Partie, éclatera entre vous et madame, vous aurez toujours d’ingénieux
prétextes pour fouiller dans ses commodes et dans ses secrétaires;
car si votre femme s’avisait de vous dérober une statue, il est de
votre intérêt de savoir où elle l’a cachée. Un _gynécée_ construit
d’après ce système vous permettra de reconnaître d’un seul coup d’œil
s’il contient deux livres de soie de plus qu’à l’ordinaire. Laissez-y
pratiquer une seule armoire, vous êtes perdu! Accoutumez surtout votre
femme, pendant la Lune de Miel, à déployer une excessive recherche dans
la tenue des appartements: que rien n’y traîne. Si vous ne l’habituez
pas à un soin minutieux, si les mêmes objets ne se retrouvent pas
éternellement aux mêmes places, elle vous introduirait un tel désordre,
que vous ne pourriez plus voir s’il y a ou non les deux livres de soie
de plus ou de moins.
Les rideaux de vos appartements seront toujours en étoffes
très-diaphanes, et le soir vous contracterez l’habitude de vous
promener de manière à ce que madame ne soit jamais surprise de vous
voir aller jusqu’à la fenêtre par distraction. Enfin, pour finir
l’article des croisées, faites-les construire dans votre hôtel de telle
sorte que l’appui ne soit jamais assez large pour qu’on y puisse placer
un sac de farine.
L’appartement de votre femme une fois arrangé d’après ces principes,
existât-il dans votre hôtel des niches à loger tous les saints du
Paradis, vous êtes en sûreté. Vous pourrez tous les soirs, de concert
avec votre ami le concierge, balancer l’entrée par la sortie; et, pour
obtenir des résultats certains, rien ne vous empêcherait même de lui
apprendre à tenir un livre de visites en partie double.
Si vous avez un jardin, ayez la passion des chiens. En laissant
toujours sous vos fenêtres un de ces incorruptibles gardiens, vous
tiendrez en respect le Minotaure, surtout si vous habituez votre ami
quadrupède à ne rien prendre de substantiel que de la main de votre
concierge, afin que des célibataires sans délicatesse ne puissent pas
l’empoisonner.
Toutes ces précautions se prendront naturellement et de manière à
n’éveiller aucun soupçon. Si des hommes ont été assez imprudents pour
ne pas avoir établi, en se mariant, leur domicile conjugal d’après
ces savants principes, ils devront au plus tôt vendre leur hôtel, en
acheter un autre, ou prétexter des réparations et remettre la maison à
neuf.
Vous bannirez impitoyablement de vos appartements les canapés, les
ottomanes, les causeuses, les chaises longues, etc. D’abord, ces
meubles ornent maintenant le ménage des épiciers, on les trouve
partout, même chez les coiffeurs; mais c’est essentiellement des
meubles de perdition; jamais je n’ai pu les voir sans frayeur, il m’a
toujours semblé y apercevoir le diable avec ses cornes et son pied
fourchu.
Après tout rien de si dangereux qu’une chaise, et il est bien
malheureux qu’on ne puisse pas enfermer les femmes entre quatre
murs!.... Quel est le mari qui, en s’asseyant sur une chaise disjointe,
n’est pas toujours porté à croire qu’elle a reçu l’instruction du
_Sopha_ de Crébillon fils? Mais nous avons heureusement arrangé vos
appartements d’après un système de prévision tel que rien ne peut y
arriver de fatal, à moins que vous n’y consentiez par votre négligence.
Un défaut que vous contracterez (et ne vous en corrigez jamais)
sera une espèce de curiosité distraite qui vous portera sans
cesse à examiner toutes les boîtes, à mettre cen dessus dessous
les nécessaires. Vous procéderez à cette visite domiciliaire avec
originalité, gracieusement, et chaque fois vous obtiendrez votre pardon
en excitant la gaieté de votre femme.
Vous manifesterez toujours aussi l’étonnement le plus profond à
l’aspect de chaque meuble nouvellement mis dans cet appartement si bien
rangé. Sur-le-champ vous vous en ferez expliquer l’utilité; puis vous
mettrez votre esprit à la torture pour deviner s’il n’a point un emploi
tacite, s’il n’enferme pas de perfides cachettes.
Ce n’est pas tout. Vous avez trop d’esprit pour ne pas sentir que
votre jolie perruche ne restera dans sa cage qu’autant que cette cage
sera belle. Les moindres accessoires respireront donc l’élégance et le
goût. L’ensemble offrira sans cesse un tableau simple et gracieux. Vous
renouvellerez souvent les tentures et les mousselines. La fraîcheur du
décor est trop essentielle pour économiser sur cet article. C’est le
mouron matinal que les enfants mettent soigneusement dans la cage de
leurs oiseaux, pour leur faire croire à la verdure des prairies. Un
appartement de ce genre est alors l’_ultima ratio_ des maris: une femme
n’a rien à dire quand on lui a tout prodigué.
Les maris condamnés à habiter des appartements à loyer sont dans la
plus horrible de toutes les situations.
Quelle influence heureuse ou fatale le portier ne peut-il pas exercer
sur leur sort!
Leur maison ne sera-t-elle pas flanquée à droite et à gauche de deux
autres maisons? Il est vrai qu’en plaçant d’un seul côté l’appartement
de leurs femmes, le danger diminuera de moitié; mais ne sont-ils pas
obligés d’apprendre par cœur et de méditer l’âge, l’état, la fortune,
le caractère, les habitudes des locataires de la maison voisine et
d’en connaître même les amis et les parents?
Un mari sage ne se logera jamais à un rez-de-chaussée.
Tout homme peut appliquer à son appartement les précautions que nous
avons conseillées au propriétaire d’un hôtel, et alors le locataire
aura sur le propriétaire cet avantage, qu’un appartement occupant moins
d’espace est beaucoup mieux surveillé.
MÉDITATION XV.
DE LA DOUANE.
--Eh! non, madame, non...
--Car, monsieur, il y aurait là quelque chose de si inconvenant...
--Croyez-vous donc, madame, que nous voulions prescrire de visiter,
comme aux barrières, les personnes qui franchissent le seuil de vos
appartements ou qui en sortent furtivement, afin de voir s’ils ne vous
apportent pas quelque bijou de contrebande? Eh! mais il n’y aurait
là rien de décent; et nos procédés, madame, n’auront rien d’odieux,
partant rien de fiscal: rassurez-vous.
--Monsieur, la douane conjugale est de tous les expédients de cette
Seconde Partie celui qui peut-être réclame de vous le plus de tact, de
finesse, et le plus de connaissances acquises _à priori_, c’est-à-dire
avant le mariage. Pour pouvoir _exercer_, un mari doit avoir fait
une étude profonde du livre de Lavater et s’être pénétré de tous ses
principes; avoir habitué son œil et son entendement à juger, à saisir,
avec une étonnante promptitude, les plus légers indices physiques par
lesquels l’homme trahit sa pensée.
La Physiognomonie de Lavater a créé une véritable science. Elle a pris
place enfin parmi les connaissances humaines. Si, d’abord, quelques
doutes, quelques plaisanteries accueillirent l’apparition de ce livre;
depuis, le célèbre docteur Gall est venu, par sa belle théorie du
crâne, compléter le système du Suisse, et donner de la solidité à ses
fines et lumineuses observations. Les gens d’esprit, les diplomates,
les femmes, tous ceux qui sont les rares et fervents disciples de ces
deux hommes célèbres, ont souvent eu l’occasion de remarquer bien
d’autres signes évidents auxquels on reconnaît |a pensée humaine. Les
habitudes du corps, l’écriture, le son de la voix, les manières ont
plus d’une fois éclairé la femme qui aime, le diplomate qui trompe,
l’administrateur habile ou le souverain obligés de démêler d’un
coup d’œil l’amour, la trahison ou le mérite inconnus. L’homme dont
l’âme agit avec force est comme un pauvre ver-luisant qui, à son insu,
laisse échapper la lumière par tous ses pores. Il se meut dans une
sphère brillante où chaque effort amène un ébranlement dans la lueur et
dessine ses mouvements par de longues traces de feu.
Voilà donc tous les éléments des connaissances que vous devez posséder,
car la douane conjugale consiste uniquement dans un examen rapide, mais
approfondi, de l’état moral et physique de tous les êtres qui entrent
et sortent de chez vous, lorsqu’ils ont vu ou vont voir votre femme.
Un mari ressemble alors à une araignée qui, au centre de sa toile
imperceptible, reçoit une secousse de la moindre mouche étourdie, et,
de loin, écoute, juge, voit ou la proie ou l’ennemi.
Ainsi, vous vous procurerez les moyens d’examiner le célibataire qui
sonne à votre porte, dans deux situations bien distinctes: quand il va
entrer, quand il est entré.
[Illustration: LE CÉLIBATAIRE.]
Au moment d’entrer, combien de choses ne dit-il pas sans seulement
desserrer les dents!...
Soit que d’un léger coup de main, ou en plongeant ses doigts à
plusieurs reprises dans ses cheveux, il en abaisse et en rehausse le
toupet caractéristique;
Soit qu’il fredonne un air italien ou français, joyeux ou triste, d’une
voix de ténor, de contr’alto, de soprano, ou de baryton;
Soit qu’il s’assure si le bout de sa cravate significative est toujours
placé avec grâce;
Soit qu’il aplatisse le jabot bien plissé ou en désordre d’une chemise
de jour ou de nuit;
Soit qu’il cherche à savoir par un geste interrogateur et furtif si
sa perruque blonde ou brune, frisée ou plate, est toujours à sa place
naturelle;
Soit qu’il examine si ses ongles sont propres ou bien coupés;
Soit que d’une main blanche ou peu soignée, bien ou mal gantée, il
refrise ou sa moustache ou ses favoris, ou soit qu’il les passe et
repasse entre les dents d’un petit peigne d’écaille;
Soit que, par des mouvements doux et répétés, il cherche à placer son
menton dans le centre exact de sa cravate;
Soit qu’il se dandine d’un pied sur l’autre, les mains dans ses poches;
Soit qu’il tourmente sa botte, en la regardant, comme s’il se disait:
«Eh! mais, voilà un pied qui n’est certes pas mal tourné!...»
Soit qu’il arrive à pied ou en voiture, qu’il efface ou non la légère
empreinte de boue qui salit sa chaussure;
Soit même qu’il reste immobile, impassible comme un Hollandais qui fume;
Soit que, les yeux attachés à cette porte, il ressemble à une âme
sortant du purgatoire et attendant saint Pierre et ses clefs;
Soit qu’il hésite à tirer le cordon de la sonnette; et soit qu’il le
saisisse négligemment, précipitamment, familièrement ou comme un homme
sûr de son fait;
Soit qu’il ait sonné timidement, faisant retentir un tintement perdu
dans le silence des appartements comme un premier coup de matines en
hiver dans un couvent de Minimes; ou soit qu’après avoir sonné avec
vivacité, il sonne encore, impatienté de ne pas entendre les pas d’un
laquais;
Soit qu’il donne à son haleine un parfum délicat en mangeant une
pastille de cachundé;
Soit qu’il prenne d’un air empesé une prise de tabac, en en chassant
soigneusement les grains qui pourraient altérer la blancheur de son
linge;
Soit qu’il regarde autour de lui, en ayant l’air d’estimer la lampe de
l’escalier, le tapis, la rampe, comme s’il était marchand de meubles,
ou entrepreneur de bâtiments;
Soit enfin que ce célibataire soit jeune ou âgé, ait froid ou chaud,
arrive lentement, tristement ou joyeusement, etc.
Vous sentez qu’il y a là, sur la marche de votre escalier, une masse
étonnante d’observations.
Les légers coups de pinceau que nous avons essayé de donner à cette
figure vous montrent, en elle, un véritable kaléidoscope moral avec ses
millions de désinences. Et nous n’avons même pas voulu faire arriver de
femme sur ce seuil révélateur; car nos remarques, déjà considérables,
seraient devenues innombrables et légères comme les grains de sable de
la mer.
En effet, devant cette porte fermée, un homme se croit entièrement
seul; et, pour peu qu’il attende, il y commence un monologue muet,
un soliloque indéfinissable, où tout, jusqu’à son pas, dévoile ses
espérances, ses désirs, ses intentions, ses secrets, ses qualités, ses
défauts, ses vertus, etc.; enfin, un homme est, sur un palier, comme
une jeune fille de quinze ans dans un confessionnal, la veille de sa
première communion.
En voulez-vous la preuve?... Examinez le changement subit opéré sur
cette figure et dans les manières de ce célibataire aussitôt que de
dehors il arrive au dedans. Le machiniste de l’Opéra, la température,
les nuages ou le soleil, ne changent pas plus vite l’aspect d’un
théâtre, de l’atmosphère et du ciel.
A la première dalle de votre antichambre, de toutes les myriades
d’idées que ce célibataire vous a trahies avec tant d’innocence sur
l’escalier, il ne reste pas même un regard auquel on puisse rattacher
une observation. La grimace sociale de convention a tout enveloppé d’un
voile épais; mais un mari habile a dû déjà deviner, d’un seul coup
d’œil, l’objet de la visite, et lire dans l’âme de l’arrivant comme
dans un livre.
La manière dont on aborde votre femme, dont on lui parle, dont on la
regarde, dont on la salue, dont on la quitte.... il y a là des volumes
d’observations plus minutieuses les unes que les autres.
Le timbre de la voix, le maintien, la gêne, un sourire, le silence
même, la tristesse, les prévenances à votre égard, tout est indice,
et tout doit être étudié d’un regard, sans effort. Vous devez cacher
la découverte la plus désagréable sous l’aisance et le langage
abondant d’un homme de salon. Dans l’impuissance où nous nous trouvons
d’énumérer les immenses détails du sujet, nous nous en remettons
entièrement à la sagacité du lecteur, qui doit apercevoir l’étendue
de cette science; elle commence à l’analyse des regards et finit à la
perception des mouvements que le dépit imprime à un orteil caché sous
le satin d’un soulier ou sous le cuir d’une botte.
Mais la sortie!... car il faut prévoir le cas où vous aurez manqué
votre rigoureux examen au seuil de la porte, et la sortie devient
alors d’un intérêt capital, d’autant plus que cette nouvelle étude du
célibataire doit se faire avec les mêmes éléments, mais en sens inverse
de la première.
Il existe cependant, dans la sortie, une situation toute particulière;
c’est le moment où l’ennemi a franchi tous les retranchements dans
lesquels il pouvait être observé, et qu’il arrive à la rue!... Là, un
homme d’esprit doit deviner toute une visite en voyant un homme sous
une porte cochère. Les indices sont bien plus rares, mais aussi quelle
clarté! C’est le dénouement, et l’homme en trahit sur-le-champ la
gravité par l’expression la plus simple du bonheur, de la peine ou de
la joie.
Les révélations sont alors faciles à recueillir: c’est un regard jeté
ou sur la maison, ou sur les fenêtres de l’appartement; c’est une
démarche lente ou oisive; le frottement des mains du sot, ou la course
sautillante du fat, ou la station involontaire de l’homme profondément
ému: enfin, vous aviez sur le palier les questions aussi nettement
posées que si une académie de province proposait cent écus pour un
discours; à la sortie, les solutions sont claires et précises. Notre
tâche serait au-dessus des forces humaines s’il fallait dénombrer les
différentes manières dont les hommes trahissent leurs sensations: là,
tout est tact et sentiment.
Si vous appliquez ces principes d’observation aux étrangers, à plus
forte raison soumettrez-vous votre femme aux mêmes formalités.
Un homme marié doit avoir fait une étude profonde du visage de sa
femme. Cette étude est facile, elle est même involontaire et de tous
les moments. Pour lui, cette belle physionomie de la femme ne doit plus
avoir de mystères. Il sait comment les sensations s’y peignent, et sous
quelle expression elles se dérobent au feu du regard.
Le plus léger mouvement de lèvres, la plus imperceptible contraction
des narines, les dégradations insensibles de l’œil, l’altération de la
voix, et ces nuages indéfinissables qui enveloppent les traits, ou ces
flammes qui les illuminent, tout est langage pour vous.
Cette femme est là: tous la regardent, et nul ne peut comprendre
sa pensée. Mais, pour vous, la prunelle est plus ou moins colorée,
étendue, ou resserrée; la paupière a vacillé, le sourcil a remué;
un pli, effacé aussi rapidement qu’un sillon sur la mer, a paru sur
le front; la lèvre a été rentrée, elle a légèrement fléchi ou s’est
animée... pour vous, la femme a parlé.
Si, dans ces moments difficiles où une femme dissimule en présence de
son mari, vous avez l’âme du Sphinx pour la deviner, vous sentez bien
que les principes de la douane deviennent un jeu d’enfant à son égard.
En arrivant chez elle ou en sortant, lorsqu’elle se croit seule, enfin
votre femme a toute l’imprudence d’une corneille, et se dirait tout
haut, à elle-même, son secret: aussi, par le changement subit de
ses traits au moment où elle vous voit, contraction qui, malgré la
rapidité de son jeu, ne s’opère pas assez vite pour ne pas laisser
voir l’expression qu’avait le visage en votre absence, vous devez lire
dans son âme comme dans un livre de plain-chant. Enfin votre femme se
trouvera souvent sur le seuil aux monologues, et là, un mari peut à
chaque instant vérifier les sentiments de sa femme.
Est-il un homme assez insouciant des mystères de l’amour pour n’avoir
pas, maintes fois, admiré le pas léger, menu, coquet d’une femme qui
vole à un rendez-vous? Elle se glisse à travers la foule comme un
serpent sous l’herbe. Les modes, les étoffes et les piéges éblouissants
tendus par les lingères déploient vainement pour elle leurs séductions;
elle va, elle va, semblable au fidèle animal qui cherche la trace
invisible de son maître, sourde à tous les compliments, aveugle à tous
les regards, insensible même aux légers froissements inséparables
de la circulation humaine dans Paris. Oh! comme elle sent le prix
d’une minute! Sa démarche, sa toilette, son visage commettent mille
indiscrétions. Mais, ô quel ravissant tableau pour le flâneur, et
quelle page sinistre pour un mari, que la physionomie de cette femme
quand elle revient de ce logis secret sans cesse habité par son âme!...
Son bonheur est signé jusque dans l’indescriptible imperfection de
sa coiffure dont le gracieux édifice et les tresses ondoyantes n’ont
pas su prendre, sous le peigne cassé du célibataire, cette teinte
luisante, ce tour élégant et arrêté que leur imprime la main sûre de
la camériste. Et quel adorable laissez-aller dans la démarche! Comment
rendre ce sentiment qui répand de si riches couleurs sur son teint, qui
ôte à ses yeux toute leur assurance et qui tient à la mélancolie et à
la gaieté, à la pudeur et à l’orgueil par tant de liens!
Ces indices, volés à la Méditation _des derniers symptômes_, et qui
appartiennent à une situation dans laquelle une femme essaie de tout
dissimuler, vous permettent de deviner, par analogie, l’opulente
moisson d’observations qu’il vous est réservé de recueillir quand votre
femme arrive chez elle, et que, le grand crime n’étant pas encore
commis, elle livre innocemment le secret de ses pensées. Quant à nous,
nous n’avons jamais vu de palier sans avoir envie d’y clouer une rose
des vents et une girouette.
Les moyens à employer pour parvenir à se faire dans sa maison une sorte
d’observatoire dépendant entièrement des lieux et des circonstances,
nous nous en rapportons à l’adresse des jaloux pour exécuter les
prescriptions de cette Méditation.
MÉDITATION XVI.
CHARTE CONJUGALE.
J’avoue que je ne connais guère à Paris qu’une seule maison conçue
d’après le système développé dans les deux Méditations précédentes.
Mais je dois ajouter aussi que j’ai bâti le système d’après la maison.
Cette admirable forteresse appartient à un jeune maître des requêtes,
ivre d’amour et de jalousie.
Quand il apprit qu’il existait un homme exclusivement occupé de
perfectionner le mariage en France, il eut l’honnêteté de m’ouvrir
les portes de son hôtel et de m’en faire voir le gynécée. J’admirai
le profond génie qui avait si habilement déguisé les précautions
d’une jalousie presque orientale sous l’élégance des meubles, sous la
beauté des tapis et la fraîcheur des peintures. Je convins qu’il était
impossible à sa femme de rendre son appartement complice d’une trahison.
--Monsieur, dis-je à l’Otello du Conseil-d’état qui ne me paraissait
pas très-fort sur la haute politique conjugale, je ne doute pas que
madame la vicomtesse n’ait beaucoup de plaisir à demeurer au sein de
ce petit paradis; elle doit même en avoir prodigieusement, surtout si
vous y êtes souvent; mais un moment viendra où elle en aura assez; car,
monsieur, on se lasse de tout, même du sublime. Comment ferez-vous
alors quand madame la vicomtesse, ne trouvant plus à toutes vos
inventions leur charme primitif, ouvrira la bouche pour bâiller, et
peut-être pour vous présenter une requête tendant à obtenir l’exercice
de deux droits indispensables à son bonheur: la liberté individuelle,
c’est-à-dire la faculté d’aller et de venir selon le caprice de sa
_volonté_; et la liberté de la presse, ou la faculté d’écrire et de
recevoir des lettres, sans avoir à craindre votre censure?...
A peine avais-je achevé ces paroles, que monsieur le vicomte de V***
me serra fortement le bras, et s’écria:--Et voilà bien l’ingratitude
des femmes! S’il y a quelque chose de plus ingrat qu’un roi, c’est
un peuple; mais, monsieur, la femme est encore plus ingrate qu’eux
tous. Une femme mariée en agit avec nous comme les citoyens d’une
monarchie constitutionnelle avec un roi: on a beau assurer à ceux-là
une belle existence dans un beau pays; un gouvernement a beau se
donner toutes les peines du monde avec des gendarmes, des chambres,
une administration et tout l’attirail de la force armée, pour empêcher
un peuple de mourir de faim, pour éclairer les villes par le gaz aux
dépens des citoyens, pour chauffer tout son monde par le soleil du
quarante-cinquième degré de latitude, et pour interdire enfin à tous
autres qu’aux percepteurs de demander de l’argent; il a beau paver,
tant bien que mal, des routes, ... eh! bien, aucun des avantages d’une
si belle _utopie_ n’est apprécié! Les citoyens veulent autre chose!...
Ils n’ont pas honte de réclamer encore le droit de se promener à
volonté sur ces routes, celui de savoir où va l’argent donné aux
percepteurs; et enfin le monarque serait tenu de fournir à chacun une
petite part du trône, s’il fallait écouter les bavardages de quelques
écrivassiers, ou adopter certaines idées tricolores, espèces de
polichinelles que fait jouer une troupe de soi-disant patriotes, gens
de sac et de corde, toujours prêts à vendre leurs consciences pour un
million, pour une femme honnête ou une couronne ducale.
--Monsieur le vicomte, dis-je en l’interrompant, je suis parfaitement
de votre avis sur ce dernier point, mais que ferez-vous pour éviter de
répondre aux justes demandes de votre femme?
--Monsieur, je ferai..., je répondrai comme font et comme répondent
les gouvernements, qui ne sont pas aussi bêtes que les membres
de l’Opposition voudraient le persuader à leurs commettants. Je
commencerai par octroyer solennellement une espèce de constitution,
en vertu de laquelle ma femme sera déclarée entièrement libre. Je
reconnaîtrai pleinement le droit qu’elle a d’aller où bon lui semble,
d’écrire à qui elle veut, et de recevoir des lettres en m’interdisant
d’en connaître le contenu. Ma femme aura tous les droits du parlement
anglais: je la laisserai parler tant qu’elle voudra, discuter, proposer
des mesures fortes et énergiques, mais sans qu’elle puisse les mettre à
exécution, et puis après... nous verrons!
--Par saint Joseph!... dis-je en moi-même, voilà un homme qui comprend
aussi bien que moi la science du mariage.--Et puis vous verrez,
monsieur, répondis-je à haute voix pour obtenir de plus amples
révélations, vous verrez que vous serez, un beau matin, tout aussi sot
qu’un autre.