choses avec des couleurs bien autrement brillantes que celles qui
sont offertes par la nature! Cette espèce de fascination provient
moins du désir que chaque auteur a de se montrer parfait en affectant
des idées délicates et recherchées, que d’un indéfinissable travail
de notre intelligence. Il est dans la destinée de l’homme d’épurer
tout ce qu’il emporte dans le trésor de sa pensée. Quelles figures,
quels monuments ne sont pas embellis par le dessin? L’âme du lecteur
aide à cette conspiration contre le vrai, soit par le silence profond
dont il jouit ou par le feu de la conception, soit par la pureté avec
laquelle les images se réfléchissent dans son entendement. Qui n’a
pas, en lisant les _Confessions de Jean-Jacques_, vu madame de Warens
plus jolie qu’elle n’était? On dirait que notre âme caresse des formes
qu’elle aurait jadis entrevues sous de plus beaux cieux; elle n’accepte
les créations d’une autre âme que comme des ailes pour s’élancer dans
l’espace; le trait le plus délicat, elle le perfectionne encore en se
le faisant propre; et l’expression la plus poétique dans ses images
y apporte des images encore plus pures. Lire, c’est créer peut-être
à deux. Ces mystères de la transsubstantiation des idées sont-ils
l’instinct d’une vocation plus haute que nos destinées présentes?
Est-ce la tradition d’une ancienne vie perdue? Qu’était-elle donc si le
reste nous offre tant de délices?...
Aussi, en lisant des drames et des romans, la femme, créature encore
plus susceptible que nous de s’exalter, doit-elle éprouver d’enivrantes
extases. Elle se crée une existence idéale auprès de laquelle tout
pâlit; elle ne tarde pas à tenter de réaliser cette vie voluptueuse, à
essayer d’en transporter la magie en elle. Involontairement, elle passe
de l’esprit à la lettre, et de l’âme aux sens.
Et vous auriez la bonhomie de croire que les manières, les sentiments
d’un homme comme vous, qui, la plupart du temps, s’habille, se
déshabille, et..., etc., devant sa femme, lutteront avec avantage
devant les sentiments de ces livres, et en présence de leurs amants
factices à la toilette desquels cette belle lectrice ne voit ni trous
ni taches?... Pauvre sot! trop tard, hélas! pour son malheur et le
vôtre, votre femme expérimenterait que les _héros_ de la poésie sont
aussi rares que les _Apollons_ de la sculpture!...
Bien des maris se trouveront embarrassés pour empêcher leurs femmes
de lire, il y en a même certains qui prétendront que la lecture a cet
avantage qu’ils savent au moins ce que font les leurs quand elles
lisent. D’abord, vous verrez dans la Méditation suivante combien la
vie sédentaire rend une femme belliqueuse; mais n’avez-vous donc
jamais rencontré de ces êtres sans poésie, qui réussissent à pétrifier
leurs pauvres compagnes, en réduisant la vie à tout ce qu’elle a de
mécanique? Étudiez ces grands hommes en leurs discours! apprenez par
cœur les admirables raisonnements par lesquels ils condamnent la poésie
et les plaisirs de l’imagination.
Mais si après tous vos efforts votre femme persistait à vouloir
lire..., mettez à l’instant même à sa disposition tous les livres
possibles, depuis l’_Abécédaire_ de son marmot jusqu’à _René_, livre
plus dangereux pour vous entre ses mains que _Thérèse philosophe_. Vous
pourriez la jeter dans un dégoût mortel de la lecture en lui donnant
des livres ennuyeux; la plonger dans un idiotisme complet, avec _Marie
Alacoque, la Brosse de pénitence_, ou avec les chansons qui étaient
de mode au temps de Louis XV; mais plus tard vous trouverez dans ce
livre les moyens de si bien consumer le temps de votre femme, que toute
espèce de lecture lui sera interdite.
Et, d’abord, voyez les ressources immenses que vous a préparées
l’éducation des femmes pour détourner la vôtre de son goût passager
pour la science. Examinez avec quelle admirable stupidité les filles
se sont prêtées aux résultats de l’enseignement qu’on leur a imposé en
France; nous les livrons à des bonnes, à des demoiselles de compagnie,
à des gouvernantes qui ont vingt mensonges de coquetterie et de
fausse pudeur à leur apprendre contre une idée noble et vraie à leur
inculquer. Les filles sont élevées en esclaves et s’habituent à l’idée
qu’elles sont au monde pour imiter leurs grand’mères, et faire couver
des serins de Canarie, composer des herbiers, arroser de petits rosiers
de Bengale, remplir de la tapisserie ou se monter des cols. Aussi, à
dix ans, si une petite fille a eu plus de finesse qu’un garçon à vingt,
est-elle timide, gauche. Elle aura peur d’une araignée, dira des riens,
pensera aux chiffons, parlera modes, et n’aura le courage d’être ni
mère, ni chaste épouse.
Voici quelle marche on a suivie: on leur a montré à colorier des roses,
à broder des fichus de manière à gagner huit sous par jour. Elles
auront appris l’histoire de France dans Le Ragois, la chronologie dans
les _Tables du citoyen Chantreau_, et l’on aura laissé leur jeune
imagination se déchaîner sur la géographie; le tout, dans le but de
ne rien présenter de dangereux à leur cœur; mais en même temps leurs
mères, leurs institutrices, répétaient d’une voix infatigable que toute
la science d’une femme est dans la manière dont elle sait arranger
cette feuille de figuier que prit notre mère Ève. Elles n’ont entendu
pendant quinze ans, disait Diderot, rien autre chose que:--Ma fille,
votre feuille de figuier va mal; ma fille, votre feuille de figuier va
bien; ma fille, ne serait-elle pas mieux ainsi?
Maintenez donc votre épouse dans cette belle et noble sphère de
connaissances. Si par hasard votre femme voulait une bibliothèque,
achetez-lui Florian, Malte-Brun, le Cabinet des Fées, les Mille et
une Nuits, les Roses par Redouté, les Usages de la Chine, les Pigeons
par madame Knip, le grand ouvrage sur l’Égypte, etc. Enfin, exécutez
le spirituel avis de cette princesse qui, au récit d’une émeute
occasionnée par la cherté du pain, disait: «Que ne mangent-ils de la
brioche!...»
Peut-être votre femme vous reprochera-t-elle, un soir, d’être maussade
et de ne pas parler; peut-être vous dira-t-elle que vous êtes gentil,
quand vous aurez fait un calembour; mais ceci est un inconvénient
très-léger de notre système: et, au surplus, que l’éducation des
femmes soit en France la plus plaisante des absurdités et que votre
obscurantisme marital vous mette une poupée entre les bras, que vous
importe? Comme vous n’avez pas assez de courage pour entreprendre une
plus belle tâche, ne vaut-il pas mieux traîner votre femme dans une
ornière conjugale bien sûre que de vous hasarder à lui faire gravir
les hardis précipices de l’amour? Elle aura beau être mère, vous ne
tenez pas précisément à avoir des Gracchus pour enfants, mais à être
réellement _pater quem nuptiæ demonstrant_: or, pour vous aider à y
parvenir, nous devons faire de ce livre un arsenal où chacun, suivant
le caractère de sa femme ou le sien, puisse choisir l’armure convenable
pour combattre le terrible génie du mal, toujours près de s’éveiller
dans l’âme d’une épouse; et, tout bien considéré, comme les ignorants
sont les plus cruels ennemis de l’instruction des femmes, cette
Méditation sera un bréviaire pour la plupart des maris.
Une femme qui a reçu une éducation d’homme possède, à la vérité, les
facultés les plus brillantes et les plus fertiles en bonheur pour elle
et pour son mari; mais cette femme est rare comme le bonheur même;
or, vous devez, si vous ne la possédez pas pour épouse, maintenir la
vôtre, au nom de votre félicité commune, dans la région d’idées où elle
est née, car il faut songer aussi qu’un moment d’orgueil chez elle peut
vous perdre, en mettant sur le trône un esclave qui sera d’abord tenté
d’abuser du pouvoir.
Après tout, en suivant le système prescrit par cette Méditation, un
homme supérieur en sera quitte pour mettre ses pensées en petite
monnaie lorsqu’il voudra être compris de sa femme, si toutefois
cet homme supérieur a fait la sottise d’épouser une de ces pauvres
créatures, au lieu de se marier à une jeune fille de laquelle il aurait
éprouvé long-temps l’âme et le cœur.
Par cette dernière observation matrimoniale, notre but n’est pas de
prescrire à tous les _hommes supérieurs_ de chercher des _femmes
supérieures_, et nous ne voulons pas laisser chacun expliquer nos
principes à la manière de madame de Staël, qui tenta grossièrement de
s’unir à Napoléon. Ces deux êtres-là eussent été très-malheureux en
ménage; et Joséphine était une épouse bien autrement accomplie que
cette virago du dix-neuvième siècle.
En effet, lorsque nous vantons _ces filles introuvables_, si
heureusement élevées par le hasard, si bien conformées par la nature,
et dont l’âme délicate supporte le rude contact de la grande âme de
ce que nous appelons _un homme_, nous entendons parler de ces nobles
et rares créatures dont Goëthe a donné un modèle dans la Claire du
_Comte d’Egmont_: nous pensons à ces femmes qui ne recherchent d’autre
gloire que celle de bien rendre leur rôle; se pliant avec une étonnante
souplesse aux plaisirs et aux volontés de ceux que la nature leur a
donnés pour maîtres; s’élevant tour à tour dans les immenses sphères
de leur pensée, et s’abaissant à la simple tâche de les amuser comme
des enfants; comprenant et les bizarreries de ces âmes si fortement
tourmentées, et les moindres paroles et les regards les plus vagues;
heureuses du silence, heureuses de la diffusion; devinant enfin que
les plaisirs, les idées et la morale d’un lord Byron ne doivent pas
être ceux d’un bonnetier. Mais arrêtons-nous, cette peinture nous
entraînerait trop loin de notre sujet: il s’agit de mariage et non pas
d’amour.
MÉDITATION XII.
HYGIÈNE DU MARIAGE.
Cette Méditation a pour but de soumettre à votre attention un nouveau
mode de défense par lequel vous dompterez sous une prostration
invincible la volonté de votre femme. Il s’agit de la réaction produite
sur le moral par les vicissitudes physiques et par les savantes
dégradations d’une diète habilement dirigée.
Cette grande et philosophique question de médecine conjugale sourira
sans doute à tous ces goutteux, ces impotents, ces catarrheux, et à
cette légion de vieillards de qui nous avons réveillé l’apathie à
l’article des Prédestinés; mais elle concernera principalement les
maris assez audacieux pour entrer dans les voies d’un machiavélisme
digne de ce grand roi de France qui tenta d’assurer le bonheur de la
nation aux dépens de quelques têtes féodales. Ici, la question est la
même. C’est toujours l’amputation ou l’affaiblissement de quelques
membres pour le plus grand bonheur de la masse.
Croyez-vous sérieusement qu’un célibataire soumis au régime de l’herbe
_hanea_, des concombres, du pourpier et des applications de sangsues
aux oreilles, recommandé par Sterne, serait bien propre à battre en
brèche l’honneur de votre femme? Supposez un diplomate qui aurait eu
le talent de fixer sur le crâne de Napoléon un cataplasme permanent de
graine de lin, ou de lui faire administrer tous les matins un clystère
au miel, croyez-vous que Napoléon, Napoléon-le-Grand, aurait conquis
l’Italie? Napoléon a-t-il été en proie ou non aux horribles souffrances
d’une dysurie pendant la campagne de Russie?... Voilà une de ces
questions dont la solution a pesé sur le globe entier. N’est-il pas
certain que des réfrigérants, des douches, des bains, etc., produisent
de grands changements dans les affections plus ou moins aiguës du
cerveau? Au milieu des chaleurs du mois de juillet, lorsque chacun
de vos pores filtre lentement et restitue à une dévorante atmosphère
les limonades à la glace que vous avez bues d’un seul coup, vous
êtes-vous jamais senti ce foyer de courage, cette vigueur de pensée,
cette énergie complète qui vous rendaient l’existence légère et douce
quelques mois auparavant?
Non, non, le fer le mieux scellé dans la pierre la plus dure soulèvera
et disjoindra toujours le monument le plus durable par suite de
l’influence secrète qu’exercent les lentes et invisibles dégradations
de chaud et de froid qui tourmentent l’atmosphère. En principe,
reconnaissons donc que si les milieux atmosphériques influent sur
l’homme, l’homme doit à plus forte raison influer à son tour sur
l’imagination de ses semblables, par le plus ou le moins de vigueur et
de puissance avec laquelle il projette sa _volonté_ qui produit une
véritable atmosphère autour de lui.
Là, est le principe du talent de l’acteur, celui de la poésie et
du fanatisme, car l’une est l’éloquence des paroles comme l’autre
l’éloquence des actions; là enfin est le principe d’une science en ce
moment au berceau.
Cette _volonté_, si puissante d’homme à homme, cette force nerveuse
et fluide, éminemment mobile et transmissible, est elle-même soumise
à l’état changeant de notre organisation, et bien des circonstances
font varier ce fragile organisme. Là, s’arrêtera notre observation
métaphysique, et là nous rentrerons dans l’analyse des circonstances
qui élaborent la volonté de l’homme et la portent au plus haut degré de
force ou d’affaissement.
Maintenant ne croyez pas que notre but soit de vous engager à mettre
des cataplasmes sur l’honneur de votre femme, de la renfermer dans une
étuve ou de la sceller comme une lettre; non. Nous ne tenterons même
pas de vous développer le système magnétique qui vous donnerait le
pouvoir de faire triompher votre volonté dans l’âme de votre femme: il
n’est pas un mari qui acceptât le bonheur d’un éternel amour au prix
de cette tension perpétuelle des forces animales; mais nous essaierons
de développer un système hygiénique formidable, au moyen duquel vous
pourrez éteindre le feu quand il aura pris à la cheminée.
Il existe, en effet, parmi les habitudes des petites-maîtresses de
Paris et des départements (les petites-maîtresses forment une classe
très-distinguée parmi les femmes honnêtes), assez de ressources
pour atteindre à notre but, sans aller chercher dans l’arsenal de
la thérapeutique les quatre semences froides, le nénuphar et mille
inventions dignes des sorcières. Nous laisserons même à Élien son herbe
hanéa et à Sterne son pourpier et ses concombres, qui annoncent des
intentions antiphlogistiques par trop évidentes.
Vous laisserez votre femme s’étendre et demeurer des journées entières
sur ces moelleuses bergères où l’on s’enfonce à mi-corps dans un
véritable bain d’édredon ou de plumes.
Vous favoriserez, par tous les moyens qui ne blesseront pas votre
conscience, cette propension des femmes à ne respirer que l’air parfumé
d’une chambre rarement ouverte, et où le jour perce à grand’peine de
voluptueuses, de diaphanes mousselines.
Vous obtiendrez des effets merveilleux de ce système, après avoir
toutefois préalablement subi les éclats de son exaltation; mais si vous
êtes assez fort pour supporter cette tension momentanée de votre femme,
vous verrez bientôt s’abolir sa vigueur factice. En général les femmes
aiment à vivre vite, mais après leurs tempêtes de sensations, viennent
des calmes rassurants pour le bonheur d’un mari.
Jean-Jacques, par l’organe enchanteur de Julie, ne prouvera-t-il pas
à votre femme qu’elle aura une grâce infinie à ne pas déshonorer
son estomac délicat et sa bouche divine, en faisant du chyle avec
d’ignobles pièces de bœuf, et d’énormes éclanches de mouton? Est-il
rien au monde de plus pur que ces intéressants légumes, toujours frais
et inodores, ces fruits colorés, ce café, ce chocolat parfumé, ces
oranges, pommes d’or d’Atalante, les dattes de l’Arabie, les biscottes
de Bruxelles, nourriture saine et gracieuse qui arrive à des résultats
satisfaisants en même temps qu’elle donne à une femme je ne sais quelle
originalité mystérieuse? Elle arrive à une petite célébrité de coterie
par son régime, comme par une toilette, par une belle action ou par un
bon mot. Pythagore doit être sa passion, comme si Pythagore était un
caniche ou un sapajou.
Ne commettez jamais l’imprudence de certains hommes qui, pour se
donner un vernis d’esprit fort, combattent cette croyance féminine:
_que l’on conserve sa taille en mangeant peu_. Les femmes à la diète
n’engraissent pas, cela est clair et positif; vous ne sortirez pas de
là.
Vantez l’art avec lequel des femmes renommées par leur beauté ont su la
conserver en se baignant, plusieurs fois par jour, dans du lait, ou des
eaux composées de substances propres à rendre la peau plus douce, en
débilitant le système nerveux.
Recommandez-lui surtout, au nom de sa santé si précieuse pour vous, de
s’abstenir de lotions d’eau froide; que toujours l’eau chaude ou tiède
soit l’ingrédient fondamental de toute espèce d’ablution.
Broussais sera votre idole. A la moindre indisposition de votre femme,
et sous le plus léger prétexte, pratiquez de fortes applications de
sangsues; ne craignez même pas de vous en appliquer vous-même quelques
douzaines de temps à autre, pour faire prédominer chez vous le système
de ce célèbre docteur. Votre état de mari vous oblige à toujours
trouver votre femme trop rouge; essayez même quelquefois de lui attirer
le sang à la tête, pour avoir le droit d’introduire, dans certains
moments, une escouade de sangsues au logis.
Votre femme boira de l’eau légèrement colorée d’un vin de Bourgogne
agréable au goût, mais sans vertu tonique; tout autre vin serait
mauvais.
Ne souffrez jamais qu’elle prenne l’eau pure pour boisson, vous seriez
perdu.
«Impétueux fluide! au moment que tu presses contre les écluses du
cerveau, vois comme elles cèdent à ta puissance! La Curiosité paraît à
la nage, faisant signe à ses compagnes de la suivre: elles plongent au
milieu du courant. L’Imagination s’assied en rêvant sur la rive. Elle
suit le torrent des yeux, et change les brins de paille et de joncs
en mâts de misaine et de beaupré. A peine la métamorphose est-elle
faite, que le Désir, tenant d’une main sa robe retroussée jusqu’au
genou, survient, les voit et s’en empare. O vous, buveurs d’eau! est-ce
donc par le secours de cette source enchanteresse, que vous avez tant
de fois tourné et retourné le monde à votre gré? Foulant aux pieds
l’impuissant, écrasant son visage, et changeant même quelquefois la
forme et l’aspect de la nature?»
Si par ce système d’inaction, joint à notre système alimentaire, vous
n’obteniez pas des résultats satisfaisants, jetez-vous à corps perdu
dans un autre système que nous allons développer.
L’homme a une somme donnée d’énergie. Tel homme ou telle femme est à
tel autre, comme dix est à trente, comme un est à cinq, et il est un
degré que chacun de nous ne dépasse pas. La quantité d’énergie ou de
volonté, que chacun de nous possède, se déploie comme le son: elle est
tantôt faible, tantôt forte; elle se modifie selon les octaves qu’il
lui est permis de parcourir. Cette force est unique, et bien qu’elle
se résolve en désirs, en passions, en labeurs d’intelligence ou en
travaux corporels, elle accourt là où l’homme l’appelle. Un boxeur la
dépense en coups de poing, le boulanger à pétrir son pain, le poète
dans une exaltation qui en absorbe et en demande une énorme quantité,
le danseur la fait passer dans ses pieds; enfin, chacun la distribue à
sa fantaisie, et que je voie ce soir le Minotaure assis tranquillement
sur mon lit, si vous ne savez pas comme moi où il s’en dépense le
plus. Presque tous les hommes consument en des travaux nécessaires ou
dans les angoisses de passions funestes, cette belle somme d’énergie
et de volonté dont leur a fait présent la nature; mais nos femmes
honnêtes sont toutes en proie aux caprices et aux luttes de cette
puissance qui ne sait où se prendre. Si chez votre femme, l’énergie
n’a pas succombé sous le régime diététique, jetez-la dans un mouvement
toujours croissant. Trouvez les moyens de faire passer la somme de
force, par laquelle vous êtes gêné, dans une occupation qui la consomme
entièrement. Sans attacher une femme à la manivelle d’une manufacture,
il y a mille moyens de la lasser sous le fléau d’un travail constant.
Tout en vous abandonnant les moyens d’exécution, lesquels changent
selon bien des circonstances, nous vous indiquerons la danse comme un
des plus beaux gouffres où s’ensevelissent les amours. Cette matière
ayant été assez bien traitée par un contemporain, nous le laisserons
parler.
«Telle pauvre victime qu’admire un cercle enchanté paie bien cher ses
succès. Quel fruit faut-il attendre d’efforts si peu proportionnés
aux moyens d’un sexe délicat? Les muscles, fatigués sans discrétion,
consomment sans mesure. Les esprits, destinés à nourrir le feu des
passions et le travail du cerveau, sont détournés de leur route.
L’absence des désirs, le goût du repos, le choix exclusif d’aliments
substantiels, tout indique une nature appauvrie, plus avide de
réparer que de jouir. Aussi un indigène des coulisses me disait-il
un jour:--«Qui a vécu avec des danseuses, a vécu de mouton; car leur
épuisement ne peut se passer de cette nourriture énergique.» Croyez-moi
donc, l’amour qu’une danseuse inspire est bien trompeur: on rencontre
avec dépit, sous un printemps factice, un sol froid et avare, et des
sens incombustibles. Les médecins calabrois ordonnent la danse pour
remède aux passions hystériques qui sont communes parmi les femmes de
leur pays, et les Arabes usent à peu près de la même recette pour les
nobles cavales dont le tempérament trop lascif empêche la fécondité.
«Bête comme un danseur» est un proverbe connu au théâtre. Enfin, les
meilleures têtes de l’Europe sont convaincues que toute danse porte en
soi une qualité éminemment réfrigérante.
»En preuve à tout ceci, il est nécessaire d’ajouter d’autres
observations. La vie des pasteurs donna naissance aux amours déréglées.
Les mœurs des tisserandes furent horriblement décriées dans la Grèce.
Les Italiens ont consacré un proverbe à la lubricité des boiteuses. Les
Espagnols, dont les veines reçurent par tant de mélanges l’incontinence
africaine, déposent le secret de leurs désirs dans cette maxime qui
leur est familière: _Mujer y gallina pierna quebrantada_; il est bon
que la femme et la poule aient une jambe rompue. La profondeur des
Orientaux dans l’art des voluptés se décèle tout entière par cette
ordonnance du kalife Hakim, fondateur des Druses, qui défendit, sous
peine de mort, de fabriquer dans ses états aucune chaussure de femme.
Il semble que sur tout le globe les tempêtes du cœur attendent, pour
éclater, le repos des jambes!»
Quelle admirable manœuvre que de faire danser une femme et de ne la
nourrir que de viandes blanches!...
Ne croyez pas que ces observations, aussi vraies que spirituellement
rendues, contrarient notre système précédent; par celui-ci comme par
celui-là vous arriverez à produire chez une femme cette atonie tant
désirée, gage de repos et de tranquillité. Par le dernier vous laissez
une porte ouverte pour que l’ennemi s’enfuie; par l’autre vous le tuez.
Là, il nous semble entendre des gens timorés et à vues étroites,
s’élevant contre notre hygiène au nom de la morale et des sentiments.
La femme n’est-elle donc pas douée d’une âme? N’a-t-elle pas comme nous
des sensations? De quel droit, au mépris de ses douleurs, de ses idées,
de ses besoins, la travaille-t-on comme un vil métal duquel l’ouvrier
fait un éteignoir ou un flambeau? Serait-ce parce que ces pauvres
créatures sont déjà faibles et malheureuses qu’un brutal s’arrogerait
le pouvoir de les tourmenter exclusivement au profit de ses idées plus
ou moins justes? Et si par votre système débilitant ou échauffant qui
allonge, ramollit, pétrit les fibres, vous causiez d’affreuses et
cruelles maladies, si vous conduisiez au tombeau une femme qui vous est
chère, si, si, etc.
Voici notre réponse:
Avez-vous jamais compté combien de formes diverses Arlequin et Pierrot
donnent à leur petit chapeau blanc? ils le tournent et retournent si
bien, que successivement ils en font une toupie, un bateau, un verre à
boire, une demi-lune, un berret, une corbeille, un poisson, un fouet,
un poignard, un enfant, une tête d’homme, etc.
Image exacte du despotisme avec lequel vous devez manier et remanier
votre femme.
La femme est une propriété que l’on acquiert par contrat, elle est
mobilière, car la possession vaut titre; enfin, la femme n’est, à
proprement parler, qu’une annexe de l’homme; or, tranchez, coupez,
rognez, elle vous appartient à tous les titres. Ne vous inquiétez en
rien de ses murmures, de ses cris, de ses douleurs; la nature l’a faite
à notre usage et pour tout porter: enfants, chagrins, coups et peines
de l’homme.
Ne nous accusez pas de dureté. Dans tous les codes des nations
soi-disant civilisées, l’homme a écrit les lois qui règlent le destin
des femmes sous cette épigraphe sanglante: _Væ victis!_ Malheur aux
faibles.
Enfin, songez à cette dernière observation, la plus prépondérante
peut-être de toutes celles que nous avons faites jusqu’ici: si ce n’est
pas vous, mari, qui brisez sous le fléau de votre volonté ce faible
et charmant roseau; ce sera, joug plus atroce encore, un célibataire
capricieux et despote; elle supportera deux fléaux au lieu d’un. Tout
compensé, l’humanité vous engagera donc à suivre les principes de notre
hygiène.
MÉDITATION XIII.
DES MOYENS PERSONNELS.