de la discussion du Code civil, frappèrent vivement l’auteur de ce
livre; et, peut-être, à son insu, mirent-elles en lui le germe de
l’ouvrage qu’il offre aujourd’hui au public. En effet, à l’époque où,
beaucoup plus jeune, il étudia le Droit français, le mot ADULTÈRE
lui causa de singulières impressions. Immense dans le code, jamais
ce mot n’apparaissait à son imagination sans traîner à sa suite un
lugubre cortége. Les Larmes, la Honte, la Haine, la Terreur, des Crimes
secrets, de sanglantes Guerres, des Familles sans chef, le Malheur se
personnifiaient devant lui et se dressaient soudain quand il lisait
le mot sacramentel: ADULTÈRE! Plus tard, en abordant les places les
mieux cultivées de la société, l’auteur s’aperçut que la sévérité des
lois conjugales y était assez généralement tempérée par l’Adultère.
Il trouva la somme des mauvais ménages supérieure de beaucoup à celle
des mariages heureux. Enfin il crut remarquer, le premier, que, de
toutes les connaissances humaines, celle du Mariage était la moins
avancée. Mais ce fut une observation de jeune homme; et, chez lui comme
chez tant d’autres, semblable à une pierre jetée au sein d’un lac,
elle se perdit dans le gouffre de ses pensées tumultueuses. Cependant
l’auteur observa malgré lui; puis il se forma lentement dans son
imagination, comme un essaim d’idées plus ou moins justes sur la nature
des choses conjugales. Les ouvrages se forment peut-être dans les âmes
aussi mystérieusement que poussent les truffes au milieu des plaines
parfumées du Périgord. De la primitive et sainte frayeur que lui causa
l’Adultère et de l’observation qu’il avait étourdiment faite, naquit
un matin une minime pensée où ses idées se formulèrent. C’était une
raillerie sur le mariage: deux époux s’aimaient pour la première fois
après vingt-sept ans de ménage.
Il s’amusa de ce petit pamphlet conjugal et passa délicieusement
une semaine entière à grouper autour de cette innocente épigramme
la multitude d’idées qu’il avait acquises à son insu et qu’il
s’étonna de trouver en lui. Ce badinage tomba devant une observation
magistrale. Docile aux avis, l’auteur se rejeta dans l’insouciance
de ses habitudes paresseuses. Néanmoins ce léger principe de science
et de plaisanterie se perfectionna tout seul dans les champs de la
pensée: chaque phrase de l’œuvre condamnée y prit racine, et s’y
fortifia, restant comme une petite branche d’arbre qui, abandonnée
sur le sable par une soirée d’hiver, se trouve couverte le lendemain
de ces blanches et bizarres cristallisations que dessinent les gelées
capricieuses de la nuit. Ainsi l’ébauche vécut et devint le point
de départ d’une multitude de ramifications morales. Ce fut comme un
polype qui s’engendra de lui-même. Les sensations de sa jeunesse, les
observations qu’une puissance importune lui faisait faire, trouvèrent
des points d’appui dans les moindres événements. Bien plus, cette
masse d’idées s’harmonia, s’anima, se personnifia presque et marcha
dans les pays fantastiques où l’âme aime à laisser vagabonder ses
folles progénitures. A travers les préoccupations du monde et de la
vie, il y avait toujours en l’auteur une voix qui lui faisait les
révélations les plus moqueuses au moment même où il examinait avec le
plus de plaisir une femme dansant, souriant ou causant. De même que
Méphistophélès montre du doigt à Faust dans l’épouvantable assemblée
du Broken de sinistres figures, de même l’auteur sentait un démon qui,
au sein d’un bal, venait lui frapper familièrement sur l’épaule et
lui dire:--Vois-tu, ce sourire enchanteur? c’est un sourire de haine.
Tantôt le démon se pavanait comme un capitan des anciennes comédies
de Hardy. Il secouait la pourpre d’un manteau brodé et s’efforçait de
remettre à neuf les vieux clinquants et les oripeaux de la gloire.
Tantôt il poussait, à la manière de Rabelais, un rire large et franc,
et traçait sur la muraille d’une rue un mot qui pouvait servir de
pendant à celui de:--Trinque! seul oracle obtenu de la dive bouteille.
Souvent ce Trilby littéraire se laissait voir assis sur des monceaux
de livres; et, de ses doigts crochus, il indiquait malicieusement deux
volumes jaunes, dont le titre flamboyait aux regards. Puis, quand il
voyait l’auteur attentif, il épelait d’une voix aussi agaçante que les
sons d’un harmonica:--PHYSIOLOGIE DU MARIAGE! Mais presque toujours, il
apparaissait, le soir, au moment des songes. Caressant comme une fée,
il essayait d’apprivoiser par de douces paroles l’âme qu’il s’était
soumise. Aussi railleur que séduisant, aussi souple qu’une femme, aussi
cruel qu’un tigre, son amitié était plus redoutable que sa haine; car
il ne savait pas faire une caresse sans égratigner. Une nuit entre
autres, il essaya la puissance de tous ses sortiléges et les couronna
par un dernier effort. Il vint, il s’assit sur le bord du lit, comme
une jeune fille pleine d’amour, qui d’abord se tait, mais dont les yeux
brillent, et à laquelle son secret finit par échapper.--Ceci, dit-il,
est le prospectus d’un scaphandre au moyen duquel on pourra se promener
sur la Seine à pied sec. Cet autre volume est le rapport de l’Institut
sur un vêtement propre à nous faire traverser les flammes sans nous
brûler. Ne proposeras-tu donc rien qui puisse préserver le mariage des
malheurs du froid et du chaud? Mais, écoute? Voici L’ART DE CONSERVER
LES SUBSTANCES ALIMENTAIRES, L’ART D’EMPÊCHER LES CHEMINÉES DE FUMER,
L’ART DE FAIRE DE BONS MORTIERS, L’ART DE METTRE SA CRAVATE, L’ART DE
DÉCOUPER LES VIANDES.
Il nomma en une minute un nombre si prodigieux de livres, que l’auteur
en eut comme un éblouissement.
--Ces myriades de livres ont été dévorés, disait-il, et cependant tout
le monde ne bâtit pas et ne mange pas, tout le monde n’a pas de cravate
et ne se chauffe pas, tandis que tout le monde se marie un peu!... Mais
tiens, vois?...
Sa main fit alors un geste, et sembla découvrir dans le lointain
un océan où tous les livres du siècle se remuaient comme par des
mouvements de vagues. Les in-18 ricochaient; les in-8º qu’on jetait
rendaient un son grave, allaient au fond et ne remontaient que bien
péniblement, empêchés par des in-12 et des in-32 qui foisonnaient
et se résolvaient en mousse légère. Les lames furieuses étaient
chargées de journalistes, de protes, de papetiers, d’apprentis, de
commis d’imprimeurs, de qui l’on ne voyait que les têtes pêle-mêle
avec les livres. Des milliers de voix criaient comme celles des
écoliers au bain. Allaient et venaient dans leurs canots quelques
hommes occupés à pêcher les livres et à les apporter au rivage devant
un grand homme dédaigneux, vêtu de noir, sec et froid: c’était les
libraires et le public. Du doigt le Démon montra un esquif nouvellement
pavoisé, cinglant à pleines voiles et portant une affiche en guise
de pavillon; puis, poussant un rire sardonique, il lut d’une voix
perçante:--PHYSIOLOGIE DU MARIAGE.
L’auteur devint amoureux, le diable le laissa tranquille, car il aurait
eu affaire à trop forte partie s’il était revenu dans un logis habité
par une femme. Quelques années se passèrent sans autres tourments que
ceux de l’amour, et l’auteur put se croire guéri d’une infirmité par
une autre. Mais un soir il se trouva dans un salon de Paris, où l’un
des hommes qui faisaient partie du cercle décrit devant la cheminée par
quelques personnes prit la parole et raconta l’anecdote suivante d’une
voix sépulcrale.
--Un fait eut lieu à Gand au moment où j’y étais. Attaquée d’une
maladie mortelle, une dame, veuve depuis dix ans, gisait sur son lit.
Son dernier soupir était attendu par trois héritiers collatéraux qui
ne la quittaient pas, de peur qu’elle ne fît un testament au profit
du Béguinage de la ville. La malade gardait le silence, paraissait
assoupie, et la mort semblait s’emparer lentement de son visage muet
et livide. Voyez-vous au milieu d’une nuit d’hiver les trois parents
silencieusement assis devant le lit? Une vieille garde-malade est
là qui hoche la tête, et le médecin, voyant avec anxiété la maladie
arrivée à son dernier période, tient son chapeau d’une main, et de
l’autre fait un geste aux parents, comme pour leur dire: «Je n’ai plus
de visites à vous faire.» Un silence solennel permettait d’entendre
les sifflements sourds d’une pluie de neige qui fouettait sur les
volets. De peur que les yeux de la mourante ne fussent blessés par la
lumière, le plus jeune des héritiers avait adapté un garde-vue à la
bougie placée près du lit, de sorte que le cercle lumineux du flambeau
atteignait à peine à l’oreiller funèbre, sur lequel la figure jaunie
de la malade se détachait comme un christ mal doré sur une croix
d’argent terni. Les lueurs ondoyantes jetées par les flammes bleues
d’un pétillant foyer éclairaient donc seules cette chambre sombre, où
allait se dénouer un drame. En effet, un tison roula tout à coup du
foyer sur le parquet comme pour présager un événement. A ce bruit,
la malade se dresse brusquement sur son séant, elle ouvre deux yeux
aussi clairs que ceux d’un chat, et tout le monde étonné la contemple.
Elle regarde le tison marcher; et, avant que personne n’eût songé à
s’opposer au mouvement inattendu produit par une sorte de délire, elle
saute hors de son lit, saisit les pincettes, et rejette le charbon dans
la cheminée. La garde, le médecin, les parents, s’élancent, prennent
la mourante dans leurs bras, elle est recouchée, elle pose la tête sur
le chevet; et quelques minutes sont à peine écoulées, qu’elle meurt,
gardant encore, après sa mort, son regard attaché sur la feuille
de parquet à laquelle avait touché le tison. A peine la comtesse
Van-Ostroëm eut-elle expiré, que les trois cohéritiers se jetèrent
un coup d’œil de méfiance, et, ne pensant déjà plus à leur tante, se
montrèrent le mystérieux parquet. Comme c’était des Belges, le calcul
fut chez eux aussi prompt que leurs regards. Il fut convenu, par trois
mots prononcés à voix basse, qu’aucun d’eux ne quitterait la chambre.
Un laquais alla chercher un ouvrier. Ces âmes collatérales palpitèrent
vivement quand, réunis autour de ce riche parquet, les trois Belges
virent un petit apprenti donnant le premier coup de ciseau. Le bois
est tranché.--«Ma tante a fait un geste!... dit le plus jeune des
héritiers.--Non, c’est un effet des ondulations de la lumière!...»
répondit le plus âgé qui avait à la fois l’œil sur le trésor et sur la
morte. Les parents affligés trouvèrent, précisément à l’endroit où le
tison avait roulé, une masse artistement enveloppée d’une couche de
plâtre.--«Allez!...» dit le vieux cohéritier. Le ciseau de l’apprenti
fit alors sauter une tête humaine, et je ne sais quel vestige
d’habillement leur fit reconnaître le comte que toute la ville croyait
mort à Java et dont la perte avait été vivement pleurée par sa femme.
Le narrateur de cette vieille histoire était un grand homme sec, à
l’œil fauve, à cheveux bruns, et l’auteur crut apercevoir de vagues
ressemblances entre lui et le démon qui, jadis, l’avait tant tourmenté;
mais l’étranger n’avait pas le pied fourchu. Tout à coup le mot
ADULTÈRE sonna aux oreilles de l’auteur; et alors, cette espèce de
cloche réveilla, dans son imagination, les figures les plus lugubres du
cortége qui naguère défilait à la suite de ces prestigieuses syllabes.
A compter de cette soirée, les persécutions fantasmagoriques d’un
ouvrage qui n’existait pas recommencèrent; et, à aucune époque de sa
vie, l’auteur ne fut assailli d’autant d’idées fallacieuses sur le
fatal sujet de ce livre. Mais il résista courageusement à l’esprit,
bien que ce dernier rattachât les moindres événements de la vie à cette
œuvre inconnue, et que, semblable à un commis de la douane, il plombât
tout de son chiffre railleur.
Quelques jours après, l’auteur se trouva dans la compagnie de deux
dames. La première avait été une des plus humaines et des plus
spirituelles femmes de la cour de Napoléon. Arrivée jadis à une haute
position sociale, la restauration l’y surprit, et l’en renversa; elle
s’était faite ermite. La seconde, jeune et belle, jouait en ce moment,
à Paris, le rôle d’une femme à la mode. Elles étaient amies, parce
que l’une ayant quarante ans et l’autre vingt-deux, leurs prétentions
mettaient rarement en présence leur vanité sur le même terrain.
L’auteur étant sans conséquence pour l’une des deux dames, et l’autre
l’ayant deviné, elles continuèrent en sa présence une conversation
assez franche qu’elles avaient commencée sur leur métier de femme.
--Avez-vous remarqué, ma chère, que les femmes n’aiment en général
que des sots?--Que dites-vous donc là, duchesse? et comment
accorderez-vous cette remarque avec l’aversion qu’elles ont pour
leurs maris?--(Mais c’est une tyrannie! se dit l’auteur. Voilà donc
maintenant le diable en cornette?...)--Non, ma chère, je ne plaisante
pas! reprit la duchesse, et il y a de quoi faire frémir pour soi-même,
depuis que j’ai contemplé froidement les personnes que j’ai connues
autrefois. L’esprit a toujours un brillant qui nous blesse, l’homme qui
en a beaucoup nous effraie peut-être, et s’il est fier, il ne sera pas
jaloux, il ne saurait donc nous plaire. Enfin nous aimons peut-être
mieux élever un homme jusqu’à nous que de monter jusqu’à lui... Le
talent a bien des succès à nous faire partager, mais le sot donne des
jouissances; et nous préférons toujours entendre dire: «Voilà un bien
bel homme!» à voir notre amant choisi pour être de l’Institut.--En
voilà bien assez, duchesse! vous m’avez épouvantée.
Et la jeune coquette, se mettant à faire les portraits des amants dont
raffolaient toutes les femmes de sa connaissance, n’y trouva pas un
seul homme d’esprit.--Mais, par ma vertu, dit-elle, leurs maris valent
mieux...
--Ces gens sont leurs maris! répondit gravement la duchesse...
--Mais, demanda l’auteur, l’infortune dont est menacé le mari en France
est-elle donc inévitable?
--Oui! répondit la duchesse en riant. Et l’acharnement de certaines
femmes contre celles qui ont l’heureux malheur d’avoir une passion
prouve combien la chasteté leur est à charge. Sans la peur du diable,
l’une serait Laïs; l’autre doit sa vertu à la sécheresse de son cœur;
celle-là à la manière sotte dont s’est comporté son premier amant;
celle-là....
L’auteur arrêta le torrent de ces révélations en faisant part aux
deux dames du projet d’ouvrage par lequel il était persécuté, elles y
sourirent, et promirent beaucoup de conseils. La plus jeune fournit
gaiement un des premiers capitaux de l’entreprise, en disant qu’elle
se chargeait de prouver mathématiquement que les femmes entièrement
vertueuses étaient des êtres de raison.
Rentré chez lui, l’auteur dit alors à son démon:--Arrive? Je suis prêt.
Signons le pacte! Le démon ne revint plus.
Si l’auteur écrit ici la biographie de son livre, ce n’est par
aucune inspiration de fatuité. Il raconte des faits qui pourront
servir à l’histoire de la pensée humaine, et qui expliqueront sans
doute l’ouvrage même. Il n’est peut-être pas indifférent à certains
anatomistes de la pensée de savoir que l’âme est femme. Ainsi, tant
que l’auteur s’interdisait de penser au livre qu’il devait faire, le
livre se montrait écrit partout. Il en trouvait une page sur le lit
d’un malade, une autre sur le canapé d’un boudoir. Les regards des
femmes quand elles tournoyaient emportées par une valse, lui jetaient
des pensées; un geste, une parole, fécondaient son cerveau dédaigneux.
Le jour où il se dit:--Cet ouvrage, qui m’obsède, se fera!... tout a
fui; et, comme les trois Belges, il releva un squelette, là où il se
baissait pour saisir un trésor.
Une douce et pâle figure succéda au démon tentateur, elle avait des
manières engageantes et de la bonhomie, ses représentations étaient
désarmées des pointes aiguës de la critique. Elle prodiguait plus de
mots que d’idées, et semblait avoir peur du bruit. C’était peut-être
le génie familier des honorables députés qui siégent au centre de la
Chambre.
--«Ne vaut-il pas mieux, disait-elle, laisser les choses comme elles
sont? Vont-elles donc si mal? Il faut croire au mariage comme à
l’immortalité de l’âme; et vous ne faites certainement pas un livre
pour vanter le bonheur conjugal. D’ailleurs vous conclurez sans doute
d’après un millier de ménages parisiens qui ne sont que des exceptions.
Vous trouverez peut-être des maris disposés à vous abandonner leurs
femmes; mais aucun fils ne vous abandonnera sa mère... Quelques
personnes blessées par les opinions que vous professerez soupçonneront
vos mœurs, calomnieront vos intentions. Enfin, pour toucher aux
écrouelles sociales, il faut être roi, ou tout au moins premier consul.»
Quoiqu’elle apparût sous la forme qui pouvait plaire le plus à
l’auteur, la Raison ne fut point écoutée; car dans le lointain la Folie
agitait la marotte de Panurge, et il voulait s’en saisir; mais, quand
il essaya de la prendre, il se trouva qu’elle était aussi lourde que
la massue d’Hercule; d’ailleurs, le curé de Meudon l’avait garnie de
manière à ce qu’un jeune homme qui se pique moins de bien faire un
livre que d’être bien ganté ne pouvait vraiment pas y toucher.
--Notre ouvrage est-il fini? demanda la plus jeune des deux complices
féminines de l’auteur.--Hélas! madame, me récompenserez-vous de
toutes les haines qu’il pourra soulever contre moi? Elle fit un
geste, et alors l’auteur répondit à son indécision par une expression
d’insouciance.--Quoi! vous hésiteriez? publiez-le, n’ayez pas peur.
Aujourd’hui nous prenons un livre bien plus pour la façon que pour
l’étoffe.
Quoique l’auteur ne se donne ici que pour l’humble secrétaire de deux
dames, il a, tout en coordonnant leurs observations, accompli plus
d’une tâche. Une seule peut-être était restée en fait de mariage,
celle de recueillir les choses que tout le monde pense et que personne
n’exprime; mais aussi faire une pareille Étude avec l’esprit de tout
le monde, n’est-ce pas s’exposer à ce qu’il ne plaise à personne?
Cependant l’éclectisme de cette Étude la sauvera peut-être. Tout en
raillant, l’auteur a essayé de populariser quelques idées consolantes.
Il a presque toujours tenté de réveiller des ressorts inconnus dans
l’âme humaine. Tout en prenant la défense des intérêts les plus
matériels, les jugeant ou les condamnant, il aura peut-être fait
apercevoir plus d’une jouissance intellectuelle. Mais l’auteur n’a pas
la sotte prétention d’avoir toujours réussi à faire des plaisanteries
de bon goût; seulement il a compté sur la diversité des esprits, pour
recevoir autant de blâme que d’approbation. La matière était si grave
qu’il a constamment essayé de l’_anecdoter_, puisqu’aujourd’hui les
anecdotes sont le passe-port de toute morale et l’anti-narcotique de
tous les livres. Dans celui-ci, où tout est analyse et observation, la
fatigue chez le lecteur et le MOI chez l’auteur étaient inévitables.
C’est un des malheurs les plus grands qui puissent arriver à un
ouvrage, et l’auteur ne se l’est pas dissimulé. Il a donc disposé les
rudiments de cette longue ÉTUDE de manière à ménager des haltes au
lecteur. Ce système a été consacré par un écrivain qui faisait sur
le GOUT un travail assez semblable à celui dont il s’occupait sur le
MARIAGE, et auquel il se permettra d’emprunter quelques paroles pour
exprimer une pensée qui leur est commune. Ce sera une sorte d’hommage
rendu à son devancier dont la mort à suivi de si près le succès.
«Quand j’écris et parle de moi au singulier, cela suppose une
confabulation avec le lecteur; il peut examiner, discuter, douter, et
même rire; mais, quand je m’arme du redoutable NOUS, je professe, il
faut se soumettre.» (Brillat-Savarin, préface de la PHYSIOLOGIE DU
GOUT.)
5 décembre 1829.
* * * * *
PREMIÈRE PARTIE.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES.
Nous parlerons contre les lois insensées jusqu’à ce qu’on les
réforme, et en attendant nous nous y soumettrons aveuglément.
(DIDEROT, _Supplément au Voyage de Bougainville_.)
MÉDITATION I.
LE SUJET.
Physiologie, que me veux-tu?
Ton but est-il de nous démontrer que le mariage unit, pour toute la
vie, deux êtres qui ne se connaissent pas?
Que la vie est dans la passion, et qu’aucune passion ne résiste au
mariage?
Que le mariage est une institution nécessaire au maintien des sociétés,
mais qu’il est contraire aux lois de la nature?
Que le divorce, cet admirable palliatif aux maux du mariage, sera
unanimement redemandé?
Que, malgré tous ses inconvénients, le mariage est la source première
de la propriété?
Qu’il offre d’incalculables gages de sécurité aux gouvernements?
Qu’il y a quelque chose de touchant dans l’association de deux êtres
pour supporter les peines de la vie?
Qu’il y a quelque chose de ridicule à vouloir qu’une même pensée dirige
deux volontés?
Que la femme est traitée en esclave?
Qu’il n’y a pas de mariages entièrement heureux?
Que le mariage est gros de crimes, et que les assassinats connus ne
sont pas les pires?
Que la fidélité est impossible, au moins à l’homme?
Qu’une expertise, si elle pouvait s’établir, prouverait plus de
troubles que de sécurité dans la transmission patrimoniale des
propriétés?
Que l’adultère occasionne plus de maux que le mariage ne procure de
biens?
Que l’infidélité de la femme remonte aux premiers temps des sociétés,
et que le mariage résiste à cette perpétuité de fraudes?
Que les lois de l’amour attachent si fortement deux êtres, qu’aucune
loi humaine ne saurait les séparer?
Que s’il y a des mariages écrits sur les registres de l’officialité, il
y en a de formés par les vœux de la nature, par une douce conformité ou
par une entière dissemblance dans la pensée, et par des conformations
corporelles; qu’ainsi le ciel et la terre se contrarient sans cesse?
Qu’il y a des maris riches de taille et d’esprit supérieur, dont les
femmes ont des amants fort laids, petits ou stupides?
Toutes ces questions fourniraient au besoin des livres; mais ces livres
sont faits, et les questions sont perpétuellement résolues.
Physiologie, que me veux-tu?
Révèles-tu des principes nouveaux? Viens-tu prétendre qu’il faut mettre
les femmes en commun? Lycurgue et quelques peuplades grecques, des
Tartares et des Sauvages, l’ont essayé.
Serait-ce qu’il faut renfermer les femmes? les Ottomans l’ont fait et
ils les remettent aujourd’hui en liberté.
Serait-ce qu’il faut marier les filles sans dot et les exclure du droit
de succéder?... Des auteurs anglais et des moralistes ont prouvé que
c’était, avec le divorce, le moyen le plus sûr de rendre les mariages
heureux.
Serait-ce qu’il faut une petite Agar dans chaque ménage? Il n’est pas
besoin de loi pour cela. L’article du Code qui prononce des peines
contre la femme adultère, en quelque lieu que le crime se soit commis,
et celui qui ne punit un mari qu’autant que sa concubine habite sous le
toit conjugal, admettent implicitement des maîtresses en ville.
Sanchez a disserté sur tous les cas pénitentiaires du mariage; il a
même argumenté sur la légitimité, sur l’opportunité de chaque plaisir;
il a tracé tous les devoirs moraux, religieux, corporels des époux;
bref, son ouvrage formerait douze volumes in-8º si l’on réimprimait ce
gros in-folio intitulé _de Matrimonio_.
Des nuées de jurisconsultes ont lancé des nuées de traités sur les
difficultés légales qui naissent du mariage. Il existe même des
ouvrages sur le congrès judiciaire.
Des légions de médecins ont fait paraître des légions de livres sur le
mariage dans ses rapports avec la chirurgie et la médecine.
Au dix-neuvième siècle, la Physiologie du Mariage est donc une
insignifiante compilation ou l’œuvre d’un niais écrite pour d’autres
niais: de vieux prêtres ont pris leurs balances d’or et pesé les
moindres scrupules; de vieux jurisconsultes ont mis leurs lunettes et
distingué toutes les espèces; de vieux médecins ont pris le scalpel et
l’ont promené sur toutes les plaies; de vieux juges ont monté sur leur
siége et jugé tous les cas rédhibitoires; des générations entières ont
passé en jetant leur cri de joie ou de douleur; chaque siècle a lancé
son vote dans l’urne; le Saint-Esprit, les poètes, les écrivains, ont
tout enregistré depuis Ève jusqu’à la guerre de Troie, depuis Hélène
jusqu’à madame de Maintenon, depuis la femme de Louis XIV jusqu’à la
Contemporaine.
Physiologie, que me veux-tu donc?
Voudrais-tu par hasard nous présenter des tableaux plus ou moins bien
dessinés pour nous convaincre qu’un homme se marie:
Par Ambition... cela est bien connu;
Par Bonté, pour arracher une fille à la tyrannie de sa mère;
Par Colère, pour déshériter des collatéraux;
Par Dédain d’une maîtresse infidèle;
Par Ennui de la délicieuse vie de garçon;
Par Folie, c’en est toujours une;
Par Gageure, c’est le cas de lord Byron;
Par Honneur, comme Georges Dandin?
Par Intérêt, mais c’est presque toujours ainsi;
Par Jeunesse, au sortir du collége, en étourdi;
Par Laideur, en craignant de manquer de femme un jour;
Par Machiavélisme, pour hériter promptement d’une vieille;
Par Nécessité, pour donner un état à _notre_ fils;
Par Obligation, la demoiselle ayant été faible;
Par Passion, pour s’en guérir plus sûrement;
Par Querelle, pour finir un procès;
Par Reconnaissance, c’est donner plus qu’on n’a reçu;
Par Sagesse, cela arrive encore aux doctrinaires;
Par Testament, quand un oncle mort vous grève son héritage d’une fille
à épouser;
Par Vieillesse, pour faire une fin;
Par Usage, à l’imitation de ses aïeux.
(Le X manque, et peut-être est-ce à cause de son peu d’emploi comme
tête de mot qu’on l’a pris pour signe de _l’inconnu_.)
Par _Yatidi_, qui est l’heure de se coucher et en signifie tous les
besoins chez les Turcs;
Par Zèle, comme le duc de Saint-Aignan qui ne voulait pas commettre de
péchés.
Mais ces accidents-là ont fourni les sujets de trente mille comédies et
de cent mille romans.
Physiologie, pour la troisième et dernière fois, que me veux-tu?