race, ni de perfectionner l’œuvre. Nous ne devons pas perdre de vue
les intérêts de la jalousie maritale et les principes d’une saine
morale. Ignorez-vous que le bruit dont vous vous plaignez semble plus
redoutable à l’épouse incertaine du crime que la voix éclatante de la
trompette du jugement dernier?... Oubliez-vous que tous les procès en
criminelle conversation n’ont été gagnés par les maris que grâce à
cette plainte conjugale?... Je vous engage, messieurs, à consulter les
divorces de milord Abergaveny, du vicomte Bolingbrocke, celui de la
feue reine, celui d’Élisa Draper, celui de madame Harris, enfin tous
ceux contenus dans les vingt volumes publiés par... (Le secrétaire
n’entendit pas distinctement le nom de l’éditeur anglais.)
L’ajournement fut prononcé. Le plus jeune membre proposa de faire une
collecte pour récompenser l’auteur de la meilleure dissertation qui
serait adressée à la Société sur cette question, regardée par Sterne
comme si importante; mais à l’issue de la séance, il ne se trouva que
dix-huit schellings dans le chapeau du président.
Cette délibération de la société qui s’est récemment formée à Londres
pour l’amélioration des mœurs et du mariage, et que lord Byron a
poursuivie de ses moqueries, nous a été transmise par les soins de
l’honorable W. Hawkins, Esq{e}, cousin-germain du célèbre capitaine
Clutterbuck.
Cet extrait peut servir à résoudre les difficultés qui se rencontrent
dans la théorie du lit relativement à sa construction.
Mais l’auteur de ce livre trouve que l’association anglaise a
donné trop d’importance à cette question préjudicielle. Il existe
peut-être autant de bonnes raisons pour être _Rossiniste_ que pour
être _Solidiste_ en fait de couchette, et l’auteur avoue qu’il est
au-dessous ou au-dessus de lui de trancher cette difficulté. Il pense
avec Laurent Sterne qu’il est honteux à la civilisation européenne
d’avoir si peu d’observations physiologiques sur la callipédie, et il
renonce à donner les résultats de ses méditations à ce sujet parce
qu’ils seraient difficiles à formuler en langage de prude, qu’ils
seraient peu compris ou mal interprétés. Ce dédain laissera une
éternelle lacune en cet endroit de son livre; mais il aura la douce
satisfaction de léguer un quatrième ouvrage au siècle suivant qu’il
enrichit ainsi de tout ce qu’il ne fait pas, magnificence négative dont
l’exemple sera suivi par tous ceux qui disent avoir beaucoup d’idées.
La théorie du lit va nous donner à résoudre des questions bien plus
importantes que celles offertes à nos voisins par les roulettes et par
les murmures de la criminelle conversation.
Nous ne reconnaissons que trois manières d’organiser un lit (dans
le sens général donné à ce mot) chez les nations civilisées, et
principalement pour les classes privilégiées, auxquelles ce livre est
adressé.
Ces trois manières sont:
1º LES DEUX LITS JUMEAUX,
2º DEUX CHAMBRES SÉPARÉES,
3º UN SEUL ET MÊME LIT.
Avant de nous livrer à l’examen de ces trois modes de cohabitation qui,
nécessairement, doivent exercer des influences bien diverses sur le
bonheur des femmes et des maris, nous devons jeter un rapide coup d’œil
sur l’action du lit et sur le rôle qu’il joue dans l’économie politique
de la vie humaine.
Le principe le plus incontestable en cette matière est que _le lit a
été inventé pour dormir_.
Il serait facile de prouver que l’usage de coucher ensemble ne s’est
établi que fort tard entre les époux, par rapport à l’ancienneté du
mariage.
Par quels syllogismes l’homme est-il arrivé à mettre à la mode une
pratique si fatale au bonheur, à la santé, au plaisir, à l’amour-propre
même?... Voilà ce qu’il serait curieux de rechercher.
Si vous saviez qu’un de vos rivaux a trouvé le moyen de vous exposer,
à la vue de celle qui vous est chère, dans une situation où vous
étiez souverainement ridicule: par exemple, pendant que vous aviez
la bouche de travers comme celle d’un masque de théâtre, ou pendant
que vos lèvres éloquentes, semblables au bec en cuivre d’une fontaine
avare, distillaient goutte à goutte une eau pure; vous le poignarderiez
peut-être. Ce rival est le sommeil. Existe-t-il au monde un homme qui
sache bien comment il est et ce qu’il fait quand il dort?...
Cadavres vivants, nous sommes la proie d’une puissance inconnue qui
s’empare de nous malgré nous, et se manifeste par les effets les plus
bizarres: les uns ont le sommeil spirituel et les autres un sommeil
stupide.
Il y a des gens qui reposent la bouche ouverte de la manière la plus
niaise.
Il en est d’autres qui ronflent à faire trembler les planchers.
La plupart ressemblent à ces jeunes diables que Michel-Ange a sculptés,
tirant la langue pour se moquer des passants.
Je ne connais qu’une seule personne au monde qui dorme noblement,
c’est l’Agamemnon que Guérin a montré couché dans son lit au moment
où Clytemnestre, poussée par Égisthe, s’avance pour l’assassiner.
Aussi ai-je toujours ambitionné de me tenir sur mon oreiller comme se
tient le roi des rois, dès que j’aurai la terrible crainte d’être vu,
pendant mon sommeil, par d’autres yeux que par ceux de la Providence.
De même aussi, depuis le jour où j’ai vu ma vieille nourrice _soufflant
des pois_, pour me servir d’une expression populaire mais consacrée,
ai-je aussitôt ajouté, dans la litanie particulière que je récite à
saint Honoré, mon patron, une prière pour qu’il me garantisse de cette
piteuse éloquence.
Qu’un homme se réveille le matin, en montrant une figure hébétée,
grotesquement coiffée d’un madras qui tombe sur la tempe gauche en
manière de bonnet de police, il est certainement bien bouffon, et il
serait difficile de reconnaître en lui cet époux glorieux célébré par
les strophes de Rousseau; mais enfin il y a une lueur de vie à travers
la bêtise de cette face à moitié morte.... Et si vous voulez recueillir
d’admirables charges, artistes, voyagez en malle-poste, et à chaque
petit village où le courrier réveille un buraliste, examinez ces têtes
départementales!... Mais, fussiez-vous cent fois plus plaisant que ces
visages bureaucratiques, au moins vous avez alors la bouche fermée,
les yeux ouverts, et votre physionomie a une expression quelconque...
Savez-vous comment vous étiez une heure avant votre réveil, ou pendant
la première heure de votre sommeil, quand, ni homme, ni animal, vous
tombiez sous l’empire des songes qui viennent par la porte de corne?...
Ceci est un secret entre votre femme et Dieu!
Était-ce donc pour s’avertir sans cesse de l’imbécillité du sommeil
que les Romains ornaient le chevet de leurs lits d’une tête d’âne?...
Nous laisserons éclaircir ce point par messieurs les membres composant
l’académie des inscriptions.
Assurément, le premier qui s’avisa, par l’inspiration du diable, de ne
pas quitter sa femme, même pendant le sommeil, devait savoir dormir en
perfection. Maintenant, vous n’oublierez pas de compter au nombre des
sciences qu’il faut posséder, avant d’entrer en ménage, l’art de dormir
avec élégance. Aussi mettons-nous ici, comme un appendice à l’axiome
XXV du Catéchisme Conjugal, les deux aphorismes suivants:
Un mari doit avoir le sommeil aussi léger que celui d’un dogue, afin de
ne jamais se laisser voir endormi.
* * * * *
Un homme doit s’habituer dès son enfance à coucher tête nue.
* * * * *
Quelques poètes voudront voir, dans la pudeur, dans les prétendus
mystères de l’amour, une cause à la réunion des époux dans un même lit;
mais il est reconnu que si l’homme a primitivement cherché l’ombre
des cavernes, la mousse des ravins, le toit siliceux des antres pour
protéger ses plaisirs, c’est parce que l’amour le livre sans défense à
ses ennemis. Non, il n’est pas plus naturel de mettre deux têtes sur
un même oreiller qu’il n’est raisonnable de s’entortiller le cou d’un
lambeau de mousseline. Mais la civilisation est venue, elle a renfermé
un million d’hommes dans quatre lieues carrées; elle les a parqués dans
des rues, dans des maisons, dans des appartements, dans des chambres,
dans des cabinets de huit pieds carrés; encore un peu, elle essaiera
de les faire rentrer les uns dans les autres comme les tubes d’une
lorgnette.
De là et de bien d’autres causes encore, comme l’économie, la peur,
la jalousie mal entendue, est venue la cohabition des époux; et cette
coutume a créé la périodicité et la simultanéité du lever et du coucher.
Et voilà donc la chose la plus capricieuse du monde, voilà donc
le sentiment le plus éminemment mobile, qui n’a de prix que par
ses inspirations chatouilleuses, qui ne tire son charme que de
la soudaineté des désirs, qui ne plaît que par la vérité de ses
expansions, voilà l’amour, enfin, soumis à une règle monastique et à la
géométrie du bureau des longitudes!
Père, je haïrais l’enfant qui, ponctuel comme une horloge, aurait, soir
et matin, une explosion de sensibilité, en venant me dire un bonjour ou
un bonsoir commandés. C’est ainsi que l’on étouffe tout ce qu’il y a de
généreux et d’instantané dans les sentiments humains. Jugez par là de
l’amour à heure fixe!
Il n’appartient qu’à l’auteur de toutes choses de faire lever et
coucher le soleil, soir et matin, au milieu d’un appareil toujours
splendide, toujours nouveau, et personne ici-bas, n’en déplaise à
l’hyperbole de Jean-Baptiste Rousseau, ne peut jouer le rôle du soleil.
Il résulte de ces observations préliminaires qu’il n’est pas naturel de
se trouver deux sous la couronne d’un lit;
Qu’un homme est presque toujours ridicule endormi;
Qu’enfin la cohabitation constante présente pour les maris des dangers
inévitables.
Nous allons donc essayer d’accommoder nos usages aux lois de la nature,
et de combiner la nature et les usages de manière à faire trouver à un
époux un utile auxiliaire et des moyens de défense dans l’acajou de son
lit.
§ I.--LES DEUX LITS JUMEAUX.
Si le plus brillant, le mieux fait, le plus spirituel des maris veut
se voir minotauriser au bout d’un an de ménage, il y parviendra
infailliblement s’il a l’imprudence de réunir deux lits sous le dôme
voluptueux d’une même alcôve.
L’arrêt est concis, en voici les motifs:
Le premier mari auquel est due l’invention des lits jumeaux était sans
doute un accoucheur qui, craignant les tumultes involontaires de son
sommeil, voulut préserver l’enfant porté par sa femme des coups de pied
qu’il aurait pu lui donner.
Mais non, c’était plutôt quelque prédestiné qui se défiait d’un
mélodieux catarrhe ou de lui-même.
Peut-être était-ce aussi un jeune homme qui, redoutant l’excès même
de sa tendresse, se trouvait toujours, ou sur le bord du lit près de
tomber, ou trop voisin de sa délicieuse épouse dont il troublait le
sommeil.
Mais ne serait-ce pas une Maintenon aidée par un confesseur, ou
plutôt une femme ambitieuse qui voulait gouverner son mari?... Ou,
plus sûrement, une jolie petite Pompadour attaquée de cette infirmité
parisienne si plaisamment exprimée par monsieur de Maurepas dans
ce quatrain qui lui valut sa longue disgrâce, et qui contribua
certainement aux malheurs du règne de Louis XVI. Iris, on aime vos
appas, vos grâces sont vives et franches; et les fleurs naissant sous
vos pas, mais ce sont des fleurs...
Enfin pourquoi ne serait-ce pas un philosophe épouvanté du
désenchantement que doit éprouver une femme à l’aspect d’un homme
endormi? Et, celui-là se sera toujours roulé dans sa couverture, sans
bonnet sur la tête.
Auteur inconnu de cette jésuitique méthode, qui que tu sois, au nom
du diable, salut et fraternité!... Tu as été la cause de bien des
malheurs. Ton œuvre porte le caractère de toutes les demi-mesures; elle
ne satisfait à rien et participe aux inconvénients des deux autres
partis sans en donner les bénéfices.
Comment l’homme du dix-neuvième siècle, comment cette créature
souverainement intelligente qui a déployé une puissance surnaturelle,
qui a usé les ressources de son génie à déguiser le mécanisme de son
existence, à déifier ses besoins pour ne pas les mépriser, allant
jusqu’à demander à des feuilles chinoises, à des fèves égyptiennes,
à des graines du Mexique, leurs parfums, leurs trésors, leurs âmes;
allant jusqu’à ciseler les cristaux, tourner l’argent, fondre l’or,
peindre l’argile, et solliciter enfin tous les arts pour décorer, pour
agrandir son bol alimentaire! comment ce roi, après avoir caché sous
les plis de la mousseline, couvert de diamants, parsemé de rubis,
enseveli sous le lin, sous les trames du coton, sous les riches
couleurs de la soie, sous les dessins de la dentelle, la seconde de ses
pauvretés, peut-il venir la faire échouer avec tout ce luxe sur deux
bois de lit?... A quoi bon rendre l’univers entier complice de notre
existence, de nos mensonges, de cette poésie? A quoi bon faire des
lois, des morales, des religions, si l’invention d’un tapissier (c’est
peut-être un tapissier qui a inventé les lits jumeaux) ôte à notre
amour toutes ses illusions, le dépouille de son majestueux cortége et
ne lui laisse que ce qu’il a de plus laid et de plus odieux? car, c’est
là toute l’histoire des deux lits.
LXIII.
Paraître sublime ou grotesque, voilà l’alternative à laquelle nous
réduit un désir.
Partagé, notre amour est sublime; mais couchez dans deux lits jumeaux,
et le vôtre sera toujours grotesque. Les contre-sens auxquels cette
demi-séparation donne lieu peuvent se réduire à deux situations, qui
vont nous révéler les causes de bien des malheurs.
Vers minuit, une jeune femme met ses papillottes en bâillant. J’ignore
si sa mélancolie provient d’une migraine près de fondre sur la droite
ou sur la gauche de sa cervelle, ou si elle est dans un de ces
moments d’ennui pendant lesquels nous voyons tout en noir; mais, à
l’examiner se coiffant de nuit avec négligence, à la regarder levant
languissamment la jambe pour la dépouiller de sa jarretière, il me
semble évident qu’elle aimerait mieux se noyer que de ne pas retremper
sa vie décolorée dans un sommeil réparateur. Elle est en cet instant
sous je ne sais quel degré du pôle nord, au Spitzberg ou au Groënland.
Insouciante et froide, elle s’est couchée en pensant peut-être, comme
l’eût fait madame Gauthier Shandy, que le lendemain est un jour de
maladie, que son mari rentre bien tard, que les œufs à la neige qu’elle
a mangés n’étaient pas assez sucrés, qu’elle doit plus de cinq cents
francs à sa couturière; elle pense enfin à tout ce qu’il vous plaira
de supposer que pense une femme ennuyée. Arrive, sur ces entrefaites,
un gros garçon de mari, qui, à la suite d’un rendez-vous d’affaires, a
pris du punch et s’est émancipé. Il se déchausse, il met ses habits sur
les fauteuils, laisse ses chaussettes sur une causeuse, son tire-bottes
devant la cheminée; et, tout en achevant de s’affubler la tête d’un
madras rouge, sans se donner la peine d’en cacher les coins, il lance
à sa femme quelques phrases à points d’interjection, petites douceurs
conjugales, qui font quelquefois toute la conversation d’un ménage à
ces heures crépusculaires où la raison endormie ne brille presque plus
dans notre machine.--Tu es couchée!--Diable, il fait froid ce soir!--Tu
ne dis rien, mon ange!--Tu es déjà roulée dans ton lit!...--Sournoise!
tu fais semblant de dormir!... Ces discours sont entrecoupés de
bâillements; et, après une infinité de petits événements qui, selon
les habitudes de chaque ménage, doivent diversifier cette préface de
la nuit, voilà mon homme qui fait rendre un son grave à son lit en
s’y plongeant. Mais voici venir sur la toile fantastique que nous
trouvons comme tendue devant nous, en fermant les yeux, voici venir
les images séduisantes de quelques jolis minois, de quelques jambes
élégantes; voici les amoureux contours qu’il a vus pendant le jour. Il
est assassiné par d’impétueux désirs..... Il tourne les yeux vers sa
femme. Il aperçoit un charmant visage encadré par les broderies les
plus délicates; tout endormi qu’il puisse être, le feu de son regard
semble brûler les ruches de dentelle qui cachent imparfaitement les
yeux; enfin des formes célestes sont accusées par les plis révélateurs
du couvre-pied...--Ma Minette?...--Mais je dors, mon ami... Comment
débarquer dans cette Laponie? Je vous fais jeune, beau, plein d’esprit,
séduisant. Comment franchirez-vous le détroit qui sépare le Groënland
de l’Italie? L’espace qui se trouve entre le paradis et l’enfer n’est
pas plus immense que la ligne qui empêche vos deux lits de n’en faire
qu’un seul; car votre femme est froide, et vous êtes livré à toute
l’ardeur d’un désir. N’y eût-il que l’action technique d’enjamber
d’un lit à un autre, ce mouvement place un mari coiffé d’un madras
dans la situation la plus disgracieuse du monde. Le danger, le peu de
temps, l’occasion, tout, entre amants, embellit les malheurs de ces
situations, car l’amour a un manteau de pourpre et d’or qu’il jette sur
tout, même sur les fumants décombres d’une ville prise d’assaut; tandis
que, pour ne pas apercevoir des décombres sur les plus riants tapis,
sous les plis les plus séduisants de la soie, l’hymen a besoin des
prestiges de l’amour. Ne fussiez-vous qu’une seconde a entrer dans les
possessions de votre femme, le DEVOIR, cette divinité du mariage, a le
temps de lui apparaître dans toute sa laideur.
Ah! devant une femme froide, combien un homme ne doit-il pas paraître
insensé quand le désir le rend successivement colère et tendre,
insolent et suppliant, mordant comme une épigramme et doux comme un
madrigal; quand il joue enfin, plus ou moins spirituellement la
scène où, dans _Venise sauvée_, le génie d’Orway nous a représenté le
sénateur Antonio répétant cent fois aux pieds d’Aquilina: Aquilina,
Quilina, Lina, Lina, Nacki, Aqui, Nacki! sans obtenir autre chose que
des coups de fouet quand il s’avise de faire le chien. Aux yeux de
toute femme, même de sa femme légitime, plus un homme est passionné
dans cette circonstance, plus on le trouve bouffon. Il est odieux
quand il ordonne, il est minotaurisé s’il abuse de sa puissance. Ici,
souvenez-vous de quelques aphorismes du Catéchisme Conjugal, et vous
verrez que vous en violez les préceptes les plus sacrés. Qu’une femme
cède ou ne cède pas, les deux lits jumeaux mettent dans le mariage
quelque chose de si brusque, de si clair, que la femme la plus chaste
et le mari le plus spirituel arrivent à l’impudeur.
Cette scène qui se représente de mille manières et à laquelle mille
autres incidents peuvent donner naissance, a pour _pendant_ l’autre
situation, moins plaisante, mais plus terrible.
Un soir que je m’entretenais de ces graves matières avec feu M. le
comte de Nocé, de qui j’ai déjà eu l’occasion de parler, un grand
vieillard à cheveux blancs, son ami intime, et que je ne nommerai pas,
parce qu’il vit encore, nous examina d’un air assez mélancolique. Nous
devinâmes qu’il allait raconter quelque anecdote scandaleuse, et alors
nous le contemplâmes à peu près comme le sténographe du _Moniteur_
doit regarder monter à la tribune un ministre dont l’improvisation
lui a été communiquée. Le conteur était un vieux marquis émigré, dont
la fortune, la femme et les enfants avaient péri dans les désastres
de la révolution. La marquise ayant été une des femmes les plus
inconséquentes du temps passé, il ne manquait pas d’observations sur la
nature féminine. Arrivé à un âge auquel on ne voit plus les choses que
du fond de la fosse, il parlait de lui-même comme s’il eût été question
de Marc-Antoine ou de Cléopâtre.
--Mon jeune ami (me fit-il l’honneur de me dire, car c’était moi qui
avais clos la discussion), vos réflexions me rappellent une soirée
où l’un de mes amis se conduisit de manière à perdre pour toujours
l’estime de sa femme. Or dans ce temps-là une femme se vengeait avec
une merveilleuse facilité, car il n’y avait pas loin de la coupe à
la bouche. Mes époux couchaient précisément dans deux lits séparés,
mais réunis sous le ciel d’une même alcôve. Ils rentraient d’un bal
très-brillant donné par le comte de Mercy, ambassadeur de l’empereur.
Le mari avait perdu une assez forte somme au jeu, de manière qu’il
était complétement absorbé par ses réflexions. Il s’agissait de payer
six mille écus le lendemain!... et, tu t’en souviens, Nocé? l’on
n’aurait pas quelquefois trouvé cent écus en rassemblant les ressources
de dix mousquetaires.... La jeune femme, comme cela ne manque jamais
d’arriver dans ces cas-là, était d’une gaieté désespérante.--Donnez
à monsieur le marquis, dit-elle au valet de chambre, tout ce qu’il
faut pour sa toilette. Dans ce temps-là l’on s’habillait pour la nuit.
Ces paroles assez extraordinaires ne tirèrent point mon mari de sa
léthargie. Alors voilà madame qui, aidée de sa femme de chambre, se
met à faire mille coquetteries. Étais-je à votre goût ce soir?...
demanda-t-elle.--Vous me plaisez toujours!... répondit le marquis en
continuant de se promener de long en large.--Vous êtes bien sombre!...
Parlez-moi donc, beau ténébreux!... dit-elle en se plaçant devant
lui, dans le négligé le plus séduisant. Mais vous n’aurez jamais une
idée de toutes les sorcelleries de la marquise; il faudrait l’avoir
connue.--Eh! c’est une femme que tu as vue, Nocé!... dit-il avec un
sourire assez railleur. Enfin, malgré sa finesse et sa beauté, toutes
ses malices échouèrent devant les six mille écus qui ne sortaient pas
de la tête de cet imbécile de mari, et elle se mit au lit toute seule.
Mais les femmes ont toujours une bonne provision de ruses; aussi, au
moment où mon homme fit mine de monter dans son lit, la marquise de
s’écrier: Oh! que j’ai froid!...--Et moi aussi! reprit-il. Mais comment
nos gens ne bassinent-ils pas nos lits?... Et voilà que je sonne...
Le comte de Nocé ne put s’empêcher de rire, et le vieux marquis
interdit s’arrêta.
Ne pas deviner les désirs d’une femme, ronfler quand elle veille,
être en Sibérie quand elle est sous le tropique, voilà les moindres
inconvénients des lits jumeaux. Que ne hasardera pas une femme
passionnée quand elle aura reconnu que son mari a le sommeil dur?...
Je dois à Beyle une anecdote italienne, à laquelle son débit sec et
sarcastique prêtait un charme infini quand il me la raconta comme un
exemple de hardiesse féminine.
Ludovico a son palais à un bout de la ville de Milan, à l’autre est
celui de la comtesse Pernetti. A minuit, au péril de sa vie, Ludovico,
résolu à tout braver pour contempler pendant une seconde un visage
adoré, s’introduit dans le palais de sa bien-aimée, comme par magie.
Il arrive auprès de la chambre nuptiale. Elisa Pernetti, dont le cœur
a partagé peut-être le désir de son amant, entend le bruit de ses pas
et reconnaît la démarche. Elle voit à travers les murs une figure
enflammée d’amour. Elle se lève du lit conjugal. Aussi légère qu’une
ombre, elle atteint au seuil de la porte, embrasse d’un regard Ludovico
tout entier, lui saisit la main, lui fait signe, l’entraîne:--Mais il
te tuera!... dit-il.--Peut-être.
Mais tout cela n’est rien. Accordons à beaucoup de maris un sommeil
léger. Accordons-leur de dormir sans ronfler et de toujours deviner
sous quel degré de latitude se trouveront leurs femmes! Bien plus,
toutes les raisons que nous avons données pour condamner les lits
jumeaux seront, si l’on veut, d’un faible poids. Eh! bien, une dernière
considération doit faire proscrire l’usage des lits réunis dans
l’enceinte d’une même alcôve.
Dans la situation où se trouve un mari, nous avons considéré le lit
nuptial comme un moyen de défense. C’est au lit seulement qu’il peut
savoir chaque nuit si l’amour de sa femme croît ou décroît. Là est le
baromètre conjugal. Or, coucher dans deux lits jumeaux, c’est vouloir
tout ignorer. Vous apprendrez, quand il s’agira de la _guerre civile_
(voir la Troisième Partie), de quelle incroyable utilité est un lit, et
combien de secrets une femme y révèle involontairement.
Ainsi ne vous laissez jamais séduire par la fausse bonhomie des lits
jumeaux.
C’est l’invention la plus sotte, la plus perfide et la plus dangereuse
qui soit au monde. Honte et anathème à qui l’imagina!