Mais c’est avoir assez pressé le marc des événements accomplis pour

en tirer une goutte de philosophie, c’est avoir assez sacrifié à la

passion dominante de l’époque actuelle pour l’_historique_, ramenons

nos regards sur les mœurs présentes. Reprenons le bonnet aux grelots et

cette marotte de laquelle Rabelais fit jadis un sceptre, et poursuivons

le cours de cette analyse, sans donner à une plaisanterie plus de

gravité qu’elle n’en peut avoir, sans donner aux choses graves plus de

plaisanterie qu’elles n’en comportent.

* * * * *

DEUXIÈME PARTIE.

DES MOYENS DE DÉFENSE A L’INTÉRIEUR ET A L’EXTÉRIEUR.

_To be or not be_.......

L’être ou ne pas l’être, voilà toute la question.

_Shakespeare_, HAMLET.

MÉDITATION X.

Traité de politique maritale.

Quand un homme arrive à la situation où le place la Première Partie de

ce livre, nous supposons que l’idée de savoir sa femme possédée par

un autre peut encore faire palpiter son cœur, et que sa passion se

rallumera, soit par amour-propre ou par égoïsme, soit par intérêt, car

s’il ne tenait plus à sa femme, ce serait l’avant-dernier des hommes,

et il mériterait son sort.

Dans cette longue crise, il est bien difficile à un mari de ne pas

commettre de fautes; car, pour la plupart d’entre eux, l’art de

gouverner une femme est encore moins connu que celui de la bien

choisir. Cependant la politique maritale ne consiste guère que dans

la constante application de trois principes qui doivent être l’âme de

votre conduite. Le premier est de ne jamais croire à ce qu’une femme

dit; le second, de toujours chercher l’esprit de ses actions sans vous

arrêter à la lettre; et le troisième, de ne pas oublier qu’une femme

n’est jamais si bavarde que quand elle se tait, et n’agit jamais avec

plus d’énergie que lorsqu’elle est en repos.

Dès ce moment, vous êtes comme un cavalier qui, monté sur un cheval

sournois, doit toujours le regarder entre les deux oreilles, sous peine

d’être désarçonné.

Mais l’art est bien moins dans la connaissance des principes que

dans la manière de les appliquer: les révéler à des ignorants, c’est

laisser des rasoirs sous la main d’un singe. Aussi, le premier et le

plus vital de vos devoirs est-il dans une dissimulation perpétuelle

à laquelle manquent presque tous les maris. En s’apercevant d’un

symptôme minotaurique un peu trop marqué chez leurs femmes, la plupart

des hommes témoignent, tout d’abord, d’insultantes méfiances. Leurs

caractères contractent une acrimonie qui perce ou dans leurs discours,

ou dans leurs manières; et la crainte est, dans leur âme, comme un

bec de gaz sous un globe de verre, elle éclaire leur visage aussi

puissamment qu’elle explique leur conduite.

Or, une femme qui a, sur vous, douze heures dans la journée pour

réfléchir et vous observer, lit vos soupçons écrits sur votre front

au moment même où ils se forment. Cette injure gratuite, elle ne

la pardonnera jamais. Là, il n’existe plus de remède; là, tout est

dit: le lendemain même s’il y a lieu, elle se range parmi les femmes

inconséquentes.

Vous devez donc, dans la situation respective des deux parties

belligérantes, commencer par affecter envers votre femme cette

confiance sans bornes que vous aviez naguère en elle. Si vous cherchez

à l’entretenir dans l’erreur par de mielleuses paroles, vous êtes

perdu, elle ne vous croira pas; car elle a sa politique comme vous

avez la vôtre. Or, il faut autant de finesse que de bonhomie dans vos

actions, pour lui inculquer, à son propre insu, ce précieux sentiment

de sécurité qui l’invite à remuer les oreilles, et vous permet de

n’user qu’à propos de la bride ou de l’éperon.

Mais comment oser comparer un cheval, de toutes les créatures la plus

candide, à un être que les spasmes de sa pensée et les affections

de ses organes rendent par moments plus prudent que le Servite

Fra-Paolo, le plus terrible Consulteur que les Dix aient eu à Venise;

plus dissimulé qu’un roi; plus adroit que Louis XI; plus profond que

Machiavel; sophistique autant que Hobbes; fin comme Voltaire; plus

facile que la Fiancée de Mamolin, et qui, dans le monde entier, ne se

défie que de vous?

Aussi, à cette dissimulation, grâce à laquelle les ressorts de votre

conduite doivent devenir aussi invisibles que ceux de l’univers,

vous est-il nécessaire de joindre un empire absolu sur vous-même.

L’imperturbabilité diplomatique si vantée de M. de Talleyrand sera

la moindre de vos qualités; son exquise politesse, la grâce de ses

manières respireront dans tous vos discours. Le professeur vous défend

ici très-expressément l’usage de la cravache si vous voulez parvenir à

ménager votre gentille Andalouse.

LXI.

Qu’un homme batte sa maîtresse... c’est une blessure; mais sa femme!...

c’est un suicide.

* * * * *

Comment donc concevoir un gouvernement sans maréchaussée, une action

sans force, un pouvoir désarmé?... Voilà le problème que nous

essaierons de résoudre dans nos Méditations futures. Mais il existe

encore deux observations préliminaires à vous soumettre. Elles vont

nous livrer deux autres théories qui entreront dans l’application de

tous les moyens mécaniques desquels nous allons vous proposer l’emploi.

Un exemple vivant rafraîchira ces arides et sèches dissertations: ne

sera-ce pas quitter le livre pour opérer sur le terrain?

L’an 1822, par une belle matinée du mois de janvier, je remontais les

boulevards de Paris depuis les paisibles sphères du Marais jusqu’aux

élégantes régions de la Chaussée-d’Antin, observant pour la première

fois, non sans une joie philosophique, ces singulières dégradations

de physionomie et ces variétés de toilette qui, depuis la rue du

Pas-de-la-Mule jusqu’à la Madeleine, font de chaque portion du

boulevard un monde particulier, et de toute cette zone parisienne un

large échantillon de mœurs. N’ayant encore aucune idée des choses de

la vie, et ne me doutant guère qu’un jour j’aurais l’outrecuidance de

m’ériger en législateur du mariage, j’allais déjeuner chez un de mes

amis de collége qui s’était de trop bonne heure, peut-être, affligé

d’une femme et de deux enfants. Mon ancien professeur de mathématiques

demeurant à peu de distance de la maison qu’habitait mon camarade, je

m’étais promis de rendre une visite à ce digne mathématicien, avant de

livrer mon estomac à toutes les friandises de l’amitié. Je pénétrai

facilement jusqu’au cœur d’un cabinet, où tout était couvert d’une

poussière attestant les honorables distractions du savant. Une surprise

m’y était réservée. J’aperçus une jolie dame assise sur le bras d’un

fauteuil comme si elle eût monté un cheval anglais, elle me fit cette

petite grimace de convention réservée par les maîtresses de maison

pour les personnes qu’elles ne connaissent pas, mais elle ne déguisa

pas assez bien l’air boudeur qui, à mon arrivée, attristait sa figure,

pour que je ne devinasse pas l’inopportunité de ma présence. Sans doute

occupé d’une équation, mon maître n’avait pas encore levé la tête;

alors, j’agitai ma main droite vers la jeune dame, comme un poisson

qui remue sa nageoire, et je me retirai sur la pointe des pieds en lui

lançant un mystérieux sourire qui pouvait se traduire par: «Ce ne sera

certes pas moi qui vous empêcherai de lui faire faire une infidélité

à Uranie.» Elle laissa échapper un de ces gestes de tête dont la

gracieuse vivacité ne peut se traduire.--«Eh! mon bon ami, ne vous en

allez pas! s’écria le géomètre. C’est ma femme!» Je saluai derechef!...

O Coulon! où étais-tu pour applaudir le seul de tes élèves qui comprît

alors ton expression d’_anacréontique_ appliquée à une révérence!...

L’effet devait en être bien pénétrant; car madame _la professeuse_,

comme disent les Allemands, rougit et se leva précipitamment pour s’en

aller en me faisant un léger salut qui semblait dire:--adorable!...

Son mari l’arrêta en lui disant:--«Reste, ma fille. C’est un de mes

élèves.» La jeune femme avança la tête vers le savant, comme un oiseau

qui, perché sur une branche, tend le cou pour avoir une graine.--«Cela

n’est pas possible!... dit le mari en poussant un soupir; et je vais

te le prouver par _A_ plus _B_.--Eh! monsieur, laissons cela, je vous

prie! répondit-elle en clignant des yeux et me montrant. (Si ce n’eût

été que de l’algèbre, mon maître aurait pu comprendre ce regard, mais

c’était pour lui du chinois, et alors il continua.)--Ma fille, vois, je

te fais juge; nous avons dix mille francs de rente...» A ces mots, je

me retirai vers la porte comme si j’eusse été pris de passion pour des

lavis encadrés que je me mis à examiner. Ma discrétion fut récompensée

par une éloquente œillade. Hélas! elle ne savait pas que j’aurais pu

jouer dans Fortunio le rôle de Fine-Oreille qui entend pousser les

truffes.--«Les principes de l’économie générale, disait mon maître,

veulent qu’on ne mette au prix du logement et aux gages des domestiques

que deux dixièmes du revenu; or, notre appartement et nos gens coûtent

ensemble cent louis. Je te donne douze cents francs pour ta toilette.

(Là il appuya sur chaque syllabe.) Ta cuisine, reprit-il, consomme

quatre mille francs; nos enfants exigent au moins vingt-cinq louis;

et je ne prends pour moi que huit cents francs. Le blanchissage, le

bois, la lumière vont à mille francs environ; partant, il ne reste,

comme tu vois, que six cents francs qui n’ont jamais suffi aux dépenses

imprévues. Pour acheter la croix de diamants, il faudrait prendre mille

écus sur nos capitaux; or, une fois cette voie ouverte, ma petite

belle, il n’y aurait pas de raison pour ne pas quitter ce Paris,

que tu aimes tant, nous ne tarderions pas à être obligés d’aller en

province rétablir notre fortune compromise. Les enfants et la dépense

croîtront assez! Allons, sois sage.--Il le faut bien, dit-elle, mais

vous serez le seul, dans Paris, qui n’aurez pas donné d’étrennes à

votre femme!» Et elle s’évada comme un écolier qui vient d’achever une

pénitence. Mon maître hocha la tête en signe de joie. Quand il vit

la porte fermée, il se frotta les mains; nous causâmes de la guerre

d’Espagne, et j’allai rue de Provence, ne songeant pas plus que je

venais de recevoir la première partie d’une grande leçon conjugale

que je ne pensais à la conquête de Constantinople par le général

Diebitsch. J’arrivai chez mon amphitryon au moment où les deux époux se

mettaient à table, après m’avoir attendu pendant la demi-heure voulue

par la discipline œcuménique de la gastronomie. Ce fut, je crois, en

ouvrant un pâté de foie gras que ma jolie hôtesse dit à son mari d’un

air délibéré:--«Alexandre, si tu étais bien aimable, tu me donnerais

cette paire de girandoles que nous avons vue chez Fossin.--Mariez-vous

donc!... s’écria plaisamment mon camarade en tirant de son carnet trois

billets de mille francs qu’il fit briller aux yeux pétillants de sa

femme. Je ne résiste pas plus au plaisir de te les offrir, ajouta-t-il,

que toi à celui de les accepter. C’est aujourd’hui l’anniversaire du

jour où je t’ai vue pour la première fois: les diamants t’en feront

peut-être souvenir!...--Méchant!...» dit-elle avec un ravissant

sourire. Elle plongea deux doigts dans son corset; et, en retirant un

bouquet de violettes, elle le jeta par un dépit enfantin au nez de mon

ami. Alexandre donna le prix des girandoles en s’écriant:--«J’avais

bien vu les fleurs!...» Je n’oublierai jamais le geste vif et l’avide

gaieté avec laquelle, semblable à un chat qui met sa patte mouchetée

sur une souris, la petite femme se saisit des trois billets de banque,

elle les roula en rougissant de plaisir, et les mit à la place des

violettes qui naguère parfumaient son sein. Je ne pus m’empêcher de

penser à mon maître de mathématiques. Je ne vis alors de différence

entre son élève et lui que celle qui existe entre un homme économe et

un prodigue, ne me doutant guère que celui des deux qui, en apparence,

savait le mieux calculer, calculait le plus mal. Le déjeuner s’acheva

donc très-gaiement. Installés bientôt dans un petit salon fraîchement

décoré, assis devant un feu qui chatouillait doucement les fibres, les

consolait du froid, et les faisait épanouir comme au printemps, je me

crus obligé de tourner à ce couple amoureux une phrase de convive sur

l’ameublement de ce petit oratoire.--«C’est dommage que tout cela coûte

si cher!..... dit mon ami; mais il faut bien que le nid soit digne de

l’oiseau! Pourquoi, diable, vas-tu me complimenter sur des tentures

qui ne sont pas payées?... Tu me fais souvenir, pendant ma digestion,

que je dois encore deux mille francs à un turc de tapissier.» A ces

mots, la maîtresse de la maison inventoria des yeux ce joli boudoir;

et, de brillante, sa figure devint songeresse. Alexandre me prit par

la main et m’entraîna dans l’embrasure d’une croisée.--«Aurais-tu par

hasard un millier d’écus à me prêter? dit-il à voix basse. Je n’ai que

dix à douze mille livres de rente, et cette année...--Alexandre!...

s’écria la chère créature en interrompant son mari, en accourant à

nous et présentant les trois billets, Alexandre... je vois bien que

c’est une folie...--De quoi te mêles-tu!... répondit-il, garde donc

ton argent.--Mais, mon amour, je te ruine! Je devrais savoir que tu

m’aimes trop pour que je puisse me permettre de te confier tous mes

désirs...--Garde, ma chérie, c’est de bonne prise! Bah, je jouerai

cet hiver, et je regagnerai cela!...--Jouer!... dit-elle, avec une

expression de terreur. Alexandre, reprends tes billets! Allons,

monsieur, je le veux.--Non, non, répondit mon ami en repoussant une

petite main blanche et délicate; ne vas-tu pas jeudi au bal de madame

de...?»--Je songerai à ce que tu me demandes, dis-je à mon camarade; et

je m’esquivai en saluant sa femme, mais je vis bien d’après la scène

qui se préparait que mes révérences anacréontiques ne produiraient

pas là beaucoup d’effet.--Il faut qu’il soit fou, pensais-je en m’en

allant, pour parler de mille écus à un étudiant en droit! Cinq jours

après, je me trouvais chez madame de..., dont les bals devenaient

à la mode. Au milieu du plus brillant des quadrilles, j’aperçus la

femme de mon ami et celle du mathématicien. Madame Alexandre avait une

ravissante toilette, quelques fleurs et de blanches mousselines en

faisaient tous les frais. Elle portait une petite croix à la Jeannette,

attachée par un ruban de velours noir qui rehaussait la blancheur de

sa peau parfumée, et de longues poires d’or effilées décoraient ses

oreilles. Sur le cou de madame la professeuse scintillait une superbe

croix de diamants.--Voilà qui est drôle!... dis-je à un personnage

qui n’avait encore ni lu dans le grand livre du monde, ni déchiffré

un seul cœur de femme. Ce personnage était moi-même. Si j’eus alors

le désir de faire danser ces deux jolies femmes, ce fut uniquement

parce que j’aperçus un secret de conversation qui enhardissait ma

timidité.--«Eh! bien, madame, vous avez eu votre croix?..... dis-je

à la première.--Mais je l’ai bien gagnée!... répondit-elle, avec un

indéfinissable sourire.»--«Comment! pas de girandoles?... demandai-je

à la femme de mon ami.--Ah! dit-elle, j’en ai joui pendant tout un

déjeuner!... Mais, vous voyez, j’ai fini par convertir Alexandre...--Il

se sera facilement laissé séduire?» Elle me regarda d’un air de

triomphe.

C’est huit ans après que, tout à coup, cette scène, jusque-là muette

pour moi, s’est comme levée dans mon souvenir; et, à la lueur des

bougies, au feu des aigrettes, j’en ai lu distinctement la moralité.

Oui, la femme a horreur de la conviction; quand on la persuade, elle

subit une séduction et reste dans le rôle que la nature lui assigne.

Pour elle, se laisser gagner, c’est accorder une faveur; mais les

raisonnements exacts l’irritent et la tuent; pour la diriger, il faut

donc savoir se servir de la puissance dont elle use si souvent: la

sensibilité. C’est donc en sa femme, et non pas en lui-même, qu’un mari

trouvera les éléments de son despotisme: comme pour le diamant, il faut

l’opposer à elle-même. Savoir offrir les girandoles pour se les faire

rendre, est un secret qui s’applique aux moindres détails de la vie.

Passons maintenant à la seconde observation.

_Qui sait administrer un toman, sait en administrer cent mille_, a dit

un proverbe indien; et moi, j’amplifie la sagesse asiatique, en disant:

Qui peut gouverner une femme, peut gouverner une nation. Il existe, en

effet, beaucoup d’analogie entre ces deux gouvernements. La politique

des maris ne doit-elle pas être à peu près celle des rois? ne les

voyons-nous pas tâchant d’amuser le peuple pour lui dérober sa liberté;

lui jetant des comestibles à la tête pendant une journée, pour lui

faire oublier la misère d’un an; lui prêchant de ne pas voler, tandis

qu’on le dépouille; et lui disant: «Il me semble que si j’étais peuple,

je serais vertueux?»

C’est l’Angleterre qui va nous fournir le _précédent_ que les maris

doivent importer dans leurs ménages. Ceux qui ont des yeux ont dû voir

que, du moment où la _gouvernementabilité_ s’est perfectionnée en ce

pays, les whigs n’ont obtenu que très-rarement le pouvoir. Un long

ministère tory a toujours succédé à un éphémère cabinet libéral. Les

orateurs du parti national ressemblent à des rats qui usent leurs dents

à ronger un panneau pourri dont on bouche le trou au moment où ils

sentent les noix et le lard serrés dans la royale armoire. La femme

est le whig de votre gouvernement. Dans la situation où nous l’avons

laissée, elle doit naturellement aspirer à la conquête de plus d’un

privilége. Fermez les yeux sur ses brigues, permettez-lui de dissiper

sa force à gravir la moitié des degrés de votre trône; et quand elle

pense toucher au sceptre, renversez-la, par terre, tout doucement et

avec infiniment de grâce, en lui criant: Bravo! et en lui permettant

d’espérer un prochain triomphe. Les malices de ce système devront

corroborer l’emploi de tous les moyens qu’il vous plaira de choisir

dans notre arsenal pour dompter votre femme.

Tels sont les principes généraux que doit pratiquer un mari, s’il ne

veut pas commettre des fautes dans son petit royaume.

Maintenant, malgré la minorité du concile de Mâcon (Montesquieu, qui

avait peut-être deviné le régime constitutionnel, a dit, je ne sais

où, que le bon sens dans les assemblées était toujours du côté de la

minorité), nous distinguerons dans la femme une âme et un corps, et

nous commencerons par examiner les moyens de se rendre maître de son

moral. L’action de la pensée est, quoi qu’on en dise, plus noble que

celle du corps, et nous donnerons le pas à la science sur la cuisine, à

l’instruction sur l’hygiène.

MÉDITATION XI.

DE L’INSTRUCTION EN MÉNAGE.

Instruire ou non les femmes, telle est la question. De toutes celles

que nous avons agitées, elle est la seule qui offre deux extrémités

sans avoir de milieu. La science et l’ignorance, voilà les deux termes

irréconciliables de ce problème. Entre ces deux abîmes, il nous semble

voir Louis XVIII calculant les félicités du treizième siècle, et les

malheurs du dix-neuvième. Assis au centre de la bascule qu’il savait

si bien faire pencher par son propre poids, il contemple à l’un des

bouts la fanatique ignorance d’un frère-lai, l’apathie d’un serf, le

fer étincelant des chevaux d’un banneret; il croit entendre: France et

Montjoie-Saint-Denis!..... mais il se retourne, il sourit en voyant la

morgue d’un manufacturier, capitaine de la garde nationale; l’élégant

coupé de l’agent de change; la simplicité du costume d’un pair de

France devenu journaliste, et mettant son fils à l’école Polytechnique;

puis les étoffes précieuses, les journaux, les machines à vapeur; et il

boit enfin son café dans une tasse de Sèvres au fond de laquelle brille

encore un N couronné.

Arrière la civilisation! arrière la pensée!... voilà votre cri. Vous

devez avoir horreur de l’instruction chez les femmes, par cette raison,

si bien sentie en Espagne, qu’il est plus facile de gouverner un peuple

d’idiots qu’un peuple de savants. Une nation abrutie est heureuse:

si elle n’a pas le sentiment de la liberté, elle n’en a ni les

inquiétudes ni les orages; elle vit comme vivent les polypiers; comme

eux, elle peut se scinder en deux ou trois fragments; chaque fragment

est toujours une nation complète et végétant, propre à être gouvernée

par le premier aveugle armé du bâton pastoral. Qui produit cette

merveille humaine? L’ignorance: c’est par elle seule que se maintient

le despotisme; il lui faut des ténèbres et le silence. Or, le bonheur

en ménage est, comme en politique, un bonheur négatif. L’affection

des peuples pour le roi d’une monarchie absolue est peut-être moins

contre nature que la fidélité de la femme envers son mari quand il

n’existe plus d’amour entre eux: or, nous savons que chez vous l’amour

pose en ce moment un pied sur l’appui de la fenêtre Force vous est

donc de mettre en pratique les rigueurs salutaires par lesquelles M.

de Metternich prolonge son _statu quo_; mais nous vous conseillerons

de les appliquer avec plus de finesse et plus d’aménité encore; car

votre femme est plus rusée que tous les Allemands ensemble, et aussi

voluptueuse que les Italiens.

Alors vous essaierez de reculer le plus longtemps possible le fatal

moment où votre femme vous demandera un livre. Cela vous sera facile.

Vous prononcerez d’abord avec dédain le nom de _bas-bleu_; et, sur

sa demande, vous lui expliquerez le ridicule qui s’attache, chez nos

voisins, aux femmes pédantes.

Puis, vous lui répéterez souvent que les femmes les plus aimables et

les plus spirituelles du monde se trouvent à Paris, où les femmes ne

lisent jamais;

Que les femmes sont comme les gens de qualité, qui, selon Mascarille,

savent tout sans avoir jamais rien appris;

Qu’une femme, soit en dansant, soit en jouant, et sans même avoir l’air

d’écouter, doit savoir saisir dans les discours des hommes à talent les

phrases toutes faites avec lesquelles les sots composent leur esprit à

Paris;

Que dans ce pays l’on se passe de main en main les jugements décisifs

sur les hommes et sur les choses; et que le petit ton tranchant avec

lequel une femme critique un auteur, démolit un ouvrage, dédaigne un

tableau, a plus de puissance qu’un arrêt de la cour;

Que les femmes sont de beaux miroirs, qui reflètent naturellement les

idées les plus brillantes;

Que l’esprit naturel est tout, et que l’on est bien plus instruit de ce

que l’on apprend dans le monde que de ce qu’on lit dans les livres;

Qu’enfin la lecture finit par ternir les yeux, etc.

Laisser une femme libre de lire les livres que la nature de son esprit

la porte à choisir!.... Mais c’est introduire l’étincelle dans une

sainte-barbe; c’est pis que cela, c’est apprendre à votre femme à se

passer de vous, à vivre dans un monde imaginaire, dans un paradis. Car

que lisent les femmes? Des ouvrages passionnés, les _Confessions de

Jean-Jacques_, des romans, et toutes ces compositions qui agissent le

plus puissamment sur leur sensibilité. Elles n’aiment ni la raison ni

les fruits mûrs. Or, avez-vous jamais songé aux phénomènes produits par

ces poétiques lectures?

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 42 / 59 段