--Monsieur, reprit-il gravement, permettez-moi d’achever. Voilà ce que

les grands politiques appellent une théorie, mais ils savent faire

disparaître cette théorie par la pratique, comme une vraie fumée; et

les ministres possèdent encore mieux que tous les avoués de Normandie

l’art d’emporter _le fond_ par _la forme_. Monsieur de Metternich et

monsieur de Pilat, hommes d’un profond mérite, se demandent depuis

long-temps si l’Europe est dans son bon sens, si elle rêve, si elle

sait où elle va, si elle a jamais raisonné, chose impossible aux

masses, aux peuples et aux femmes. Messieurs de Metternich et de

Pilat sont effrayés de voir ce siècle-ci poussé par la manie des

constitutions, comme le précédent l’était par la philosophie, et

comme celui de Luther l’était par la réforme des abus de la religion

romaine; car il semble vraiment que les générations soient semblables

à des conspirateurs dont les actions marchent séparément au même but

en se passant le mot d’ordre. Mais ils s’effraient à tort, et c’est

en cela seulement que je les condamne, car ils ont raison de vouloir

jouir du pouvoir, sans que des bourgeois arrivent, à jour fixe, du

fond de chacun de leurs six royaumes pour les taquiner. Comment des

hommes si remarquables n’ont-ils pas su deviner la profonde moralité

que renferme la comédie constitutionnelle, et voir qu’il est de la

plus haute politique de laisser un os à ronger au siècle? Je pense

absolument comme eux relativement à la souveraineté. Un _pouvoir_

est un être moral aussi intéressé qu’un homme à sa conservation. Le

sentiment de la conservation est dirigé par un principe essentiel,

exprimé en trois mots: _Ne rien perdre_. Pour ne rien perdre, il faut

croître, ou rester infini; car un pouvoir stationnaire est nul. S’il

rétrograde, ce n’est plus un pouvoir, il est entraîné par un autre.

Je sais, comme ces messieurs, dans quelle situation fausse se trouve

un pouvoir infini qui fait une concession? il laisse naître dans

son existence un autre pouvoir dont l’essence sera de grandir. L’un

anéantira nécessairement l’autre, car tout être tend au plus grand

développement possible de ses forces. Un pouvoir ne fait donc jamais

de concessions qu’il ne tente de les reconquérir. Ce combat entre les

deux pouvoirs constitue nos gouvernements constitutionnels, dont le jeu

épouvante à tort le patriarche de la diplomatie autrichienne, parce

que, comédie pour comédie, la moins périlleuse et la plus lucrative

est celle que jouent l’Angleterre et la France. Ces deux patries ont

dit au peuple: «Tu es libre!» et il a été content; il entre dans

le gouvernement comme une foule de zéros qui donnent de la valeur à

l’unité. Mais le peuple veut-il se remuer, on commence avec lui le

drame du dîner de Sancho, quand l’écuyer, devenu souverain de son

île en terre-ferme, essaie de manger. Or, nous autres hommes, nous

devons parodier cette admirable scène au sein de nos ménages. Ainsi,

ma femme a bien le droit de sortir, mais en me déclarant où elle va,

comment elle va, pour quelle affaire elle va, et quand elle reviendra.

Au lieu d’exiger ces renseignements avec la brutalité de nos polices,

qui se perfectionneront sans doute un jour, j’ai le soin de revêtir

les formes les plus gracieuses. Sur mes lèvres, dans mes yeux, sur

mes traits, se jouent et paraissent tour à tour les accents et les

signes de la curiosité et de l’indifférence, de la gravité et de la

plaisanterie, de la contradiction et de l’amour. C’est de petites

scènes conjugales pleines d’esprit, de finesse et de grâce, qui sont

très-agréables à jouer. Le jour où j’ai ôté de dessus la tête de ma

femme la couronne de fleurs d’oranger qu’elle portait, j’ai compris

que nous avions joué, comme au couronnement d’un roi, les premiers

lazzis d’une longue comédie.--J’ai des gendarmes!... J’ai ma garde

royale, j’ai mes procureurs généraux, moi!... reprit-il avec une

sorte d’enthousiasme. Est-ce que je souffre jamais que madame aille

à pied sans être accompagnée d’un laquais en livrée? Cela n’est-il

pas du meilleur ton? sans compter l’agrément qu’elle a de dire à tout

le monde:--J’ai des gens. Mais mon principe conservateur a été de

toujours faire coïncider mes courses avec celles de ma femme, et depuis

deux ans j’ai su lui prouver que c’était pour moi un plaisir toujours

nouveau de lui donner le bras. S’il fait mauvais à marcher, j’essaie

de lui apprendre à conduire avec aisance un cheval fringant; mais je

vous jure que je m’y prends de manière à ce qu’elle ne le sache pas de

sitôt!... Si, par hasard ou par l’effet de sa volonté bien prononcée,

elle voulait s’échapper sans passe-port, c’est-à-dire dans sa voiture

et seule, n’ai-je pas un cocher, un heiduque, un groom? Alors ma femme

peut aller où elle veut, elle emmène toute une _sainte hermandad_, et

je suis bien tranquille... Mais, mon cher monsieur, combien de moyens

n’avons-nous pas de détruire la charte conjugale par la pratique, et la

lettre par l’interprétation! J’ai remarqué que les mœurs de la haute

société comportent une flânerie qui dévore la moitié de la vie d’une

femme, sans qu’elle puisse se sentir vivre. J’ai, pour mon compte,

formé le projet d’amener adroitement ma femme jusqu’à quarante ans

sans qu’elle songe à l’adultère, de même que feu Musson s’amusait à

mener un bourgeois de la rue Saint-Denis à Pierrefitte, sans qu’il se

doutât d’avoir quitté l’ombre du clocher de Saint-Leu.

--Comment! lui dis-je en l’interrompant, auriez-vous par hasard

deviné ces admirables déceptions que je me proposais de décrire dans

une Méditation, intitulée: _Art de mettre la mort dans la vie!_....

Hélas! je croyais être le premier qui eût découvert cette science. Ce

titre concis m’avait été suggéré par le récit que fit un jeune médecin

d’une admirable composition inédite de Crabbe. Dans cet ouvrage, le

poète anglais a su personnifier un être fantastique, nommé _la Vie

dans la Mort_. Ce personnage poursuit à travers les océans du monde

un squelette animé, appelé _la Mort dans la vie_. Je me souviens que

peu de personnes, parmi les convives de l’élégant traducteur de la

poésie anglaise, comprirent le sens mystérieux de cette fable aussi

vraie que fantastique. Moi seul, peut-être, plongé dans un silence

brute, je songeais à ces générations entières qui, poussées par la

VIE, passent sans vivre. Des figures de femmes s’élevaient devant moi

par milliers, par myriades, toutes mortes, chagrines, et versant des

larmes de désespoir en contemplant les heures perdues de leur jeunesse

ignorante. Dans le lointain, je voyais naître une Méditation railleuse,

j’en entendais déjà les rires sataniques; et vous allez sans doute la

tuer..... Mais voyons, confiez-moi promptement les moyens que vous

avez trouvés pour aider une femme à gaspiller les moments rapides où

elle est dans la fleur de sa beauté, dans la force de ses désirs...

Peut-être m’aurez-vous laissé quelques stratagèmes, quelques ruses à

décrire.....

Le vicomte se mit à rire de ce désappointement d’auteur, et me dit d’un

air satisfait:--Ma femme a, comme toutes les jeunes personnes de notre

bienheureux siècle, appuyé ses doigts, pendant trois ou quatre années

consécutives, sur les touches d’un piano qui n’en pouvait mais. Elle

a déchiffré Beethoven, fredonné les ariettes de Rossini et parcouru

les exercices de Crammer. Or, j’ai déjà eu le soin de la convaincre

de sa supériorité en musique: pour atteindre à ce but, j’ai applaudi,

j’ai écouté sans bâiller les plus ennuyeuses sonates du monde, et je

me suis résigné à lui donner une loge aux Bouffons. Aussi ai-je gagné

trois soirées paisibles sur les sept que Dieu a créées dans la semaine.

Je suis à l’affût des _maisons à musique_. A Paris, il existe des

salons qui ressemblent exactement à des tabatières d’Allemagne, espèces

de _Componiums_ perpétuels où je vais régulièrement chercher des

indigestions d’harmonie, que ma femme nomme des concerts. Mais aussi,

la plupart du temps, s’enterre-t-elle dans ses partitions.....

--Hé! monsieur, ne connaissez-vous donc pas le danger qu’il y a de

développer chez une femme le goût du chant, et de la laisser livrée à

toutes les excitations d’une vie sédentaire?... Il ne vous manquerait

plus que de la nourrir de mouton, et de lui faire boire de l’eau...

--Ma femme ne mange jamais que des blancs de volaille, et j’ai

soin de toujours faire succéder un bal à un concert, un rout à une

représentation des Italiens! Aussi ai-je réussi à la faire coucher

pendant six mois de l’année entre une heure et deux du matin. Ah!

monsieur, les conséquences de ce coucher matinal sont incalculables!

D’abord, chacun de ces plaisirs nécessaires est accordé comme une

faveur, et je suis censé faire constamment la volonté de ma femme:

alors je lui persuade, sans dire un seul mot, qu’elle s’est constamment

amusée depuis six heures du soir, époque de notre dîner et de sa

toilette, jusqu’à onze heures du matin, heure à laquelle nous nous

levons.

--Ah! monsieur, quelle reconnaissance ne vous doit-elle pas pour une

vie si bien remplie!...

--Je n’ai donc plus guère que trois heures dangereuses à passer; mais

n’a-t-elle pas des sonates à étudier, des airs à répéter?... N’ai-je

pas toujours des promenades au bois de Boulogne à proposer, des

calèches à essayer, des visites à rendre, etc.? Ce n’est pas tout. Le

plus bel ornement d’une femme est une propreté recherchée, ses soins

à cet égard ne peuvent jamais avoir d’excès ni de ridicule: or, la

toilette m’a encore offert les moyens de lui faire consumer les plus

beaux moments de sa journée.

--Vous êtes digne de m’entendre!... m’écriai-je. Eh! bien, monsieur,

vous lui mangerez quatre heures par jour si vous voulez lui apprendre

un art inconnu aux plus recherchées de nos petites-maîtresses

modernes... Dénombrez à madame de V*** les étonnantes précautions

créées par le luxe oriental des dames romaines, nommez-lui les

esclaves employées seulement au bain chez l’impératrice Poppée: les

_Unctores_, les _Fricatores_, les _Alipilariti_, les _Dropacistæ_, les

_Paratiltriæ_, les _Picatrices_, les _Tractatrices_, les essuyeurs en

cygne, que sais-je!... Entretenez-la de cette multitude d’esclaves dont

la nomenclature a été donnée par Mirabeau dans son _Érotika Biblion_.

Pour qu’elle essaie à remplacer tout ce monde-là, vous aurez de belles

heures de tranquillité, sans compter les agréments personnels qui

résulteront pour vous de l’importation dans votre ménage du système de

ces illustres Romaines, dont les moindres cheveux artistement disposés

avaient reçu des rosées de parfums, dont la moindre veine semblait

avoir conquis un sang nouveau dans la myrrhe, le lin, les parfums, les

ondes, les fleurs, le tout au son d’une musique voluptueuse.

--Eh! monsieur, reprit le mari qui s’échauffait de plus en plus,

n’ai-je pas aussi d’admirables prétextes dans la santé? Cette santé,

si précieuse et si chère, me permet de lui interdire toute sortie par

le mauvais temps, et je gagne ainsi un quart de l’année. Et n’ai-je

pas su introduire le doux usage de ne jamais sortir l’un ou l’autre

sans aller nous donner le baiser d’adieu, en disant: «Mon bon ange,

je sors.» Enfin, j’ai su prévoir l’avenir et rendre pour toujours ma

femme captive au logis, comme un conscrit dans sa guérite!..... Je lui

ai inspiré un enthousiasme incroyable pour les devoirs sacrés de la

maternité.

--En la contredisant? demandai-je.

--Vous l’avez deviné!..... dit-il en riant. Je lui soutiens qu’il est

impossible à une femme du monde de remplir ses obligations envers la

société, de mener sa maison, de s’abandonner à tous les caprices de

la mode, à ceux d’un mari qu’on aime, et d’élever ses enfants... Elle

prétend alors qu’à l’exemple de Caton, qui voulait voir comment la

nourrice changeait les langes du grand Pompée, elle ne laissera pas

à d’autres les soins les plus minutieux réclamés par les flexibles

intelligences et les corps si tendres de ces petits êtres dont

l’éducation commence au berceau. Vous comprenez, monsieur, que ma

diplomatie conjugale ne me servirait pas à grand’chose, si, après

avoir ainsi mis ma femme au secret, je n’usais pas d’un machiavélisme

innocent, qui consiste à l’engager perpétuellement à faire ce qu’elle

veut, à lui demander son avis en tout et sur tout. Comme cette illusion

de liberté est destinée à tromper une créature assez spirituelle, j’ai

soin de tout sacrifier pour convaincre madame de V*** qu’elle est la

femme la plus libre qu’il y ait à Paris; et, pour atteindre à ce but,

je me garde bien de commettre ces grosses balourdises politiques qui

échappent souvent à nos ministres.

--Je vous vois, dis-je, quand vous voulez escamoter un des droits

concédés à votre femme par la charte, je vous vois prenant un air doux

et mesuré, cachant le poignard sous des roses, et, en le lui plongeant

avec précaution dans le cœur, lui demandant d’une voix amie:--Mon ange,

te fait-il mal? Comme ces gens sur le pied desquels on marche, elle

vous répond peut-être:--Au contraire?

Il ne put s’empêcher de sourire, et dit:--Ma femme ne sera-t-elle pas

bien étonnée au jugement dernier?

--Je ne sais pas, lui répondis-je, qui le sera le plus de vous ou

d’elle.

Le jaloux fronçait déjà les sourcils, mais sa physionomie redevint

sereine quand j’ajoutai:--Je rends grâce, monsieur, au hasard qui m’a

procuré le plaisir de faire votre connaissance. Sans votre conversation

j’aurais certainement développé moins bien que vous ne l’avez fait

quelques idées qui nous étaient communes. Aussi vous demanderai-je la

permission de mettre cet entretien en lumière. Là, où nous avons vu

de hautes conceptions politiques, d’autres trouveront peut-être des

ironies plus ou moins piquantes, et je passerai pour un habile homme

aux yeux des deux partis...

Pendant que j’essayais de remercier le vicomte (le premier mari selon

mon cœur que j’eusse rencontré), il me promenait encore une fois dans

ses appartements, où tout paraissait irréprochable.

J’allais prendre congé de lui, quand, ouvrant la porte d’un petit

boudoir, il me le montra d’un air qui semblait dire:--Y a-t-il moyen de

commettre là le moindre désordre que mon œil ne sût reconnaître?

Je répondis à cette muette interrogation par une de ces inclinations

de tête que font les convives à leur amphitryon en dégustant un mets

distingué.

--Tout mon système, me dit-il à voix basse, m’a été suggéré par

trois mots que mon père entendit prononcer à Napoléon en plein

Conseil-d’État, lors de la discussion du divorce.--_L’adultère_,

s’écria-t-il, _est une affaire de canapé_! Aussi, voyez! J’ai su

transformer ces complices en espions, ajouta le maître des requêtes

en me désignant un divan couvert d’un casimir couleur thé, dont les

coussins étaient légèrement froissés.--Tenez, cette marque m’apprend

que ma femme a eu mal à la tête et s’est reposée là...

Nous fîmes quelques pas vers le divan, et nous vîmes le

mot--SOT--capricieusement tracé sur le meuble fatal par quatre

De ces je ne sais quoi, qu’une amante tira

Du verger de Cypris, labyrinthe des fées,

Et qu’un duc autrefois jugea si précieux

Qu’il voulut l’honorer d’une chevalerie,

Illustre et noble confrérie

Moins pleine d’hommes que de Dieux.

--Personne dans ma maison n’a les cheveux noirs! dit le mari en

pâlissant.

Je me sauvai, car je me sentis pris d’une envie de rire que je n’aurais

pas facilement comprimé.

--Voilà un homme jugé!... me dis-je. Il n’a fait que préparer

d’incroyables plaisirs à sa femme, par toutes les barrières dont il l’a

environnée.

Cette idée m’attrista. L’aventure détruisait de fond en comble trois

de mes plus importantes Méditations, et l’infaillibilité catholique de

mon livre était attaquée dans son essence. J’aurais payé de bien bon

cœur la fidélité de la vicomtesse de V*** de la somme avec laquelle

bien des gens eussent voulu lui acheter une seule faute. Mais je devais

éternellement garder mon argent.

En effet, trois jours après, je rencontrai le maître des requêtes au

foyer des Italiens. Aussitôt qu’il m’aperçut, il accourut à moi. Poussé

par une sorte de pudeur, je cherchais à l’éviter; mais, me prenant le

bras:--Ah! je viens de passer trois cruelles journées!... me dit-il à

l’oreille. Heureusement, ma femme est peut-être plus innocente qu’un

enfant baptisé d’hier...

--Vous m’avez déjà dit que madame la vicomtesse était

très-spirituelle... répliquai-je avec une cruelle bonhomie.

--Oh! ce soir j’entends volontiers la plaisanterie; car ce matin, j’ai

eu des preuves irrécusables de la fidélité de ma femme. Je m’étais levé

de très-bonne heure pour achever un travail pressé.... En regardant

mon jardin par distraction, j’y vois tout à coup le valet de chambre

d’un général, dont l’hôtel est voisin du mien, grimper par-dessus les

murs. La soubrette de ma femme, avançant la tête hors du vestibule,

caressait mon chien et protégeait la retraite du galant. Je prends mon

lorgnon, je le braque sur le maraud... des cheveux de jais!... Ah!

jamais face de chrétien ne m’a fait plus de plaisir à voir!... Mais,

comme vous devez le croire, dans la journée les treillages ont été

arrachés.--Ainsi, mon cher monsieur, reprit-il, si vous vous mariez,

mettez votre chien à la chaîne, et semez des fonds de bouteilles sur

tous les chaperons de vos murs...

--Madame la vicomtesse s’est-elle aperçue de vos inquiétudes pendant

ces trois jours-ci?...

--Me prenez-vous pour un enfant? me dit-il en haussant les épaules...

Jamais de ma vie je n’avais été si gai.

--Vous êtes un grand homme inconnu!... m’écriai-je, et vous n’êtes

pas...

Il ne me laissa pas achever; car il disparut en apercevant un de ses

amis qui lui semblait avoir l’intention d’aller saluer la vicomtesse.

Que pourrions-nous ajouter qui ne serait une fastidieuse paraphrase

des enseignements renfermés dans cette conversation? Tout y est germe

ou fruit. Néanmoins, vous le voyez, ô maris, votre bonheur tient à un

cheveu.

MÉDITATION XVII.

THÉORIE DU LIT.

Il était environ sept heures du soir. Assis sur leurs fauteuils

académiques, ils décrivaient un demi-cercle devant une vaste cheminée,

où brûlait tristement un feu de charbon de terre, symbole éternel du

sujet de leurs importantes discussions. A voir les figures graves

quoique passionnées de tous les membres de cette assemblée, il était

facile de deviner qu’ils avaient à prononcer sur la vie, la fortune

et le bonheur de leurs semblables. Ils ne tenaient leurs mandats que

de leurs consciences, comme les associés d’un antique et mystérieux

tribunal, mais ils représentaient des intérêts bien plus immenses que

ceux des rois ou des peuples, ils parlaient au nom des passions et du

bonheur des générations infinies qui devaient leur succéder.

Le petit-fils du célèbre BOULLE était assis devant une table ronde,

sur laquelle se trouvait la pièce à conviction, exécutée avec une rare

intelligence; moi chétif secrétaire, j’occupais une place à ce bureau

afin de rédiger le procès-verbal de la séance.

--Messieurs, dit un vieillard, la première question soumise à vos

délibérations se trouve clairement posée dans ce passage d’une lettre

écrite à la princesse de Galles, Caroline d’Anspach, par la veuve de

Monsieur, frère de Louis XIV, mère du régent.

«La reine d’Espagne a un moyen sûr pour faire dire à son mari tout

ce qu’elle veut. Le roi est dévot; il croirait être damné s’il

touchait à une autre femme qu’à la sienne, et ce bon prince est

d’une complexion fort amoureuse. La reine obtient ainsi de lui tout

ce qu’elle souhaite. Elle a fait mettre des roulettes au lit de son

mari. Lui refuse-t-il quelque chose?... elle pousse le lit loin du

sien. Lui accorde-t-il sa demande? les lits se rapprochent, et elle

l’admet dans le sien. Ce qui est la plus grande félicité du roi, qui

est extrêmement porté...»

--Je n’irai pas plus loin, messieurs, car la vertueuse franchise de la

princesse allemande pourrait être taxée ici d’immoralité.

Les maris sages doivent-ils adopter le lit à roulettes?... Voilà le

problème que nous avons à résoudre.

L’unanimité des votes ne laissa aucun doute. Il me fut ordonné de

consigner sur le registre des délibérations que, si deux époux se

couchaient dans deux lits séparés et dans une même chambre, les lits ne

devaient point avoir de roulettes à équerre.

--Mais sans que la présente décision, fit observer un membre, puisse

en rien préjudicier à ce qui sera statué sur la meilleure manière de

coucher les époux.

Le président me passa un volume élégamment relié, contenant l’édition

originale, publiée en 1788, des lettres de MADAME Charlotte-Élisabeth

de Bavière, veuve de MONSIEUR, frère unique de Louis XIV, et pendant

que je transcrivais le passage cité, il reprit ainsi:--Mais, messieurs,

vous avez dû recevoir à domicile le bulletin sur lequel est consignée

la seconde question.

--Je demande la parole... s’écria le plus jeune des jaloux assemblés.

Le président s’assit après avoir fait un geste d’adhésion.

--Messieurs, dit le jeune mari, sommes-nous bien préparés à délibérer

sur un sujet aussi grave que celui présenté par l’indiscrétion presque

générale des lits? N’y a-t-il pas là une question plus ample qu’une

simple difficulté d’ébénisterie à résoudre? Pour ma part, j’y vois

un problème qui concerne l’intelligence humaine. Les mystères de la

conception, messieurs, sont encore enveloppés de ténèbres que la

science moderne n’a que faiblement dissipées. Nous ne savons pas

jusqu’à quel point les circonstances extérieures agissent sur les

animaux microscopiques, dont la découverte est due à la patience

infatigable des Hill, des Baker, des Joblot, des Eichorn, des Gleichen,

des Spallanzani, surtout de Müller, et, en dernier lieu, de monsieur

Bory de Saint-Vincent. L’imperfection du lit renferme une question

musicale de la plus haute importance, et, pour mon compte, je déclare

que je viens d’écrire en Italie pour obtenir des renseignements

certains sur la manière dont y sont généralement établis les lits....

Nous saurons incessamment s’il y a beaucoup de tringles, de vis, de

roulettes, si les constructions en sont plus vicieuses dans ce pays que

partout ailleurs, et si la sécheresse des bois due à l’action du soleil

ne produit pas, _ab ovo_, l’harmonie dont le sentiment inné se trouve

chez les Italiens... Par tous ces motifs, je demande l’ajournement.

--Et sommes-nous ici pour prendre l’intérêt de la musique?... s’écria

un gentleman de l’Ouest en se levant avec brusquerie. Il s’agit des

mœurs avant tout; et la question morale prédomine toutes les autres...

--Cependant, dit un des membres les plus influents du conseil, l’avis

du premier opinant ne me paraît pas à dédaigner. Dans le siècle

dernier, messieurs, l’un de nos écrivains le plus philosophiquement

plaisant et le plus plaisamment philosophique, Sterne, se plaignait

du peu de soin avec lequel se faisaient les hommes: «O honte!

s’écria-t-il, celui qui copie la divine physionomie de l’homme reçoit

des couronnes et des applaudissements, tandis que celui qui présente

la maîtresse pièce, le prototype d’un travail mimique, n’a, comme

la vertu, que son œuvre pour récompense!...» Ne faudrait-il pas

s’occuper de l’amélioration des races humaines, avant de s’occuper de

celle des chevaux? Messieurs, je suis passé dans une petite ville de

l’Orléanais où toute la population est composée de bossus, de gens à

mines rechignées ou chagrines, véritables enfants de malheur... Eh!

bien, l’observation du premier opinant me fait souvenir que tous les

lits y étaient en très-mauvais état, et que les chambres n’offraient

aux yeux des époux que de hideux spectacles... Eh! messieurs, nos

esprits peuvent-ils être dans une situation analogue à celle de nos

idées, quand au lieu de la musique des anges, qui voltigent çà et là au

sein des cieux où nous parvenons, les notes les plus criardes de la

plus importune, de la plus impatientante, de la plus exécrable mélodie

terrestre, viennent à détonner?... Nous devons peut-être les beaux

génies qui ont honoré l’humanité à des lits solidement construits, et

la population turbulente à laquelle est due la révolution française a

peut-être été conçue sur une multitude de meubles vacillants, aux pieds

contournés et peu solides; tandis que les Orientaux, dont les races

sont si belles, ont un système tout particulier pour se coucher... Je

suis pour l’ajournement.

Et le gentleman s’assit.

Un homme qui appartenait à la secte des Méthodistes se leva.

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 46 / 59 段