relève un moment pour interroger le ciel; celle qui recueille les
enfants pour les nourrir de son lait; celui qui noue les cordages
au fort de la tempête; celle qui reste assise au creux d’un rocher
attendant le père? voyez-vous tous ceux qui tendent la main après une
vie consommée en d’ingrats travaux? A tous paix et courage, à tous
adieu!
»Entendez-vous le cri du soldat mourant inconnu, la clameur de l’homme
trompé qui pleure dans le désert? à tous paix et courage, à tous adieu.
Adieu, vous qui mourez pour les rois de la terre. Mais adieu aussi,
peuple sans patrie; adieu, terres sans peuples, qui vous souhaitez les
uns les autres. Adieu, surtout à Toi, qui ne sais où reposer ta tête,
proscrit sublime. Adieu, chères innocentes traînées par les cheveux
pour avoir trop aimé! Adieu, mères assises auprès de vos fils mourants!
Adieu, saintes femmes blessées! Adieu Pauvres! adieu Petits, Faibles
et Souffrants, vous de qui j’ai si souvent épousé les douleurs. Adieu,
vous tous qui gravitez dans la sphère de l’Instinct en y souffrant pour
autrui.
»Adieu, navigateurs qui cherchez l’Orient à travers les ténèbres
épaisses de vos abstractions vastes comme des principes. Adieu,
martyrs de la pensée menés par elle à la vraie lumière! Adieu, sphères
studieuses où j’entends la plainte du génie insulté, le soupir du
savant éclairé trop tard.
»Voici le concert angélique, la brise de parfums, l’encens du cœur
exhalé par ceux qui vont priant, consolant, répandant la lumière divine
et le baume céleste dans les âmes tristes. Courage, chœur d’amour! Vous
à qui les peuples crient:--«Consolez-nous, défendez-nous?» courage et
adieu!
»Adieu, granit, tu deviendras fleur; adieu, fleur, tu deviendras
colombe; adieu, colombe, tu seras femme; adieu, femme, tu seras
souffrance; adieu, homme, tu seras croyance; adieu, vous qui serez tout
amour et prière!»
Abattu par la fatigue, cet être inexpliqué s’appuya pour la première
fois sur Wilfrid et sur Minna pour revenir à son logis. Wilfrid et
Minna se sentirent alors atteints par une contagion inconnue. A peine
avaient-ils fait quelques pas, David se montra pleurant:--Elle va
mourir, pourquoi l’avez-vous emmenée jusqu’ici? s’écria-t-il de loin.
Séraphîta fut emportée par le vieillard, qui retrouva les forces de la
jeunesse et vola jusqu’à la porte du château suédois, comme un aigle
emportant quelque blanche brebis dans son aire.
VI.
LE CHEMIN POUR ALLER AU CIEL.
Le lendemain du jour où Séraphîta pressentit sa fin et fit ses adieux
à la Terre comme un prisonnier regarde son cachot avant de le quitter
à jamais, elle ressentit des douleurs qui l’obligèrent à demeurer dans
la complète immobilité de ceux qui souffrent des maux extrêmes. Wilfrid
et Minna vinrent la voir, et la trouvèrent couchée sur son divan de
pelleterie. Encore voilée par la chair, son âme rayonnait à travers son
voile en le blanchissant de jour en jour. Les progrès de l’Esprit qui
minait la dernière barrière par laquelle il était séparé de l’infini
s’appelaient une maladie, l’heure de la Vie était nommée la mort.
David pleurait en voyant souffrir sa maîtresse sans vouloir écouter
ses consolations, le vieillard était déraisonnable comme un enfant.
Monsieur Becker voulait que Séraphîta se soignât; mais tout était
inutile.
Un jour elle demanda les deux êtres qu’elle avait affectionnés, en
leur disant que ce jour était le dernier de ses mauvais jours. Wilfrid
et Minna vinrent saisis de terreur, ils savaient qu’ils allaient la
perdre. Séraphîta leur sourit à la manière de ceux qui s’en vont dans
un monde meilleur, elle inclina la tête comme une fleur trop chargée
de rosée qui montre une dernière fois son calice et livre aux airs ses
derniers parfums; elle les regardait avec une mélancolie inspirée par
eux, elle ne pensait plus à elle, et ils le sentaient sans pouvoir
exprimer leur douleur à laquelle se mêlait la gratitude. Wilfrid resta
debout, silencieux, immobile, perdu dans une de ces contemplations
excitées par les choses dont l’étendue nous fait comprendre ici-bas une
immensité suprême. Enhardie par la faiblesse de cet être si puissant,
ou peut-être par la crainte de le perdre à jamais, Minna se pencha sur
lui pour lui dire:--Séraphitüs, laisse-moi te suivre.
--Puis-je te le défendre?
--Mais pourquoi ne m’aimes-tu pas assez pour rester?
--Je ne saurais rien aimer ici.
--Qu’aimes-tu donc?
--Le Ciel.
--Es-tu digne du Ciel en méprisant ainsi les créatures de Dieu?
--Minna, pouvons-nous aimer deux êtres à la fois? Un bien-aimé
serait-il le bien-aimé s’il ne remplissait pas le cœur? Ne doit-il
pas être le premier, le dernier, le seul? Celle qui est tout amour
ne quitte-t-elle pas le monde pour son bien-aimé? Sa famille entière
devient un souvenir, elle n’a plus qu’un parent, Lui! Son âme n’est
plus à elle, mais à Lui! Si elle garde en elle-même quelque chose
qui ne soit pas à Lui, elle n’aime pas; non, elle n’aime pas! Aimer
faiblement, est-ce aimer? La parole du bien-aimé la fait tout joie et
se coule dans ses veines comme une pourpre plus rouge que n’est le
sang; son regard est une lumière qui la pénètre, elle se fond en Lui;
la où Il est, tout est beau. Il est chaud à l’âme, Il éclaire tout;
près de Lui, fait-il jamais froid ou nuit? Il n’est jamais absent, il
est toujours en nous, nous pensons en Lui, à Lui, pour Lui. Voilà,
Minna, comment je l’aime.
--Qui? dit Minna saisie par une jalousie dévorante.
--Dieu! répondit Séraphîtüs dont la voix brilla dans les âmes comme un
feu de liberté qui s’allume de montagne en montagne. Dieu qui ne nous
trahit jamais! Dieu qui ne nous abandonne pas et comble incessamment
nos désirs, qui seul peut constamment abreuver sa créature d’une joie
infinie et sans mélange! Dieu qui ne se lasse jamais et n’a que des
sourires! Dieu qui, toujours nouveau, jette dans l’âme ses trésors,
qui purifie et n’a rien d’amer, qui est tout harmonie et tout flamme!
Dieu qui se met en nous pour y fleurir, exauce tous nos vœux, ne compte
plus avec nous quand nous sommes à lui, mais se donne tout entier; nous
ravit, nous amplifie, nous multiplie en lui! enfin DIEU! Minna, je
t’aime, parce que tu peux être à lui! Je t’aime, parce que, si tu viens
à lui, tu seras à moi.
--Hé! bien, conduis-moi donc? dit-elle en s’agenouillant. Prends-moi
par la main, je ne veux plus te quitter.
--Conduisez-nous, Séraphîta? s’écria Wilfrid qui vint se joindre à
Minna par un mouvement impétueux. Oui, tu m’as enfin donné soif de la
Lumière et soif de la Parole; je suis altéré de l’amour que tu m’as mis
au cœur, je conserverai ton âme en la mienne; jettes-y ton vouloir, je
ferai ce que tu me diras de faire. Si je ne puis t’obtenir, je veux
garder de toi tous les sentiments que tu me communiqueras! Si je ne
puis m’unir à toi que par ma seule force, je m’y attacherai comme le
feu s’attache à ce qu’il dévore. Parle?
--Ange! s’écria cet être incompréhensible en les enveloppant tous deux
par un regard qui fut comme un manteau d’azur. Ange, le ciel sera ton
héritage!
Il se fit entre eux un grand silence après cette exclamation qui détona
dans les âmes de Wilfrid et de Minna comme le premier accord de quelque
musique céleste.
--Si vous voulez habituer vos pieds à marcher dans le chemin qui mène
au Ciel, sachez bien que les commencements en sont rudes, dit cette
âme endolorie. Dieu veut être cherché pour lui-même. En ce sens,
il est jaloux, il vous veut tout entier; mais quand vous vous êtes
donné à lui, jamais il ne vous abandonne. Je vais vous laisser les
clefs du royaume où brille sa lumière, où vous serez partout dans le
sein du Père, dans le cœur de l’Époux. Aucune sentinelle n’en défend
les approches, vous pouvez y entrer de tous côtés; son palais, ses
trésors, son sceptre, rien n’est gardé; il a dit à tous: Prenez-les!
Mais il faut vouloir y aller. Comme pour faire un voyage, il est
nécessaire de quitter sa demeure, de renoncer à ses projets, de dire
adieu à ses amis, à son père, à sa mère, à sa sœur, et même au plus
petit des frères qui crie, et leur dire des adieux éternels, car vous
ne reviendrez pas plus que les martyrs en marche vers le bûcher ne
retournaient au logis; enfin, il faut vous dépouiller des sentiments
et des choses auxquels tiennent les hommes, sans quoi vous ne seriez
pas tout entiers à votre entreprise. Faites pour Dieu ce que vous
faisiez pour vos desseins ambitieux, ce que vous faites en vous vouant
à un art, ce que vous avez fait quand vous aimiez une créature plus
que lui, ou quand vous poursuiviez un secret de la science humaine.
Dieu n’est-il pas la science même, l’amour même, la source de toute
poésie? son trésor ne peut-il exciter la cupidité? Son trésor est
inépuisable, sa poésie est infinie, son amour est immuable, sa science
est infaillible et sans mystères! Ne tenez donc à rien, il vous donnera
tout. Oui, vous retrouverez dans son cœur des biens incomparables
à ceux que vous aurez perdus sur la terre. Ce que je vous dis est
certain: vous aurez sa puissance, vous en userez comme vous usez de
ce qui est à votre amant ou à votre maîtresse. Hélas! la plupart des
hommes doutent, manquent de foi, de volonté, de persévérance. Si
quelques-uns se mettent en route, ils viennent aussitôt à regarder
derrière eux, et reviennent. Peu de créatures savent choisir entre ces
deux extrêmes: ou rester ou partir, ou la fange ou le ciel. Chacun
hésite. La faiblesse commence l’égarement, la passion entraîne dans la
mauvaise voie, le vice, qui est une habitude, y embourbe; et l’homme
ne fait aucun progrès vers les états meilleurs. Tous les êtres passent
une première vie dans la sphère des Instincts où ils travaillent à
reconnaître l’inutilité des trésors terrestres après s’être donné
mille peines pour les amasser. Combien de fois vit-on dans ce premier
monde avant d’en sortir préparé pour recommencer d’autres épreuves
dans la sphère des Abstractions où la pensée s’exerce en de fausses
sciences, où l’esprit se lasse enfin de la parole humaine; car la
Matière épuisée, vient l’Esprit. Combien de formes l’être promis au
ciel a-t-il usées, avant d’en venir à comprendre le prix du silence
et de la solitude dont les steppes étoilées sont le parvis des Mondes
Spirituels! Après avoir expérimenté le vide et le néant, les yeux se
tournent vers le bon chemin. C’est alors d’autres existences à user
pour arriver au sentier où brille la lumière. La mort est le relais
de ce voyage. Les expériences se font alors en sens inverse: il faut
souvent toute une vie pour acquérir les vertus qui sont l’opposé des
erreurs dans lesquelles l’homme a précédemment vécu. Ainsi vient
d’abord la vie où l’on souffre, et dont les tortures donnent soif
de l’amour. Ensuite la vie où l’on aime et où le dévouement pour la
créature apprend le dévouement pour le créateur, où les vertus de
l’amour, ses mille martyres, son angélique espoir, ses joies suivies
de douleurs, sa patience, sa résignation, excitent l’appétit des
choses divines. Après vient la vie où l’on cherche dans le silence
les traces de la Parole, où l’on devient humble et charitable. Puis
la vie où l’on désire. Enfin, la vie où l’on prie. Là est l’éternel
midi, là sont les fleurs, là est la moisson! Les qualités acquises et
qui se développent lentement en nous, sont les liens invisibles qui
rattachent chacun de nos _existers_ l’un à l’autre, et que l’âme seule
se rappelle, car la matière ne peut se ressouvenir d’aucune des choses
spirituelles. La pensée seule a la tradition de l’antérieur. Ce legs
perpétuel du passé au présent et du présent à l’avenir, est le secret
des génies humains: les uns ont le don des Formes, les autres ont le
don des Nombres, ceux-ci le don des Harmonies. C’est des progrès dans
le chemin de la lumière. Oui, qui possède un de ces dons touche par un
point à l’infini. La parole, de laquelle je vous révèle ici quelques
mots, la terre se l’est partagée, l’a réduite en poussière et l’a semée
dans ses œuvres, dans ses doctrines, dans ses poésies. Si quelque grain
impalpable en reluit sur un ouvrage, vous dites: «Ceci est grand,
ceci est vrai, ceci est sublime!» Ce peu de chose vibre en vous et y
attaque le pressentiment du ciel. Aux uns la maladie qui nous sépare du
monde, aux autres la solitude qui nous rapproche de Dieu, à celui-ci
la poésie; enfin tout ce qui vous replie sur vous-même, vous frappe et
vous écrase, vous élève ou vous abaisse, est un retentissement du Monde
Divin. Quand un être a tracé droit son premier sillon, il lui suffit
pour assurer les autres: une seule pensée creusée, une voix entendue,
une souffrance vive, un seul écho que rencontre en vous la parole,
change à jamais votre âme. Tout aboutit à Dieu, il est donc bien des
chances pour le trouver en allant droit devant soi. «Quand arrive le
jour heureux où vous mettez le pied dans le chemin et que commence
votre pèlerinage, la terre n’en sait rien, elle ne vous comprend plus,
vous ne vous entendez plus, elle est vous. Les hommes qui arrivent à la
connaissance de ces choses, et qui disent quelques mots de la Parole
vraie; ceux-là ne trouvent nulle part à reposer leur tête, ceux-là sont
poursuivis comme bêtes fauves, et périssent souvent sur des échafauds
à la grande joie des peuples assemblés, tandis que les Anges leur
ouvrent les portes du ciel. Votre destination sera donc un secret entre
vous et Dieu, comme l’amour est un secret entre deux cœurs. Vous serez
le trésor enfoui sur lequel passent les hommes affamés d’or, sans
savoir que vous êtes là. Votre existence devient alors incessamment
active; chacun de vos actes a un sens qui se rapporte à Dieu, comme
dans l’amour vos actions et vos pensées sont pleines de la créature
aimée; mais l’amour et ses joies, l’amour et ses plaisirs bornés par
les sens, est une imparfaite image de l’amour infini qui vous unit
au céleste fiancé. Toute joie terrestre est suivie d’angoisses, de
mécontentements; pour que l’amour soit sans dégoût, il faut que la
mort le termine au plus fort de sa flamme, vous n’en connaissez alors
pas les cendres; mais ici Dieu transforme nos misères en délices, la
joie se multiplie alors par elle-même, elle va croissant et n’a pas
de limites. Ainsi, dans la vie Terrestre, l’amour passager se termine
par des tribulations constantes; tandis que, dans la vie Spirituelle,
les tribulations d’un jour se terminent par des joies infinies. Votre
âme est incessamment joyeuse. Vous sentez Dieu près de vous, en vous;
il donne à toutes choses une saveur sainte, il rayonne dans votre âme,
il vous empreint de sa douceur, il vous désintéresse de la terre pour
vous-même, et vous y intéresse pour lui-même en vous laissant exercer
son pouvoir. Vous faites en son nom les œuvres qu’il inspire: vous
séchez les larmes, vous agissez pour lui, vous n’avez plus rien en
propre, vous aimez comme lui les créatures d’un inextinguible amour;
vous les voudriez toutes en marche vers lui, comme une véritable
amante voudrait voir tous les peuples du monde obéir à son bien-aimé.
La dernière vie, celle en qui se résument les autres, où se tendent
toutes les forces et dont les mérites doivent ouvrir la Porte Sainte à
l’être parfait, est la vie de la Prière. Qui vous fera comprendre la
grandeur, les majestés, les forces de la Prière? Que ma voix tonne dans
vos cœurs et qu’elle les change. Soyez tout à coup ce que vous seriez
après les épreuves! Il est des créatures privilégiées, les Prophètes,
les Voyants, les Messagers, les Martyrs, tous ceux qui souffrirent
pour la Parole ou qui l’ont proclamée; ces âmes franchissent d’un bond
les sphères humaines et s’élèvent tout à coup à la Prière. Ainsi de
ceux qui sont dévorés par le feu de la Foi. Soyez un de ces couples
hardis. Dieu souffre la témérité, il aime à être pris avec violence,
il ne rejette jamais celui qui peut aller jusqu’à lui. Sachez-le! le
désir, ce torrent de votre volonté, est si puissant chez l’homme, qu’un
seul jet émis avec force peut tout faire obtenir, un seul cri suffit
souvent sous la pression de la Foi. Soyez un de ces êtres pleins de
force, de vouloir et d’amour! Soyez victorieux de la terre. Que la
soif et la faim de Dieu vous saisissent! Courez à Lui comme le cerf
altéré court à la fontaine; le Désir vous armera de ses ailes; les
larmes, ces fleurs du Repentir, seront comme un baptême céleste d’où
sortira votre nature purifiée. Élancez-vous du sein de ces ondes dans
la Prière. Le silence et la méditation sont les moyens efficaces pour
aller dans cette voie. Dieu se révèle toujours à l’homme solitaire et
recueilli. Ainsi s’opérera la séparation nécessaire entre la Matière
qui vous a si long-temps environnés de ses ténèbres, et l’Esprit qui
naît en vous et vous illumine, car il fera alors clair en votre âme.
Votre cœur brisé reçoit alors la lumière, elle l’inonde. Vous ne sentez
plus alors des convictions en vous, mais d’éclatantes certitudes. Le
Poète exprime, le Sage médite, le Juste agit; mais celui qui se pose
au bord des Mondes Divins, prie; et sa prière est à la fois parole,
pensée, action! Oui, sa prière enferme tout, elle contient tout, elle
vous achève la nature, en vous en découvrant l’esprit et la marche.
Blanche et lumineuse fille de toutes les vertus humaines, arche
d’alliance entre la terre et le ciel, douce compagne qui tient du lion
et de la colombe, la Prière vous donnera la clef des cieux. Hardie
et pure comme l’innocence, forte comme tout ce qui est un et simple,
cette Belle Reine invincible s’appuie sur le monde matériel, elle s’en
est emparée; car, semblable au soleil, elle le presse par un cercle de
lumière. L’univers appartient à qui veut, à qui sait, à qui peut prier;
mais il faut vouloir, savoir et pouvoir; en un mot posséder la force,
la sagesse et la foi. Aussi la prière qui résulte de tant d’épreuves
est-elle la consommation de toutes les vérités, de toutes les
puissances, de tous les sentiments. Fruit du développement laborieux,
progressif, continu de toutes les propriétés naturelles animé par le
souffle divin de la Parole, elle a des activités enchanteresses,
elle est le dernier culte: ce n’est ni le culte matériel qui a des
images, ni le culte spirituel qui a des formules; c’est le culte du
monde divin. Nous ne disons plus de prières, la prière s’allume en
nous, elle est une faculté qui s’exerce d’elle-même; elle a conquis
ce caractère d’activité qui la porte au-dessus des formes; elle relie
alors l’âme à Dieu, avec qui vous vous unissez comme la racine des
arbres s’unit à la terre; vos veines tiennent au principe des choses,
et vous vivez de la vie même des mondes. La Prière donne la conviction
extérieure en vous faisant pénétrer le Monde Matériel par la cohésion
de toutes vos facultés avec les substances élémentaires; elle donne la
conviction intérieure en développant votre essence et la mêlant à celle
des Mondes Spirituels. Pour parvenir à prier ainsi, obtenez un entier
dépouillement de la chair, acquérez au feu des creusets la pureté du
diamant, car cette complète communication ne s’obtient que par le
repos absolu, par l’apaisement de toutes les tempêtes. Oui, la prière,
véritable aspiration de l’âme entièrement séparée du corps, emporte
toutes les forces et les applique à la constante et persévérante union
du Visible et de l’Invisible. En possédant la faculté de prier sans
lassitude, avec amour, avec force, avec certitude, avec intelligence,
votre nature spiritualisée est bientôt investie de la puissance.
Comme un vent impétueux ou comme la foudre, elle traverse tout et
participe au pouvoir de Dieu. Vous avez l’agilité de l’esprit; en un
instant, vous vous rendez présent dans toutes les régions, vous êtes
transporté comme la Parole même d’un bout du monde à l’autre. Il est
une harmonie, et vous y participez! il est une lumière, et vous la
voyez! il est une mélodie, et son accord est en vous. En cet état,
vous sentirez votre intelligence se développer, grandir, et sa vue
atteindre à des distances prodigieuses: il n’est en effet ni temps, ni
lieu pour l’esprit. L’espace et la durée sont des proportions créées
pour la matière, l’esprit et la matière n’ont rien de commun. Quoique
ces choses s’opèrent dans le calme et le silence, sans agitation,
sans mouvement extérieur; néanmoins tout est action dans la Prière,
mais action vive, dépouillée de toute substantialité, et réduite à
être, comme le mouvement des Mondes, une force invisible et pure.
Elle descend partout comme la lumière, et donne la vie aux âmes qui
se trouvent sous ses rayons, comme la Nature est sous le soleil. Elle
ressuscite partout la vertu, purifie et sanctifie tous les actes,
peuple la solitude, donne un avant-goût des délices éternelles. Une
fois que vous avez éprouvé les délices de l’ivresse divine engendrée
par vos travaux intérieurs, alors tout est dit! une fois que vous
tenez le sistre sur lequel on chante Dieu, vous ne le quittez plus.
De là vient la solitude où vivent les esprits Angéliques et leur
dédain de ce qui fait les joies humaines. Je vous le dis, ils sont
retranchés du nombre de ceux qui doivent mourir; s’ils en entendent
les langages, ils n’en comprennent plus les idées; ils s’étonnent de
leurs mouvements, de ce que l’on nomme politique, lois matérielles et
sociétés; pour eux plus de mystère, il n’est plus que des vérités. Ceux
qui sont arrivés au point où leurs yeux découvrent la Porte Sainte,
et qui, sans jeter un seul regard en arrière. sans exprimer un seul
regret, contemplent les mondes en en pénétrant les destinées; ceux-là
se taisent, attendent, et souffrent leurs dernières luttes; la plus
difficile est la dernière, la vertu suprême est la Résignation: être en
exil et ne pas se plaindre, n’avoir plus goût aux choses d’ici-bas et
sourire, être à Dieu, rester parmi les hommes! Vous entendez bien la
Voix qui vous crie:--Marche! marche! Souvent en de célestes visions,
des Anges descendent et vous enveloppent de leurs chants! Il faut sans
pleurs ni murmures, les voir revolant à la ruche. Se plaindre, ce
serait déchoir. La résignation est le fruit qui mûrit à la porte du
ciel. Combien est puissant et beau le sourire calme et le front pur
de la créature résignée! Radieuse est la lueur qui lui pare le front!
Qui vit dans son air, devient meilleur! Son regard pénètre, attendrit.
Plus éloquente par son silence que le prophète ne l’est par sa parole,
elle triomphe par sa seule présence. Elle dresse l’oreille comme le
chien fidèle qui attend le maître. Plus forte que l’amour, plus vive
que l’espérance, plus grande que la foi, elle est l’adorable fille qui,
couchée sur la terre, y garde un moment la palme conquise en laissant
une empreinte de ses pieds blancs et purs; et quand elle n’est plus,
les hommes accourent en foule et disent:--«Voyez!» Dieu l’y maintient
comme une figure aux pieds de laquelle rampent les Formes et les
Espèces de l’Animalité pour reconnaître leur chemin. Elle secoue, par
moments, la lumière que ses cheveux exhalent, et l’on voit; elle parle,
et l’on entend, et tous se disent:--Miracle! Souvent elle triomphe au
nom de Dieu; les hommes épouvantés la renient, et la mettent à mort;
elle dépose son glaive, et sourit au bûcher après avoir sauvé les
peuples. Combien d’Anges pardonnés sont passés du martyre au ciel!
Sinaï, Golgotha ne sont pas ici ou là; l’Ange est crucifié dans tous
les lieux, dans toutes les sphères. Les soupirs arrivent à Dieu de
toutes parts. La terre où nous sommes est un des épis de la moisson,
l’humanité est une des espèces dans le champ immense où se cultivent
les fleurs du ciel. Enfin, partout Dieu est semblable à lui-même, et
partout, en priant, il est facile d’arriver à lui.»
A ces paroles, tombées comme des lèvres d’une autre Agar dans le
désert, mais qui, arrivées à l’âme, la remuaient comme des flèches
lancées par le Verbe enflammé d’Isaïe, cet être se tut soudain pour
rassembler ses dernières forces. Ni Wilfrid, ni Minna n’osèrent parler.
Tout à coup, il se dressa pour mourir.