Peut-être les Méditations précédentes auront-elles plutôt développé des

systèmes généraux de conduite, qu’elles n’auront présenté les moyens de

repousser la force par la force. Ce sont des pharmacopées et non pas

des topiques. Or, voici maintenant les moyens personnels que la nature

vous a mis entre les mains, pour vous défendre; car la Providence n’a

oublié personne: si elle a donné à la seppia (poisson de l’Adriatique)

cette couleur noire qui lui sert à produire un nuage au sein duquel

elle se dérobe à son ennemi, vous devez bien penser qu’elle n’a pas

laissé un mari sans épée: or, le moment est venu de tirer la vôtre.

Vous avez dû exiger, en vous mariant, que votre femme nourrirait ses

enfants: alors, jetez-la dans les embarras et les soins d’une grossesse

ou d’une nourriture, vous reculerez ainsi le danger au moins d’un an

ou deux. Une femme occupée à mettre au monde et à nourrir un marmot,

n’a réellement pas le temps de songer à un amant; outre qu’elle est,

avant et après sa couche, hors d’état de se présenter dans le monde.

En effet, comment la plus immodeste des femmes distinguées, dont il

est question dans cet ouvrage, oserait-elle se montrer enceinte, et

promener ce fruit caché, son accusateur public? O lord Byron, toi qui

ne voulais pas voir les femmes mangeant!...

Six mois après son accouchement, et quand l’enfant a bien tété, à peine

une femme commence-t-elle à pouvoir jouir de sa fraîcheur et de sa

liberté.

Si votre femme n’a pas nourri son premier enfant, vous avez trop

d’esprit pour ne pas tirer parti de cette circonstance et lui faire

désirer de nourrir celui qu’elle porte. Vous lui lisez l’_Émile_ de

Jean-Jacques, vous enflammez son imagination pour les devoirs des

mères, vous exaltez son moral, etc.; enfin, vous êtes un sot ou un

homme d’esprit; et, dans le premier cas même, en lisant cet ouvrage,

vous seriez toujours minotaurisé; dans le second, vous devez comprendre

à demi-mot.

Ce premier moyen vous est virtuellement personnel. Il vous donnera bien

du champ devant vous pour mettre à exécution les autres moyens.

Depuis qu’Alcibiade coupa les oreilles et la queue à son chien, pour

rendre service à Périclès, qui avait sur les bras une espèce de guerre

d’Espagne et des fournitures Ouvrard, dont s’occupaient alors les

Athéniens, il n’existe pas de ministre qui n’ait cherché à couper les

oreilles à quelque chien.

Enfin, en médecine, lorsqu’une inflammation se déclare sur un point

capital de l’organisation, on opère une petite contre-révolution sur un

autre point, par des moxas, des scarifications, des acupunctures, etc.

Un autre moyen consiste donc à poser à votre femme un moxa, ou à lui

fourrer dans l’esprit quelque aiguille qui la pique fortement et fasse

diversion en votre faveur.

Un homme de beaucoup d’esprit avait fait durer sa Lune de Miel environ

quatre années; la Lune décroissait et il commençait à apercevoir

l’arc fatal. Sa femme était précisément dans l’état où nous avons

représenté toute femme honnête à la fin de notre première partie: elle

avait _pris du goût_ pour un assez mauvais sujet, petit, laid; mais

enfin ce n’était pas son mari. Dans cette conjoncture, ce dernier

s’avisa d’une coupe de queue de chien qui renouvela, pour plusieurs

années, le bail fragile de son bonheur. Sa femme s’était conduite

avec tant de finesse, qu’il eût été fort embarrassé de défendre sa

porte à l’amant avec lequel elle s’était trouvé un rapport de parenté

très-éloignée. Le danger devenait de jour en jour plus imminent. Odeur

de Minotaure se sentait à la ronde. Un soir, le mari resta plongé dans

un chagrin, profond, visible, affreux. Sa femme en était déjà venue

à lui montrer plus d’amitié qu’elle n’en ressentait même au temps de

la Lune de Miel; et dès lors, questions sur questions. De sa part,

silence morne. Les questions redoublent, il échappe à monsieur des

réticences, elles annonçaient un grand malheur! Là, il avait appliqué

un moxa japonnais qui brûlait comme un auto-da-fé de 1600. La femme

employa d’abord mille manœuvres pour savoir si le chagrin de son mari

était causé par cet amant en herbe: première intrigue pour laquelle

elle déploya mille ruses. L’imagination trottait.... de l’amant? il

n’en était plus question. Ne fallait-il pas, avant tout, découvrir le

secret de son mari. Un soir, le mari, poussé par l’envie de confier ses

peines à sa tendre amie, lui déclare que toute leur fortune est perdue.

Il faut renoncer à l’équipage, à la loge aux Bouffes, aux bals, aux

fêtes, à Paris; peut-être en s’exilant dans une terre, pendant un an

ou deux, pourront-ils tout recouvrer! S’adressant à l’imagination de

sa femme, à son cœur, il la plaignit de s’être attachée au sort d’un

homme amoureux d’elle, il est vrai, mais sans fortune; il s’arracha

quelques cheveux, et force fut à sa femme de s’exalter au profit de

l’honneur; alors, dans le premier délire de cette fièvre conjugale,

il la conduisit à sa terre. Là, nouvelles scarifications, sinapismes

sur sinapismes, nouvelles queues de chien coupées: il fit bâtir une

aile gothique au château; madame retourna dix fois le parc pour avoir

des eaux, des lacs, des mouvements de terrain, etc.; enfin le mari, au

milieu de cette besogne, n’oubliait pas la sienne: lectures curieuses,

soins délicats, etc. Notez qu’il ne s’avisa jamais d’avouer à sa femme

cette ruse; et si la fortune revint, ce fut précisément par suite de

la construction des ailes et des sommes énormes dépensées à faire

des rivières; il lui prouva que le lac donnait une chute d’eau, sur

laquelle vinrent des moulins, etc.

Voilà un moxa conjugal bien entendu, car ce mari n’oublia ni de faire

des enfants, ni d’inviter des voisins ennuyeux, bêtes, ou âgés; et,

s’il venait l’hiver à Paris, il jetait sa femme dans un tel tourbillon

de bals et de courses, qu’elle n’avait pas une minute à donner aux

amants, fruits nécessaires d’une vie oisive.

Les voyages en Italie, en Suisse, en Grèce, les maladies subites qui

exigent les eaux, et les eaux les plus éloignées sont d’assez bons

moxas. Enfin, un homme d’esprit doit savoir en trouver mille pour un.

Continuons l’examen de nos moyens personnels.

Ici nous vous ferons observer que nous raisonnons d’après une

hypothèse, sans laquelle vous laisseriez là le livre, à savoir: que

votre Lune de Miel a duré un temps assez honnête, et que la demoiselle

de qui vous avez fait votre femme était vierge; au cas contraire, et

d’après les mœurs françaises, votre femme ne vous aurait épousé que

pour devenir inconséquente.

Au moment où commence, dans votre ménage, la lutte entre la vertu et

l’inconséquence, toute la question réside dans un parallèle perpétuel

et involontaire que votre femme établit entre vous et son amant.

Là, il existe encore pour vous un moyen de défense, entièrement

personnel, rarement employé par les maris, mais que des hommes

supérieurs ne craignent pas d’essayer. Il consiste à l’emporter sur

l’amant, sans que votre femme puisse soupçonner votre dessein. Vous

devez l’amener à se dire avec dépit, un soir, pendant qu’elle met ses

papillottes: «Mais mon mari vaut mieux.»

Pour réussir, vous devez, ayant sur l’amant l’avantage immense de

connaître le caractère de votre femme, et sachant comment on la blesse,

vous devez, avec toute la finesse d’un diplomate, faire commettre des

gaucheries à cet amant, en le rendant déplaisant par lui-même, sans

qu’il s’en doute.

D’abord, selon l’usage, cet amant recherchera votre amitié, ou vous

aurez des amis communs; alors, soit par ces amis, soit par des

insinuations adroitement perfides, vous le trompez sur des points

essentiels; et, avec un peu d’habileté, vous voyez votre femme

éconduisant son amant, sans que ni elle ni lui ne puissent jamais

en deviner la raison. Vous avez créé là, dans l’intérieur de votre

ménage, une comédie en cinq actes, où vous jouez, à votre profit, les

rôles si brillants de Figaro ou d’Almaviva; et, pendant quelques mois,

vous vous amusez d’autant plus, que votre amour-propre, votre vanité,

votre intérêt, tout est vivement mis en jeu.

J’ai eu le bonheur de plaire dans ma jeunesse à un vieil émigré qui me

donna ces derniers rudiments d’éducation que les jeunes gens reçoivent

ordinairement des femmes. Cet ami, dont la mémoire me sera toujours

chère, m’apprit, par son exemple, à mettre en œuvre ces stratagèmes

diplomatiques qui demandent autant de finesse que de grâce.

Le comte de Nocé était revenu de Coblentz au moment où il y eut pour

les nobles du péril à être en France. Jamais créature n’eut autant de

courage et de bonté, autant de ruse et d’abandon. Agé d’une soixantaine

d’années, il venait d’épouser une demoiselle de vingt-cinq ans, poussé

à cet acte de folie par sa charité: il arrachait cette pauvre fille

au despotisme d’une mère capricieuse.--Voulez-vous être ma veuve?...

avait dit à mademoiselle de Pontivy cet aimable vieillard; mais son

âme était trop aimante pour ne pas s’attacher à sa femme, plus qu’un

homme sage ne doit le faire. Comme pendant sa jeunesse il avait été

manégé par quelques-unes des femmes les plus spirituelles de la cour

de Louis XV, il ne désespérait pas trop de préserver la comtesse de

tout encombre. Quel homme ai-je jamais vu mettant mieux que lui en

pratique tous les enseignements que j’essaie de donner aux maris! Que

de charmes ne savait-il pas répandre dans la vie par ses manières

douces et sa conversation spirituelle. Sa femme ne sut qu’après sa mort

et par moi qu’il avait la goutte. Ses lèvres distillaient l’aménité

comme ses yeux respiraient l’amour. Il s’était prudemment retiré au

sein d’une vallée, auprès d’un bois, et Dieu sait les promenades

qu’il entreprenait avec sa femme!... Son heureuse étoile voulut que

mademoiselle de Pontivy eût un cœur excellent, et possédât à un haut

degré cette exquise délicatesse, cette pudeur de sensitive, qui

embelliraient, je crois, la plus laide fille du monde. Tout à coup,

un de ses neveux, joli militaire échappé aux désastres de Moscou,

revint chez l’oncle, autant pour savoir jusqu’à quel point il avait à

craindre des cousins, que dans l’espoir de guerroyer avec la tante. Ses

cheveux noirs, ses moustaches, le babil avantageux de l’état-major,

une certaine _disinvoltura_ aussi élégante que légère, des yeux vifs,

tout contrastait entre l’oncle et le neveu. J’arrivai précisément au

moment où la jeune comtesse montrait le trictrac à son parent. Le

proverbe dit que les femmes n’apprennent ce jeu que de leurs amants,

et réciproquement. Or, pendant une partie, monsieur de Nocé avait

surpris le matin même entre sa femme et le vicomte un de ces regards

confusément empreints d’innocence, de peur et de désir. Le soir, il

nous proposa une partie de chasse, qui fut acceptée. Jamais je ne le

vis si dispos et si gai qu’il le parut le lendemain matin, malgré les

sommations de sa goutte qui lui réservait une prochaine attaque. Le

diable n’aurait pas su mieux que lui mettre la bagatelle sur le tapis.

Il était ancien mousquetaire gris, et avait connu Sophie Arnoult. C’est

tout dire. La conversation devint bientôt la plus gaillarde du monde

entre nous trois; Dieu m’en absolve!--Je n’aurais jamais cru que mon

oncle fût une si bonne lame! me dit le neveu. Nous fîmes une halte, et

quand nous fûmes tous trois assis sur la pelouse d’une des plus vertes

clairières de la forêt, le comte nous avait amenés à discourir sur

les femmes mieux que Brantôme et l’Aloysia.--«Vous êtes bien heureux

sous ce gouvernement-ci, vous autres!... les femmes ont des mœurs!...

(Pour apprécier l’exclamation du vieillard, il faudrait avoir écouté

les horreurs que le capitaine avait racontées.) Et, reprit le comte,

c’est un des biens que la révolution a produits. Ce système donne aux

passions bien plus de charme et de mystère. Autrefois, les femmes

étaient faciles; eh! bien, vous ne sauriez croire combien il fallait

d’esprit et de verve pour réveiller ces tempéraments usés: nous étions

toujours sur le qui vive. Mais aussi, un homme devenait célèbre par

une gravelure bien dite ou par une heureuse insolence. Les femmes

aiment cela, et ce sera toujours le plus sûr moyen de réussir auprès

d’elles!...» Ces derniers mots furent dits avec un dépit concentré. Il

s’arrêta et fit jouer le chien de son fusil comme pour déguiser une

émotion profonde.--«Ah! bah! dit-il, mon temps est passé! Il faut avoir

l’imagination jeune..... et le corps aussi!... Ah! pourquoi me suis-je

marié? Ce qu’il y a de plus perfide chez les filles élevées par les

mères qui ont vécu à cette brillante époque de la galanterie, c’est

qu’elles affichent un air de candeur, une pruderie... Il semble que

le miel le plus doux offenserait leurs lèvres délicates, et ceux qui

les connaissent savent qu’elles mangeraient des dragées de sel!» Il se

leva, haussa son fusil par un mouvement de rage; et, le lançant sur

la terre, il en enfonça presque la crosse dans le gazon humide.--«Il

paraît que la chère tante aime les fariboles!...» me dit tout bas

l’officier.--«Ou les dénoûments qui ne traînent pas! ajoutai-je. Le

neveu tira sa cravate, rajusta son col, et sauta comme une chèvre

calabraise. Nous rentrâmes sur les deux heures après midi. Le comte

m’emmena chez lui jusqu’au dîner, sous prétexte de chercher quelques

médailles desquelles il m’avait parlé pendant notre retour au logis. Le

dîner fut sombre. La comtesse prodiguait à son neveu les rigueurs d’une

politesse froide. Rentrés au salon, le comte dit à sa femme:--«Vous

faites votre trictrac?... nous allons vous laisser.» La jeune comtesse

ne répondit pas. Elle regardait le feu et semblait n’avoir pas entendu.

Le mari s’avança de quelques pas vers la porte en m’invitant par un

geste de main à le suivre. Au bruit de sa marche, sa femme retourna

vivement la tête.--«Pourquoi nous quitter?... dit-elle; vous avez bien

demain tout le temps de montrer à monsieur des revers de médailles.»

Le comte resta. Sans faire attention à la gêne imperceptible qui avait

succédé à la grâce militaire de son neveu, le comte déploya pendant

toute la soirée le charme inexprimable de sa conversation. Jamais je

ne le vis si brillant ni si affectueux. Nous parlâmes beaucoup des

femmes. Les plaisanteries de notre hôte furent marquées au coin de la

plus exquise délicatesse. Il m’était impossible à moi-même de voir des

cheveux blancs sur sa tête chenue; car elle brillait de cette jeunesse

de cœur et d’esprit qui efface les rides et fond la neige des hivers.

Le lendemain le neveu partit. Même après la mort de monsieur de Nocé,

et en cherchant à profiter de l’intimité de ces causeries familières

où les femmes ne sont pas toujours sur leurs gardes, je n’ai jamais pu

savoir quelle impertinence commit alors le vicomte envers sa tante.

Cette insolence devait être bien grave, car depuis cette époque, madame

de Nocé n’a pas voulu revoir son neveu et ne peut, même aujourd’hui, en

entendre prononcer le nom sans laisser échapper un léger mouvement de

sourcils. Je ne devinai pas tout de suite le but de la chasse du comte

de Nocé; mais plus tard je trouvai qu’il avait joué bien gros jeu.

Cependant, si vous venez à bout de remporter, comme monsieur de Nocé,

une si grande victoire, n’oubliez pas de mettre singulièrement en

pratique le système des moxas; et ne vous imaginez pas que l’on puisse

recommencer impunément de semblables tours de force. En prodiguant

ainsi vos talents, vous finiriez par vous démonétiser dans l’esprit

de votre femme; car elle exigerait de vous en raison double de ce que

vous lui donneriez, et il arriverait un moment où vous resteriez court.

L’âme humaine est soumise, dans ses désirs, à une sorte de progression

arithmétique dont le but et l’origine sont également inconnus. De même

que le mangeur d’opium doit toujours doubler ses doses pour obtenir le

même résultat, de même notre esprit, aussi impérieux qu’il est faible,

veut que les sentiments, les idées et les choses aillent en croissant.

De là est venue la nécessité de distribuer habilement l’intérêt dans

une œuvre dramatique, comme de graduer les remèdes en médecine. Ainsi

vous voyez que si vous abordez jamais l’emploi de ces moyens, vous

devez subordonner votre conduite hardie à bien des circonstances, et la

réussite dépendra toujours des ressorts que vous emploierez.

Enfin, avez-vous du crédit, des amis puissants? occupez-vous un poste

important? Un dernier moyen coupera le mal dans sa racine. N’aurez-vous

pas le pouvoir d’enlever à votre femme son amant par une promotion, par

un changement de résidence, ou par une permutation, s’il est militaire?

Vous supprimez la correspondance, et nous en donnerons plus tard les

moyens; or, _sublatâ causâ, tollitur effectus_, paroles latines qu’on

peut traduire à volonté par: pas d’effet sans cause; pas d’argent, pas

de Suisses.

Néanmoins vous sentez que votre femme pourrait facilement choisir un

autre amant; mais, après ces moyens préliminaires, vous aurez toujours

un moxa tout prêt, afin de gagner du temps et voir à vous tirer

d’affaire par quelques nouvelles ruses.

Sachez combiner le système des moxas avec les déceptions mimiques

de Carlin. L’immortel Carlin, de la comédie italienne, tenait toute

une assemblée en suspens et en gaîté pendant des heures entières par

ces seuls mots variés avec tout l’art de la pantomime et prononcés

de mille inflexions de voix différentes. «Le roi dit à la reine.--La

reine dit au roi.» Imitez Carlin. Trouvez le moyen de laisser toujours

votre femme en échec, afin de n’être pas _mat_ vous-même. Prenez vos

grades auprès des ministres constitutionnels dans l’art de promettre.

Habituez-vous à savoir montrer à propos le polichinelle qui fait

courir un enfant après vous, sans qu’il puisse s’apercevoir du chemin

parcouru. Nous sommes tous enfants, et les femmes sont assez disposées

par leur curiosité à perdre leur temps à la poursuite d’un feu follet.

Flamme brillante et trop tôt évanouie, l’imagination n’est-elle pas là

pour vous secourir?

Enfin, étudiez l’art heureux d’être et de ne pas être auprès d’elle,

de saisir les moments où vous obtiendrez des succès dans son esprit,

sans jamais l’assommer de vous, de votre supériorité, ni même de son

bonheur. Si l’ignorance dans laquelle vous la retenez n’a pas tout

à fait aboli son esprit, vous vous arrangerez si bien que vous vous

désirerez encore quelque temps l’un et l’autre.

MÉDITATION XIV.

DES APPARTEMENTS.

Les moyens et les systèmes qui précèdent sont en quelque sorte purement

moraux. Ils participent à la noblesse de notre âme et n’ont rien de

répugnant; mais maintenant nous allons avoir recours aux précautions à

la Bartholo. N’allez pas mollir. Il y a un courage marital, comme un

courage civil et militaire, comme un courage de garde national.

Quel est le premier soin d’une petite fille après avoir acheté une

perruche? n’est-ce pas de l’enfermer dans une belle cage d’où elle ne

puisse plus sortir sans sa permission?

Cet enfant vous apprend ainsi votre devoir.

Tout ce qui tient à la disposition de votre maison et de ses

appartements sera donc conçu dans la pensée de ne laisser à votre

femme aucune ressource, au cas où elle aurait décrété de vous livrer

au minotaure; car la moitié des malheurs arrivent par les déplorables

facilités que présentent les appartements.

Avant tout, songez à avoir pour concierge _un homme seul_ et

entièrement dévoué à votre personne. C’est un trésor facile à trouver:

quel est l’homme qui n’a pas toujours, de par le monde, ou un père

nourricier ou quelque vieux serviteur qui jadis l’a fait sauter sur ses

genoux.

Une haine d’Atrée et de Thyeste devra s’élever par vos soins entre

votre femme et ce Nestor, gardien de votre porte. Cette porte est

l’Alpha et l’Oméga d’une intrigue. Toutes les intrigues en amour ne se

réduisent-elles pas toujours à ceci: entrer, sortir?

Votre maison ne vous servirait à rien si elle n’était pas entre cour et

jardin, et construite de manière à n’être en contact avec nulle autre.

Vous supprimerez d’abord dans vos appartements de réception les

moindres cavités. Un placard, ne contînt-il que six pots de confitures,

doit être muré. Vous vous préparez à la guerre, et la première pensée

d’un général est de couper les vivres à son ennemi. Aussi, toutes les

parois seront-elles pleines, afin de présenter à l’œil des lignes

faciles à parcourir, et qui permettent de reconnaître sur-le-champ le

moindre objet étranger. Consultez les restes des monuments antiques,

et vous verrez que la beauté des appartements grecs et romains venait

principalement de la pureté des lignes, de la netteté des parois, de

la rareté des meubles. Les Grecs auraient souri de pitié en apercevant

dans un salon les hiatus de nos armoires.

Ce magnifique système de défense sera surtout mis en vigueur dans

l’appartement de votre femme. Ne lui laissez jamais draper son lit de

manière à ce qu’on puisse se promener autour dans un dédale de rideaux.

Soyez impitoyable sur les communications. Mettez sa chambre au bout de

vos appartements de réception. N’y souffrez d’issue que sur les salons,

afin de voir, d’un seul regard, ceux qui vont et viennent chez elle.

_Le Mariage de Figaro_ vous aura sans doute appris à placer la chambre

de votre femme à une grande hauteur du sol. Tous les célibataires sont

des Chérubins.

Votre fortune donne, sans doute, à votre femme le droit d’exiger un

cabinet de toilette, une salle de bain et l’appartement d’une femme

de chambre; alors, pensez à Suzanne, et ne commettez jamais la faute

de pratiquer ce petit appartement-là au-dessous de celui de madame;

mettez-le toujours au-dessus; et ne craignez pas de déshonorer votre

hôtel par de hideuses coupures dans les fenêtres.

Si le malheur veut que ce dangereux appartement communique avec celui

de votre femme par un _escalier dérobé_, consultez long-temps votre

architecte; que son génie s’épuise à rendre à cet escalier sinistre,

l’innocence de l’escalier primitif, l’échelle du meunier; que cet

escalier, nous vous en conjurons, n’ait aucune cavité perfide; que ses

marches anguleuses et raides ne présentent jamais cette voluptueuse

courbure dont se trouvaient si bien Faublas et Justine en attendant que

le marquis de B*** fût sorti. Les architectes, aujourd’hui, font des

escaliers préférables à des ottomanes. Rétablissez plutôt le vertueux

colimaçon de nos ancêtres.

En ce qui concerne les cheminées de l’appartement de madame, vous

aurez soin de placer dans les tuyaux une grille en fer à cinq pieds

de hauteur au-dessus du manteau de la cheminée, dût-on la sceller de

nouveau à chaque ramonage. Si votre femme trouvait cette précaution

ridicule, alléguez les nombreux assassinats commis au moyen des

cheminées. Presque toutes les femmes ont peur des voleurs.

Le lit est un de ces meubles décisifs dont la structure doit être

longuement méditée. Là tout est d’un intérêt capital. Voici les

résultats d’une longue expérience. Donnez à ce meuble une forme assez

originale pour qu’on puisse toujours le regarder sans déplaisir au

milieu des modes qui se succèdent avec rapidité en détruisant les

créations précédentes du génie de nos décorateurs, car il est essentiel

que votre femme ne puisse pas changer à volonté ce théâtre du plaisir

conjugal. La base de ce meuble sera pleine, massive, et ne laissera

aucun intervalle perfide entre elle et le parquet. Et souvenez-vous

bien que la dona Julia de Byron avait caché don Juan sous son oreiller.

Mais il serait ridicule de traiter légèrement un sujet si délicat.

LXII.

Le lit est tout le mariage.

* * * * *

Aussi ne tarderons-nous pas à nous occuper de cette admirable création

du génie humain, invention que nous devons inscrire dans notre

reconnaissance bien plus haut que les navires, que les armes à feu, que

le briquet de Fumade, que les voitures et leurs roues, que les machines

à vapeur, à simple ou double pression, à siphon ou à détente, plus

haut même que les tonneaux et les bouteilles. D’abord, le lit tient de

tout cela, pour peu qu’on y réfléchisse; mais si l’on vient à songer

qu’il est notre second père, et que la moitié la plus tranquille et la

plus agitée de notre existence s’écoule sous sa couronne protectrice,

les paroles manquent pour faire son éloge. (Voyez la Méditation XVII,

intitulée: _Théorie du lit_.)

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 44 / 59 段