc trouver un moyen de justifier la tyrannie secrète de votre
première politique; un moyen qui prépare l’esprit de votre femme à
l’acerbité des mesures que vous allez prendre; un moyen qui, loin de
vous faire perdre son estime, vous la concilie; un moyen qui vous rende
digne de pardon, qui vous restitue même quelque peu de ce charme par
lequel vous la séduisiez avant votre mariage....
Mais à quelle politique demander cette ressource?... Existerait-elle?...
--Oui.
Mais quelle adresse, quel tact, quel art de la scène, un mari ne
doit-il pas posséder pour déployer les richesses mimiques du trésor
que nous allons lui ouvrir! Pour jouer la passion dont le feu va vous
renouveler, il faut toute la profondeur de Talma!...
Cette passion est la JALOUSIE.
--Mon mari est jaloux. Il l’était dès le commencement de mon
mariage.... Il me cachait ce sentiment par un raffinement de
délicatesse. Il m’aime donc encore?... Je vais pouvoir le mener!...
Voilà les découvertes qu’une femme doit faire successivement, d’après
les adorables scènes de la comédie que vous vous amuserez à jouer; et
il faudrait qu’un homme du monde fût bien sot, pour ne pas réussir à
faire croire à une femme ce qui la flatte.
Avec quelle perfection d’hypocrisie ne devez-vous pas coordonner
les actes de votre conduite de manière à éveiller la curiosité de
votre femme, à l’occuper d’une étude nouvelle, à la promener dans le
labyrinthe de vos pensées!...
Acteurs sublimes, devinez-vous les réticences diplomatiques, les gestes
rusés, les paroles mystérieuses, les regards à doubles flammes qui
amèneront un soir votre femme à essayer de vous arracher le secret de
votre passion?
Oh! rire dans sa barbe en faisant des yeux de tigre; ne pas mentir et
ne pas dire la vérité; se saisir de l’esprit capricieux d’une femme, et
lui laisser croire qu’elle vous tient quand vous allez la serrer dans
un collier de fer!... Oh! comédie sans public, jouée de cœur à cœur, et
où vous vous applaudissez tous deux d’un succès certain!....
C’est elle qui vous apprendra que vous êtes jaloux; qui vous démontrera
qu’elle vous connaît mieux que vous ne vous connaissez vous-même; qui
vous prouvera l’inutilité de vos ruses, qui vous défiera peut-être.
Elle triomphe avec ivresse de la supériorité qu’elle croit avoir sur
vous; vous vous ennoblissez à ses yeux; car elle trouve votre conduite
toute naturelle. Seulement votre défiance était inutile: si elle
voulait vous trahir, qui l’en empêcherait?....
Puis un soir la passion vous emportera, et, trouvant un prétexte dans
une bagatelle, vous ferez une scène, pendant laquelle votre colère vous
arrachera le secret des extrémités auxquelles vous arriverez. Voilà la
promulgation de notre nouveau code.
Ne craignez pas qu’une femme se fâche, elle a besoin de votre jalousie.
Elle appellera même vos rigueurs. D’abord parce qu’elle y cherchera la
justification de sa conduite; puis elle trouvera d’immenses bénéfices
à jouer dans le monde le rôle d’une victime: n’aura-t-elle pas de
délicieuses commisérations à recueillir? Ensuite elle s’en fera une
arme contre vous-même, espérant s’en servir pour vous attirer dans un
piége.
Elle y voit distinctement mille plaisirs de plus dans l’avenir de ses
trahisons, et son imagination sourit à toutes les barrières dont vous
l’entourez: ne faudra-t-il pas les sauter?
La femme possède mieux que nous l’art d’analyser les deux sentiments
humains dont elle s’arme contre nous ou dont elle est victime. Elles
ont l’instinct de l’amour, parce qu’il est toute leur vie, et de la
jalousie parce que c’est à peu près le seul moyen qu’elles aient de
nous gouverner. Chez elle la jalousie est un sentiment vrai, il est
produit par l’instinct de la conservation; il renferme l’alternative
de vivre ou mourir. Mais, chez l’homme, cette affection presque
indéfinissable est toujours un contre-sens quand il ne s’en sert pas
comme d’un moyen.
Avoir de la jalousie pour une femme dont on est aimé constitue de
singuliers vices de raisonnement. Nous sommes aimés ou nous ne le
sommes pas: placée à ces deux extrêmes, la jalousie est un sentiment
inutile en l’homme; elle ne s’explique peut-être pas plus que la peur,
et peut-être la jalousie est-elle la peur en amour. Mais ce n’est pas
douter de sa femme, c’est douter de soi-même.
Être jaloux, c’est tout à la fois le comble de l’égoïsme,
l’amour-propre en défaut, et l’irritation d’une fausse vanité. Les
femmes entretiennent avec un soin merveilleux ce sentiment ridicule,
parce qu’elles lui doivent des cachemires, l’argent de leur toilette,
des diamants, et que, pour elles, c’est le thermomètre de leur
puissance. Aussi, si vous ne paraissiez pas aveuglé par la jalousie,
votre femme se tiendrait-elle sur ses gardes; car il n’existe qu’un
seul piége dont elle ne se défiera pas, c’est celui qu’elle se tendra
elle-même.
Ainsi une femme doit devenir facilement la dupe d’un mari assez habile
pour donner à l’inévitable révolution qui se fait tôt ou tard en elle
la savante direction que nous venons d’indiquer.