Juge et Père, sonde une ardeur qui n’a pour mesure que ton infinie
bonté! Donne-moi ton essence et tes facultés pour que je sois mieux à
toi! Prends-moi pour que je ne sois plus moi-même. Si je ne suis pas
assez pur, replonge-moi dans la fournaise! Si je suis taillé en faulx,
fais de moi quelque Soc nourricier ou l’Épée victorieuse! Accorde-moi
quelque martyre éclatant où je puisse proclamer ta parole. Rejeté, je
bénirai ta justice. Si l’excès d’amour obtient en un moment ce qui se
refuse à de durs, à de patients travaux, enlève-moi sur ton char de
feu! Que tu m’octroies le triomphe ou de nouvelles douleurs, sois béni!
Mais souffrir pour toi, n’est-ce pas un triomphe aussi! Prends, saisis,
arrache, emporte-moi! Si tu le veux, rejette-moi! Tu es l’adoré qui
ne saurait mal faire.--Ah! cria-t-il, après une pause, les liens se
brisent!
«Esprits purs, troupeau sacré, sortez des abîmes, volez sur la surface
des ondes lumineuses! L’heure a sonné, venez, rassemblez-vous! Chantons
aux portes du Sanctuaire, nos chants dissiperont les dernières nuées.
Unissons nos voix pour saluer l’aurore du Jour Éternel. Voici l’aube de
la Vraie Lumière! Pourquoi ne puis-je emmener mes amis? Adieu, pauvre
terre! adieu!»
VII.
L’ASSOMPTION.
Ces derniers chants ne furent exprimés ni par la parole, ni par le
regard, ni par le geste, ni par aucun des signes qui servent aux
hommes pour se communiquer leurs pensées, mais comme l’âme se parle
à elle-même; car à l’instant où Seraphîta se dévoilait dans sa
vraie nature, ses idées n’étaient plus esclaves des mots humains. La
violence de sa dernière prière avait brisé les liens. Comme une blanche
colombe, son âme demeura pendant un moment posée sur ce corps dont les
substances épuisées allaient s’anéantir.
L’aspiration de l’Ame vers le ciel fut si contagieuse, que Wilfrid et
Minna ne s’aperçurent pas de la Mort en voyant les radieuses étincelles
de la Vie.
Ils étaient tombés à genoux quand _il_ s’était dressé vers son orient,
et partageaient son extase.
La crainte du Seigneur, qui crée l’homme une seconde fois et le lave de
son limon, avait dévoré leurs cœurs.
Leurs yeux se voilèrent aux choses de la Terre, et s’ouvrirent aux
clartés du Ciel.
Quoique saisis par le tremblement de Dieu, comme le furent quelques-uns
de ces Voyants nommés Prophètes parmi les hommes, ils y restèrent comme
eux en se trouvant dans le rayon où brillait la gloire de l’ESPRIT.
Le voile de chair qui le leur avait caché jusqu’alors s’évaporait
insensiblement et leur en laissait voir la divine substance.
Ils demeurèrent dans le crépuscule de l’Aurore Naissante dont les
faibles lueurs les préparaient à voir la Vraie Lumière, à entendre la
Parole Vive, sans en mourir.
En cet état, tous deux commencèrent à concevoir les différences
incommensurables qui séparent les choses de la Terre, des choses du
Ciel.
La VIE sur le bord de laquelle ils se tenaient serrés l’un contre
l’autre, tremblants et illuminés, comme deux enfants se tiennent sous
un abri devant un incendie, cette vie n’offrait aucune prise aux sens.
Les idées qui leur servirent à se dire leur vision, furent aux choses
entrevues ce que les sens apparents de l’homme peuvent être à son âme,
la matérielle enveloppe d’une essence divine.
L’ESPRIT était au-dessus d’eux, il embaumait sans odeur, il était
mélodieux sans le secours des sons; là où ils étaient, il ne se
rencontrait ni surfaces, ni angles, ni air.
Ils n’osaient plus ni l’interroger ni le contempler, et se trouvaient
dans son ombre comme on se trouve sous les ardents rayons du soleil des
tropiques, sans qu’on se hasarde à lever les yeux de peur de perdre la
vue.
Ils se savaient près de lui, sans pouvoir s’expliquer par quels moyens
ils étaient assis comme en rêve sur la frontière du Visible et de
l’Invisible, ni comment ils ne voyaient plus le Visible, et comment ils
apercevaient l’Invisible.
Ils se disaient:--«S’il nous touche, nous allons mourir!» Mais l’ESPRIT
était dans l’infini, et ils ignoraient que, ni le temps ni l’espace
n’existent plus dans l’infini, qu’ils étaient séparés de lui par des
abîmes, quoique en apparence près de lui.
Leurs âmes n’étant pas propres à recevoir en son entier la connaissance
des facultés de cette Vie, ils n’en eurent que des perceptions confuses
appropriées à leur faiblesse.
Autrement, quand vient à retentir la PAROLE VIVE dont les sons éloignés
parvinrent à leurs oreilles et dont le sens entra dans leur âme comme
la vie s’unit aux corps, un seul accent de cette Parole les aurait
absorbés comme un tourbillon de feu s’empare d’une légère paille.
Ils ne virent donc que ce que leur nature, soutenue par la force
de l’ESPRIT, leur permit de voir; ils n’entendirent que ce qu’ils
pouvaient entendre.
Malgré ces tempéraments, ils frissonnèrent quand éclata la VOIX
de l’âme souffrante, le chant de l’ESPRIT qui attendait la vie et
l’implorait par un cri.
Ce cri les glaça jusque dans la moelle de leurs os.
L’ESPRIT frappait à la PORTE-SAINTE.--Que veux-tu? répondit un CHŒUR
dont l’interrogation retentit dans les mondes.--Aller à Dieu.--As-tu
vaincu?--J’ai vaincu la chair par l’abstinence, j’ai vaincu la fausse
parole par le silence, j’ai vaincu la fausse science par l’humilité,
j’ai vaincu l’orgueil par la charité, j’ai vaincu la terre par l’amour,
j’ai payé mon tribut par la souffrance, je me suis purifié en brûlant
dans la foi, j’ai souhaité la vie par la prière: j’attends en adorant,
et suis résigné.
Nulle réponse ne se fit entendre.
--Que Dieu soit béni, répondit l’ESPRIT en croyant qu’il allait être
rejeté.
Ses pleurs coulèrent et tombèrent en rosée sur les deux témoins
agenouillés qui frémirent devant la justice de Dieu.
Tout à coup sonnèrent les trompettes de la Victoire remportée par
L’ANGE dans cette dernière épreuve, les retentissements arrivèrent aux
espaces comme un son dans l’écho, les remplirent et firent trembler
l’univers que Wilfrid et Minna sentirent être petit sous leurs pieds.
Ils tressaillirent, agités d’une angoisse causée par l’appréhension du
mystère qui devait s’accomplir.
Il se fit en effet un grand mouvement comme si les légions éternelles
se mettaient en marche et se disposaient en spirale. Les mondes
tourbillonnaient, semblables à des nuages emportés par un vent furieux.
Ce fut rapide.
Soudain les voiles se déchirèrent, ils virent dans le haut comme un
astre incomparablement plus brillant que ne l’est le plus lumineux
des astres matériels, qui se détacha, qui tomba comme la foudre en
scintillant toujours comme l’éclair, et dont le passage faisait pâlir
ce qu’ils avaient pris jusqu’alors pour la LUMIÈRE.
C’était le Messager chargé d’annoncer la bonne nouvelle, et dont le
casque avait pour panache une flamme de vie.
Il laissait derrière lui des sillons aussitôt comblés par le flot des
lueurs particulières qu’il traversait.
Il avait une palme et une épée, il toucha l’ESPRIT de sa palme.
L’ESPRIT se transfigura, ses ailes blanches se déployèrent sans bruit.
La communication de la LUMIÈRE qui changeait l’ESPRIT en SÉRAPHIN, le
revêtement de sa forme glorieuse, armure céleste, jetèrent de tels
rayonnements, que les deux Voyants en furent foudroyés.
Comme les trois apôtres aux yeux desquels Jésus se montra, Wilfrid
et Minna ressentirent le poids de leurs corps qui s’opposait à une
intuition complète et sans nuages de LA PAROLE et de LA VRAIE VIE.
Ils comprirent la nudité de leurs âmes et purent en mesurer le peu de
clarté par la comparaison qu’ils en firent avec l’auréole du Séraphin
dans laquelle ils se trouvaient comme une tache honteuse.
Ils furent saisis d’un ardent désir de se replonger dans la fange
de l’univers pour y souffrir les épreuves, afin de pouvoir un jour
proférer victorieusement à la PORTE SAINTE les paroles dites par le
radieux Séraphin.
Cet Ange s’agenouilla devant le SANCTUAIRE qu’il pouvait enfin
contempler face à face et dit en les désignant:--Permettez-leur de voir
plus avant, ils aimeront le Seigneur et proclameront sa parole.
A cette prière, un voile tomba. Soit que la force inconnue qui
pesait sur les deux Voyants eût momentanément anéanti leurs formes
corporelles, soit qu’elle eût fait surgir leur esprit au dehors, ils
sentirent en eux comme un partage du pur et de l’impur.
Les pleurs du Séraphin s’élevèrent autour d’eux sous la forme d’une
vapeur qui leur cacha les mondes inférieurs, les enveloppa, les porta,
leur communiqua l’oubli des significations terrestres, et leur prêta la
puissance de comprendre le sens des choses divines.
La Vraie Lumière parut, elle éclaira les créations qui leur semblèrent
arides quand ils virent la source où les mondes Terrestres, Spirituels
et Divins puisent le mouvement.
Chaque monde avait un centre où tendaient tous les points de sa sphère.
Ces mondes étaient eux-mêmes des points qui tendaient au centre de leur
espèce. Chaque espèce avait son centre vers de grandes régions célestes
qui communiquaient avec l’intarissable et flamboyant _moteur de tout ce
qui est_.
Ainsi, depuis le plus grand jusqu’au plus petit des mondes, et depuis
le plus petit des mondes jusqu’à la plus petite portion des êtres qui
le composaient, tout était individuel, et néanmoins tout était un.
Quel était le dessein de cet être fixe dans son essence et dans ses
facultés, qui les transmettait sans les perdre, qui les manifestait
hors de Lui sans les séparer de Lui, qui rendait hors de Lui toutes ses
créations fixes dans leur essence, et muables dans leurs formes? Les
deux convives appelés à cette fête ne pouvaient que voir l’ordre et la
disposition des êtres, en admirer la fin immédiate. Les Anges seuls
allaient au delà, connaissaient les moyens et comprenaient la fin.
Mais ce que les deux élus purent contempler, ce dont ils rapportèrent
un témoignage qui éclaira leurs âmes pour toujours, fut la preuve de
l’action des Mondes et des Êtres, la conscience de l’effort avec lequel
ils tendent au résultat.
Ils entendirent les diverses parties de l’Infini formant une mélodie
vivante; et, à chaque temps où l’accord se faisait sentir comme une
immense respiration, les Mondes entraînés par ce mouvement unanime
s’inclinaient vers l’Être immense qui, de son centre impénétrable,
faisait tout sortir et ramenait tout à lui.
Cette incessante alternative de voix et de silence semblait être la
mesure de l’hymne saint qui retentissait et se prolongeait dans les
siècles des siècles.
Wilfrid et Minna comprirent alors quelques-unes des mystérieuses
paroles de Celui qui sur la terre leur était apparu à chacun d’eux
sous la forme qui le leur rendait compréhensible, à l’un Séraphîtüs, à
l’autre Séraphîta, quand ils virent que là tout était homogène.
La lumière enfantait la mélodie, la mélodie enfantait la lumière, les
couleurs étaient lumière et mélodie, le mouvement était un Nombre doué
de la Parole; enfin, tout y était à la fois sonore, diaphane, mobile;
en sorte que chaque chose se pénétrant l’une par l’autre, l’étendue
était sans obstacle et pouvait être parcourue par les Anges dans la
profondeur de l’infini.
Ils reconnurent la puérilité des sciences humaines desquelles il leur
avait été parlé.
Ce fut pour eux une vue sans ligne d’horizon, un abîme dans lequel
un dévorant désir les forçait à se plonger; mais, attachés à leur
misérable corps, ils avaient le désir sans avoir la puissance.
Le Séraphin replia légèrement ses ailes pour prendre son vol, et ne se
tourna plus vers eux: il n’avait plus rien de commun avec la Terre.
Il s’élança: l’immense envergure de son scintillant plumage couvrit les
deux Voyants comme d’une ombre bienfaisante qui leur permit de lever
les yeux et de le voir emporté dans sa gloire, accompagné du joyeux
archange.
Il monta comme un soleil radieux qui sort du sein des ondes; mais, plus
majestueux que l’astre et promis à de plus belles destinées, il ne
devait pas être enchaîné comme les créations inférieures dans une vie
circulaire; il suivit la ligne de l’infini, et tendit sans déviation
vers le centre unique pour s’y plonger dans sa vie éternelle, pour y
recevoir dans ses facultés et dans son essence le pouvoir de jouir par
l’amour, et le don de comprendre par la sagesse.
Le spectacle qui se dévoila soudain aux yeux des deux Voyants les
écrasa sous son immensité, car ils se sentaient comme des points dont
la petitesse ne pouvait se comparer qu’à la moindre fraction que
l’infini de la divisibilité permette à l’homme de concevoir, mise en
présence de l’infini des Nombres que Dieu seul peut envisager comme il
s’envisage lui-même.
Quel abaissement et quelle grandeur en ces deux points, la Force et
l’Amour, que le premier désir du Séraphin plaçait comme deux anneaux
pour unir l’immensité des univers inférieurs à l’immensité des univers
supérieurs!
Ils comprirent les invisibles liens par lesquels les mondes matériels
se rattachaient aux mondes spirituels. En se rappelant les sublimes
efforts des plus beaux génies humains, ils trouvèrent le principe des
mélodies en entendant les chants du ciel qui donnaient les sensations
des couleurs, des parfums, de la pensée, et qui rappelaient les
innombrables détails de toutes les créations, comme un chant de la
terre ranime d’infirmes souvenirs d’amour.
Arrivés par une exaltation inouïe de leurs facultés à un point sans nom
dans le langage, ils purent jeter pendant un moment les yeux sur le
Monde Divin. Là était la fête.
Des myriades d’Anges accoururent tous du même vol, sans confusion, tous
pareils, tous dissemblables, simples comme la rose des champs, immenses
comme les mondes.
Wilfrid et Minna ne les virent ni arriver ni s’enfuir, ils
ensemencèrent soudain l’infini de leur présence, comme les étoiles
brillent dans l’indiscernable éther.
Le scintillement de leurs diadèmes réunis s’alluma dans les espaces,
comme les feux du ciel au moment où le jour paraît dans nos montagnes.
De leurs chevelures sortaient des ondes de lumière, et leurs mouvements
excitaient des frémissements onduleux semblables aux flots d’une mer
phosphorescente.
Les deux Voyants aperçurent le Séraphin tout obscur au milieu des
légions immortelles dont les ailes étaient comme l’immense panache des
forêts agitées par une brise.
Aussitôt, comme si toutes les flèches d’un carquois s’élançaient
ensemble, les Esprits chassèrent d’un souffle les vestiges de son
ancienne forme; à mesure que montait le Séraphin, il devenait plus pur;
bientôt, il ne leur sembla qu’un léger dessin de ce qu’ils avaient vu
quand il s’était transfiguré: des lignes de feu sans ombre.
Il montait, recevait de cercle en cercle un don nouveau; puis le signe
de son élection se transmettait à la sphère supérieure où il montait
toujours purifié.
Aucune des voix ne se taisait, l’hymne se propageait dans tous ses
modes.
«Salut à qui monte vivant! Viens, fleur des Mondes! Diamant sorti du
feu des douleurs! perle sans tache, désir sans chair, lien nouveau de
la terre et du ciel, sois lumière! Esprit vainqueur, Reine du monde,
vole à ta couronne! Triomphateur de la terre, prends ton diadème!
Sois à nous!»
Les vertus de l’Ange reparaissaient dans leur beauté.
Son premier désir du ciel reparut gracieux comme une verdissante
enfance.
Comme autant de constellations, ses actions le décorèrent de leur éclat.
Ses actes de foi brillèrent comme l’Hyacinthe du ciel, couleur du feu
sidéral.
La Charité lui jeta ses perles orientales, belles larmes recueillies!
L’Amour divin l’entoura de ses roses, et sa Résignation pieuse lui
enleva par sa blancheur tout vestige terrestre.
Aux yeux de Wilfrid et de Minna, bientôt il ne fut plus qu’un point de
flamme qui s’avivait toujours et dont le mouvement se perdait dans la
mélodieuse acclamation qui célébrait sa venue au ciel.
Les célestes accents firent pleurer les deux bannis.
Tout à coup un silence de mort, qui s’étendit comme un voile sombre de
la première à la dernière sphère, plongea Wilfrid et Minna dans une
indicible attente.
En ce moment, le Séraphin se perdait au sein du Sanctuaire où il reçut
le don de vie éternelle.
Il se fit un mouvement d’adoration profonde qui remplit les deux
Voyants d’une extase mêlée d’effroi.
Ils sentirent que tout se prosternait dans les Sphères Divines, dans
les Sphères Spirituelles et dans les Mondes de Ténèbres.
Les Anges fléchissaient le genou pour célébrer sa gloire, les Esprits
fléchissaient le genou pour attester leur impatience; on fléchissait le
genou dans les abîmes en frémissant d’épouvante.
Un grand cri de joie jaillit comme jaillirait une source arrêtée qui
recommence ses milliers de gerbes florissantes où se joue le soleil en
parsemant de diamants et de perles les gouttes lumineuses, à l’instant
où le Séraphin reparut flamboyant et cria:--ÉTERNEL! ÉTERNEL! ÉTERNEL!
Les univers l’entendirent et le reconnurent; il les pénétra comme Dieu
les pénètre, et prit possession de l’infini.
Les Sept mondes divins s’émurent à sa voix et lui répondirent.
En ce moment il se fit un grand mouvement comme si des astres entiers
purifiés s’élevaient en d’éblouissantes clartés devenues éternelles.
Peut-être le Séraphin avait-il reçu pour première mission d’appeler à
Dieu les créations pénétrées par la parole?
Mais déjà l’ALLELUIA sublime retentissait dans l’entendement de Wilfrid
et de Minna, comme les dernières ondulations d’une musique finie.
Déjà les lueurs célestes s’abolissaient comme les teintes d’un soleil
qui se couche dans ses langes de pourpre et d’or.
L’Impur et la Mort ressaisissaient leur proie.
En rentrant dans les liens de la chair, dont leur esprit avait
momentanément été dégagé par un sublime sommeil, les deux mortels se
sentaient comme au matin d’une nuit remplie par de brillants rêves dont
le souvenir voltige en l’âme, mais dont la conscience est refusée au
corps, et que le langage humain ne saurait exprimer.
La nuit profonde dans les limbes de laquelle ils roulaient était la
sphère où se meut le soleil des mondes visibles.
--Descendons là-bas, dit Wilfrid à Minna.
--Faisons comme il a dit, répondit-elle. Après avoir vu les mondes
en marche vers Dieu, nous connaissons le bon sentier. Nos diadèmes
d’étoiles sont là-haut.
Ils roulèrent dans les abîmes, rentrèrent dans la poussière des mondes
inférieurs, virent tout à coup la Terre comme un lieu souterrain dont
le spectacle leur fut éclairé par la lumière qu’ils rapportaient en
leur âme et qui les environnait encore d’un nuage où se répétaient
vaguement les harmonies du ciel en se dissipant. Ce spectacle était
celui qui frappa jadis les yeux intérieurs des Prophètes. Ministres
des religions diverses, toutes prétendues vraies, Rois tous consacrés
par la Force et par la Terreur, Guerriers et Grands se partageant
mutuellement les Peuples, Savants et Riches au-dessus d’une foule
bruyante et souffrante qu’ils broyaient bruyamment sous leurs pieds;
tous étaient accompagnés de leurs serviteurs et de leurs femmes, tous
étaient vêtus de robes d’or, d’argent, d’azur, couverts de perles,
de pierreries arrachées aux entrailles de la Terre, dérobées au fond
des Mers, et pour lesquelles l’Humanité s’était pendant long-temps
employée, en suant et blasphémant. Mais ces richesses et ces splendeurs
construites de sang furent comme de vieux haillons aux yeux des
deux Proscrits.--Que faites-vous ainsi rangés et immobiles? leur
cria Wilfrid. Ils ne répondirent pas.--Que faites-vous ainsi rangés
et immobiles? Ils ne répondirent pas. Wilfrid leur imposa les mains
en leur criant:--Que faites-vous ainsi rangés et immobiles? Par un
mouvement unanime, tous entr’ouvrirent leurs robes et laissèrent voir
des corps desséchés, rongés par des vers, corrompus, pulvérisés,
travaillés par d’horribles maladies.
--Vous conduisez les nations à la mort, leur dit Wilfrid. Vous avez
adultéré la terre, dénaturé la parole, prostitué la justice. Après
avoir mangé l’herbe des pâturages, vous tuez maintenant les brebis?
Vous croyez-vous justifiés en montrant vos plaies? Je vais avertir ceux
de mes frères qui peuvent encore entendre la Voix, afin qu’ils puissent
aller s’abreuver aux sources que vous avez cachées.
--Réservons nos forces pour prier, lui dit Minna; tu n’as ni la mission
des Prophètes, ni celle du Réparateur, ni celle du Messager. Nous ne
sommes encore que sur les confins de la première sphère, essayons de
franchir les espaces sur les ailes de la prière.
--Tu seras tout mon amour!
--Tu seras toute ma force!
--Nous avons entrevu les Hauts Mystères, nous sommes l’un pour l’autre
le seul être ici-bas avec lequel la joie et la tristesse soient
compréhensibles; prions donc, nous connaissons le chemin, marchons.
--Donne-moi la main, dit la Jeune Fille, si nous allons toujours
ensemble, la voie me sera moins rude et moins longue.
--Avec toi, seulement, répondit l’Homme, je pourrai traverser la grande
solitude, sans me permettre une plainte.
--Et nous irons ensemble au Ciel, dit-elle.
Les nuées vinrent et formèrent un dais sombre. Tout à coup, les deux
amants se trouvèrent agenouillés devant un corps que le vieux David
défendait contre la curiosité de tous, et qu’il voulut ensevelir
lui-même.
Au dehors, éclatait dans sa magnificence le premier été du dix-neuvième
siècle. Les deux amants crurent entendre une voix dans les rayons du
soleil. Ils respirèrent un esprit céleste dans les fleurs nouvelles, et
se dirent en se tenant par la main:--L’immense mer qui reluit là-bas
est une image de ce que nous avons vu là-haut.
--Où allez-vous? leur demanda monsieur Becker.
--Nous voulons aller à Dieu, dirent-ils, venez avec nous, mon père?
Genève et Paris, décembre 1833.--Novembre 1835.
FIN DES ÉTUDES PHILOSOPHIQUES.
TROISIÈME ET DERNIÈRE PARTIE.
ÉTUDES ANALYTIQUES.
PHYSIOLOGIE DU MARIAGE,
OU
MÉDITATIONS DE PHILOSOPHIE ÉCLECTIQUE
SUR LE BONHEUR ET LE MALHEUR CONJUGAL.
DÉDICACE.
_Faites attention à ces mots_ (page 367): «L’homme supérieur à qui ce
livre est dédié» _n’est-ce pas vous dire_:--«_C’est à vous?_»
L’AUTEUR.
La femme qui, sur le titre de ce livre, serait tentée de l’ouvrir, peut
s’en dispenser, elle l’a déjà lu sans le savoir. Un homme, quelque
malicieux qu’il puisse être, ne dira jamais des femmes autant de bien
ni autant de mal qu’elles en pensent elles-mêmes. Si, malgré cet avis,
une femme persistait à lire l’ouvrage, la délicatesse devra lui imposer
la loi de ne pas médire de l’auteur, du moment où, se privant des
approbations qui flattent le plus les artistes, il a en quelque sorte
gravé sur le frontispice de son livre la prudente inscription mise sur
la porte de quelques établissements: _Les dames n’entrent pas ici_.
* * * * *
INTRODUCTION.
«Le mariage ne dérive point de la nature.--La famille orientale diffère
entièrement de la famille occidentale.--L’homme est le ministre de la
nature, et la société vient s’enter sur elle.--Les lois sont faites
pour les mœurs, et les mœurs varient.»
Le mariage peut donc subir le perfectionnement graduel auquel toutes
les choses humaines paraissent soumises.