»Voyez-vous celui qui, courbé sur un sillon arrosé de sa sueur, se

relève un moment pour interroger le ciel; celle qui recueille les

enfants pour les nourrir de son lait; celui qui noue les cordages

au fort de la tempête; celle qui reste assise au creux d’un rocher

attendant le père? voyez-vous tous ceux qui tendent la main après une

vie consommée en d’ingrats travaux? A tous paix et courage, à tous

adieu!

»Entendez-vous le cri du soldat mourant inconnu, la clameur de l’homme

trompé qui pleure dans le désert? à tous paix et courage, à tous adieu.

Adieu, vous qui mourez pour les rois de la terre. Mais adieu aussi,

peuple sans patrie; adieu, terres sans peuples, qui vous souhaitez les

uns les autres. Adieu, surtout à Toi, qui ne sais où reposer ta tête,

proscrit sublime. Adieu, chères innocentes traînées par les cheveux

pour avoir trop aimé! Adieu, mères assises auprès de vos fils mourants!

Adieu, saintes femmes blessées! Adieu Pauvres! adieu Petits, Faibles

et Souffrants, vous de qui j’ai si souvent épousé les douleurs. Adieu,

vous tous qui gravitez dans la sphère de l’Instinct en y souffrant pour

autrui.

»Adieu, navigateurs qui cherchez l’Orient à travers les ténèbres

épaisses de vos abstractions vastes comme des principes. Adieu,

martyrs de la pensée menés par elle à la vraie lumière! Adieu, sphères

studieuses où j’entends la plainte du génie insulté, le soupir du

savant éclairé trop tard.

»Voici le concert angélique, la brise de parfums, l’encens du cœur

exhalé par ceux qui vont priant, consolant, répandant la lumière divine

et le baume céleste dans les âmes tristes. Courage, chœur d’amour! Vous

à qui les peuples crient:--«Consolez-nous, défendez-nous?» courage et

adieu!

»Adieu, granit, tu deviendras fleur; adieu, fleur, tu deviendras

colombe; adieu, colombe, tu seras femme; adieu, femme, tu seras

souffrance; adieu, homme, tu seras croyance; adieu, vous qui serez tout

amour et prière!»

Abattu par la fatigue, cet être inexpliqué s’appuya pour la première

fois sur Wilfrid et sur Minna pour revenir à son logis. Wilfrid et

Minna se sentirent alors atteints par une contagion inconnue. A peine

avaient-ils fait quelques pas, David se montra pleurant:--Elle va

mourir, pourquoi l’avez-vous emmenée jusqu’ici? s’écria-t-il de loin.

Séraphîta fut emportée par le vieillard, qui retrouva les forces de la

jeunesse et vola jusqu’à la porte du château suédois, comme un aigle

emportant quelque blanche brebis dans son aire.

VI.

LE CHEMIN POUR ALLER AU CIEL.

Le lendemain du jour où Séraphîta pressentit sa fin et fit ses adieux

à la Terre comme un prisonnier regarde son cachot avant de le quitter

à jamais, elle ressentit des douleurs qui l’obligèrent à demeurer dans

la complète immobilité de ceux qui souffrent des maux extrêmes. Wilfrid

et Minna vinrent la voir, et la trouvèrent couchée sur son divan de

pelleterie. Encore voilée par la chair, son âme rayonnait à travers son

voile en le blanchissant de jour en jour. Les progrès de l’Esprit qui

minait la dernière barrière par laquelle il était séparé de l’infini

s’appelaient une maladie, l’heure de la Vie était nommée la mort.

David pleurait en voyant souffrir sa maîtresse sans vouloir écouter

ses consolations, le vieillard était déraisonnable comme un enfant.

Monsieur Becker voulait que Séraphîta se soignât; mais tout était

inutile.

Un jour elle demanda les deux êtres qu’elle avait affectionnés, en

leur disant que ce jour était le dernier de ses mauvais jours. Wilfrid

et Minna vinrent saisis de terreur, ils savaient qu’ils allaient la

perdre. Séraphîta leur sourit à la manière de ceux qui s’en vont dans

un monde meilleur, elle inclina la tête comme une fleur trop chargée

de rosée qui montre une dernière fois son calice et livre aux airs ses

derniers parfums; elle les regardait avec une mélancolie inspirée par

eux, elle ne pensait plus à elle, et ils le sentaient sans pouvoir

exprimer leur douleur à laquelle se mêlait la gratitude. Wilfrid resta

debout, silencieux, immobile, perdu dans une de ces contemplations

excitées par les choses dont l’étendue nous fait comprendre ici-bas une

immensité suprême. Enhardie par la faiblesse de cet être si puissant,

ou peut-être par la crainte de le perdre à jamais, Minna se pencha sur

lui pour lui dire:--Séraphitüs, laisse-moi te suivre.

--Puis-je te le défendre?

--Mais pourquoi ne m’aimes-tu pas assez pour rester?

--Je ne saurais rien aimer ici.

--Qu’aimes-tu donc?

--Le Ciel.

--Es-tu digne du Ciel en méprisant ainsi les créatures de Dieu?

--Minna, pouvons-nous aimer deux êtres à la fois? Un bien-aimé

serait-il le bien-aimé s’il ne remplissait pas le cœur? Ne doit-il

pas être le premier, le dernier, le seul? Celle qui est tout amour

ne quitte-t-elle pas le monde pour son bien-aimé? Sa famille entière

devient un souvenir, elle n’a plus qu’un parent, Lui! Son âme n’est

plus à elle, mais à Lui! Si elle garde en elle-même quelque chose

qui ne soit pas à Lui, elle n’aime pas; non, elle n’aime pas! Aimer

faiblement, est-ce aimer? La parole du bien-aimé la fait tout joie et

se coule dans ses veines comme une pourpre plus rouge que n’est le

sang; son regard est une lumière qui la pénètre, elle se fond en Lui;

la où Il est, tout est beau. Il est chaud à l’âme, Il éclaire tout;

près de Lui, fait-il jamais froid ou nuit? Il n’est jamais absent, il

est toujours en nous, nous pensons en Lui, à Lui, pour Lui. Voilà,

Minna, comment je l’aime.

--Qui? dit Minna saisie par une jalousie dévorante.

--Dieu! répondit Séraphîtüs dont la voix brilla dans les âmes comme un

feu de liberté qui s’allume de montagne en montagne. Dieu qui ne nous

trahit jamais! Dieu qui ne nous abandonne pas et comble incessamment

nos désirs, qui seul peut constamment abreuver sa créature d’une joie

infinie et sans mélange! Dieu qui ne se lasse jamais et n’a que des

sourires! Dieu qui, toujours nouveau, jette dans l’âme ses trésors,

qui purifie et n’a rien d’amer, qui est tout harmonie et tout flamme!

Dieu qui se met en nous pour y fleurir, exauce tous nos vœux, ne compte

plus avec nous quand nous sommes à lui, mais se donne tout entier; nous

ravit, nous amplifie, nous multiplie en lui! enfin DIEU! Minna, je

t’aime, parce que tu peux être à lui! Je t’aime, parce que, si tu viens

à lui, tu seras à moi.

--Hé! bien, conduis-moi donc? dit-elle en s’agenouillant. Prends-moi

par la main, je ne veux plus te quitter.

--Conduisez-nous, Séraphîta? s’écria Wilfrid qui vint se joindre à

Minna par un mouvement impétueux. Oui, tu m’as enfin donné soif de la

Lumière et soif de la Parole; je suis altéré de l’amour que tu m’as mis

au cœur, je conserverai ton âme en la mienne; jettes-y ton vouloir, je

ferai ce que tu me diras de faire. Si je ne puis t’obtenir, je veux

garder de toi tous les sentiments que tu me communiqueras! Si je ne

puis m’unir à toi que par ma seule force, je m’y attacherai comme le

feu s’attache à ce qu’il dévore. Parle?

--Ange! s’écria cet être incompréhensible en les enveloppant tous deux

par un regard qui fut comme un manteau d’azur. Ange, le ciel sera ton

héritage!

Il se fit entre eux un grand silence après cette exclamation qui détona

dans les âmes de Wilfrid et de Minna comme le premier accord de quelque

musique céleste.

--Si vous voulez habituer vos pieds à marcher dans le chemin qui mène

au Ciel, sachez bien que les commencements en sont rudes, dit cette

âme endolorie. Dieu veut être cherché pour lui-même. En ce sens,

il est jaloux, il vous veut tout entier; mais quand vous vous êtes

donné à lui, jamais il ne vous abandonne. Je vais vous laisser les

clefs du royaume où brille sa lumière, où vous serez partout dans le

sein du Père, dans le cœur de l’Époux. Aucune sentinelle n’en défend

les approches, vous pouvez y entrer de tous côtés; son palais, ses

trésors, son sceptre, rien n’est gardé; il a dit à tous: Prenez-les!

Mais il faut vouloir y aller. Comme pour faire un voyage, il est

nécessaire de quitter sa demeure, de renoncer à ses projets, de dire

adieu à ses amis, à son père, à sa mère, à sa sœur, et même au plus

petit des frères qui crie, et leur dire des adieux éternels, car vous

ne reviendrez pas plus que les martyrs en marche vers le bûcher ne

retournaient au logis; enfin, il faut vous dépouiller des sentiments

et des choses auxquels tiennent les hommes, sans quoi vous ne seriez

pas tout entiers à votre entreprise. Faites pour Dieu ce que vous

faisiez pour vos desseins ambitieux, ce que vous faites en vous vouant

à un art, ce que vous avez fait quand vous aimiez une créature plus

que lui, ou quand vous poursuiviez un secret de la science humaine.

Dieu n’est-il pas la science même, l’amour même, la source de toute

poésie? son trésor ne peut-il exciter la cupidité? Son trésor est

inépuisable, sa poésie est infinie, son amour est immuable, sa science

est infaillible et sans mystères! Ne tenez donc à rien, il vous donnera

tout. Oui, vous retrouverez dans son cœur des biens incomparables

à ceux que vous aurez perdus sur la terre. Ce que je vous dis est

certain: vous aurez sa puissance, vous en userez comme vous usez de

ce qui est à votre amant ou à votre maîtresse. Hélas! la plupart des

hommes doutent, manquent de foi, de volonté, de persévérance. Si

quelques-uns se mettent en route, ils viennent aussitôt à regarder

derrière eux, et reviennent. Peu de créatures savent choisir entre ces

deux extrêmes: ou rester ou partir, ou la fange ou le ciel. Chacun

hésite. La faiblesse commence l’égarement, la passion entraîne dans la

mauvaise voie, le vice, qui est une habitude, y embourbe; et l’homme

ne fait aucun progrès vers les états meilleurs. Tous les êtres passent

une première vie dans la sphère des Instincts où ils travaillent à

reconnaître l’inutilité des trésors terrestres après s’être donné

mille peines pour les amasser. Combien de fois vit-on dans ce premier

monde avant d’en sortir préparé pour recommencer d’autres épreuves

dans la sphère des Abstractions où la pensée s’exerce en de fausses

sciences, où l’esprit se lasse enfin de la parole humaine; car la

Matière épuisée, vient l’Esprit. Combien de formes l’être promis au

ciel a-t-il usées, avant d’en venir à comprendre le prix du silence

et de la solitude dont les steppes étoilées sont le parvis des Mondes

Spirituels! Après avoir expérimenté le vide et le néant, les yeux se

tournent vers le bon chemin. C’est alors d’autres existences à user

pour arriver au sentier où brille la lumière. La mort est le relais

de ce voyage. Les expériences se font alors en sens inverse: il faut

souvent toute une vie pour acquérir les vertus qui sont l’opposé des

erreurs dans lesquelles l’homme a précédemment vécu. Ainsi vient

d’abord la vie où l’on souffre, et dont les tortures donnent soif

de l’amour. Ensuite la vie où l’on aime et où le dévouement pour la

créature apprend le dévouement pour le créateur, où les vertus de

l’amour, ses mille martyres, son angélique espoir, ses joies suivies

de douleurs, sa patience, sa résignation, excitent l’appétit des

choses divines. Après vient la vie où l’on cherche dans le silence

les traces de la Parole, où l’on devient humble et charitable. Puis

la vie où l’on désire. Enfin, la vie où l’on prie. Là est l’éternel

midi, là sont les fleurs, là est la moisson! Les qualités acquises et

qui se développent lentement en nous, sont les liens invisibles qui

rattachent chacun de nos _existers_ l’un à l’autre, et que l’âme seule

se rappelle, car la matière ne peut se ressouvenir d’aucune des choses

spirituelles. La pensée seule a la tradition de l’antérieur. Ce legs

perpétuel du passé au présent et du présent à l’avenir, est le secret

des génies humains: les uns ont le don des Formes, les autres ont le

don des Nombres, ceux-ci le don des Harmonies. C’est des progrès dans

le chemin de la lumière. Oui, qui possède un de ces dons touche par un

point à l’infini. La parole, de laquelle je vous révèle ici quelques

mots, la terre se l’est partagée, l’a réduite en poussière et l’a semée

dans ses œuvres, dans ses doctrines, dans ses poésies. Si quelque grain

impalpable en reluit sur un ouvrage, vous dites: «Ceci est grand,

ceci est vrai, ceci est sublime!» Ce peu de chose vibre en vous et y

attaque le pressentiment du ciel. Aux uns la maladie qui nous sépare du

monde, aux autres la solitude qui nous rapproche de Dieu, à celui-ci

la poésie; enfin tout ce qui vous replie sur vous-même, vous frappe et

vous écrase, vous élève ou vous abaisse, est un retentissement du Monde

Divin. Quand un être a tracé droit son premier sillon, il lui suffit

pour assurer les autres: une seule pensée creusée, une voix entendue,

une souffrance vive, un seul écho que rencontre en vous la parole,

change à jamais votre âme. Tout aboutit à Dieu, il est donc bien des

chances pour le trouver en allant droit devant soi. «Quand arrive le

jour heureux où vous mettez le pied dans le chemin et que commence

votre pèlerinage, la terre n’en sait rien, elle ne vous comprend plus,

vous ne vous entendez plus, elle est vous. Les hommes qui arrivent à la

connaissance de ces choses, et qui disent quelques mots de la Parole

vraie; ceux-là ne trouvent nulle part à reposer leur tête, ceux-là sont

poursuivis comme bêtes fauves, et périssent souvent sur des échafauds

à la grande joie des peuples assemblés, tandis que les Anges leur

ouvrent les portes du ciel. Votre destination sera donc un secret entre

vous et Dieu, comme l’amour est un secret entre deux cœurs. Vous serez

le trésor enfoui sur lequel passent les hommes affamés d’or, sans

savoir que vous êtes là. Votre existence devient alors incessamment

active; chacun de vos actes a un sens qui se rapporte à Dieu, comme

dans l’amour vos actions et vos pensées sont pleines de la créature

aimée; mais l’amour et ses joies, l’amour et ses plaisirs bornés par

les sens, est une imparfaite image de l’amour infini qui vous unit

au céleste fiancé. Toute joie terrestre est suivie d’angoisses, de

mécontentements; pour que l’amour soit sans dégoût, il faut que la

mort le termine au plus fort de sa flamme, vous n’en connaissez alors

pas les cendres; mais ici Dieu transforme nos misères en délices, la

joie se multiplie alors par elle-même, elle va croissant et n’a pas

de limites. Ainsi, dans la vie Terrestre, l’amour passager se termine

par des tribulations constantes; tandis que, dans la vie Spirituelle,

les tribulations d’un jour se terminent par des joies infinies. Votre

âme est incessamment joyeuse. Vous sentez Dieu près de vous, en vous;

il donne à toutes choses une saveur sainte, il rayonne dans votre âme,

il vous empreint de sa douceur, il vous désintéresse de la terre pour

vous-même, et vous y intéresse pour lui-même en vous laissant exercer

son pouvoir. Vous faites en son nom les œuvres qu’il inspire: vous

séchez les larmes, vous agissez pour lui, vous n’avez plus rien en

propre, vous aimez comme lui les créatures d’un inextinguible amour;

vous les voudriez toutes en marche vers lui, comme une véritable

amante voudrait voir tous les peuples du monde obéir à son bien-aimé.

La dernière vie, celle en qui se résument les autres, où se tendent

toutes les forces et dont les mérites doivent ouvrir la Porte Sainte à

l’être parfait, est la vie de la Prière. Qui vous fera comprendre la

grandeur, les majestés, les forces de la Prière? Que ma voix tonne dans

vos cœurs et qu’elle les change. Soyez tout à coup ce que vous seriez

après les épreuves! Il est des créatures privilégiées, les Prophètes,

les Voyants, les Messagers, les Martyrs, tous ceux qui souffrirent

pour la Parole ou qui l’ont proclamée; ces âmes franchissent d’un bond

les sphères humaines et s’élèvent tout à coup à la Prière. Ainsi de

ceux qui sont dévorés par le feu de la Foi. Soyez un de ces couples

hardis. Dieu souffre la témérité, il aime à être pris avec violence,

il ne rejette jamais celui qui peut aller jusqu’à lui. Sachez-le! le

désir, ce torrent de votre volonté, est si puissant chez l’homme, qu’un

seul jet émis avec force peut tout faire obtenir, un seul cri suffit

souvent sous la pression de la Foi. Soyez un de ces êtres pleins de

force, de vouloir et d’amour! Soyez victorieux de la terre. Que la

soif et la faim de Dieu vous saisissent! Courez à Lui comme le cerf

altéré court à la fontaine; le Désir vous armera de ses ailes; les

larmes, ces fleurs du Repentir, seront comme un baptême céleste d’où

sortira votre nature purifiée. Élancez-vous du sein de ces ondes dans

la Prière. Le silence et la méditation sont les moyens efficaces pour

aller dans cette voie. Dieu se révèle toujours à l’homme solitaire et

recueilli. Ainsi s’opérera la séparation nécessaire entre la Matière

qui vous a si long-temps environnés de ses ténèbres, et l’Esprit qui

naît en vous et vous illumine, car il fera alors clair en votre âme.

Votre cœur brisé reçoit alors la lumière, elle l’inonde. Vous ne sentez

plus alors des convictions en vous, mais d’éclatantes certitudes. Le

Poète exprime, le Sage médite, le Juste agit; mais celui qui se pose

au bord des Mondes Divins, prie; et sa prière est à la fois parole,

pensée, action! Oui, sa prière enferme tout, elle contient tout, elle

vous achève la nature, en vous en découvrant l’esprit et la marche.

Blanche et lumineuse fille de toutes les vertus humaines, arche

d’alliance entre la terre et le ciel, douce compagne qui tient du lion

et de la colombe, la Prière vous donnera la clef des cieux. Hardie

et pure comme l’innocence, forte comme tout ce qui est un et simple,

cette Belle Reine invincible s’appuie sur le monde matériel, elle s’en

est emparée; car, semblable au soleil, elle le presse par un cercle de

lumière. L’univers appartient à qui veut, à qui sait, à qui peut prier;

mais il faut vouloir, savoir et pouvoir; en un mot posséder la force,

la sagesse et la foi. Aussi la prière qui résulte de tant d’épreuves

est-elle la consommation de toutes les vérités, de toutes les

puissances, de tous les sentiments. Fruit du développement laborieux,

progressif, continu de toutes les propriétés naturelles animé par le

souffle divin de la Parole, elle a des activités enchanteresses,

elle est le dernier culte: ce n’est ni le culte matériel qui a des

images, ni le culte spirituel qui a des formules; c’est le culte du

monde divin. Nous ne disons plus de prières, la prière s’allume en

nous, elle est une faculté qui s’exerce d’elle-même; elle a conquis

ce caractère d’activité qui la porte au-dessus des formes; elle relie

alors l’âme à Dieu, avec qui vous vous unissez comme la racine des

arbres s’unit à la terre; vos veines tiennent au principe des choses,

et vous vivez de la vie même des mondes. La Prière donne la conviction

extérieure en vous faisant pénétrer le Monde Matériel par la cohésion

de toutes vos facultés avec les substances élémentaires; elle donne la

conviction intérieure en développant votre essence et la mêlant à celle

des Mondes Spirituels. Pour parvenir à prier ainsi, obtenez un entier

dépouillement de la chair, acquérez au feu des creusets la pureté du

diamant, car cette complète communication ne s’obtient que par le

repos absolu, par l’apaisement de toutes les tempêtes. Oui, la prière,

véritable aspiration de l’âme entièrement séparée du corps, emporte

toutes les forces et les applique à la constante et persévérante union

du Visible et de l’Invisible. En possédant la faculté de prier sans

lassitude, avec amour, avec force, avec certitude, avec intelligence,

votre nature spiritualisée est bientôt investie de la puissance.

Comme un vent impétueux ou comme la foudre, elle traverse tout et

participe au pouvoir de Dieu. Vous avez l’agilité de l’esprit; en un

instant, vous vous rendez présent dans toutes les régions, vous êtes

transporté comme la Parole même d’un bout du monde à l’autre. Il est

une harmonie, et vous y participez! il est une lumière, et vous la

voyez! il est une mélodie, et son accord est en vous. En cet état,

vous sentirez votre intelligence se développer, grandir, et sa vue

atteindre à des distances prodigieuses: il n’est en effet ni temps, ni

lieu pour l’esprit. L’espace et la durée sont des proportions créées

pour la matière, l’esprit et la matière n’ont rien de commun. Quoique

ces choses s’opèrent dans le calme et le silence, sans agitation,

sans mouvement extérieur; néanmoins tout est action dans la Prière,

mais action vive, dépouillée de toute substantialité, et réduite à

être, comme le mouvement des Mondes, une force invisible et pure.

Elle descend partout comme la lumière, et donne la vie aux âmes qui

se trouvent sous ses rayons, comme la Nature est sous le soleil. Elle

ressuscite partout la vertu, purifie et sanctifie tous les actes,

peuple la solitude, donne un avant-goût des délices éternelles. Une

fois que vous avez éprouvé les délices de l’ivresse divine engendrée

par vos travaux intérieurs, alors tout est dit! une fois que vous

tenez le sistre sur lequel on chante Dieu, vous ne le quittez plus.

De là vient la solitude où vivent les esprits Angéliques et leur

dédain de ce qui fait les joies humaines. Je vous le dis, ils sont

retranchés du nombre de ceux qui doivent mourir; s’ils en entendent

les langages, ils n’en comprennent plus les idées; ils s’étonnent de

leurs mouvements, de ce que l’on nomme politique, lois matérielles et

sociétés; pour eux plus de mystère, il n’est plus que des vérités. Ceux

qui sont arrivés au point où leurs yeux découvrent la Porte Sainte,

et qui, sans jeter un seul regard en arrière. sans exprimer un seul

regret, contemplent les mondes en en pénétrant les destinées; ceux-là

se taisent, attendent, et souffrent leurs dernières luttes; la plus

difficile est la dernière, la vertu suprême est la Résignation: être en

exil et ne pas se plaindre, n’avoir plus goût aux choses d’ici-bas et

sourire, être à Dieu, rester parmi les hommes! Vous entendez bien la

Voix qui vous crie:--Marche! marche! Souvent en de célestes visions,

des Anges descendent et vous enveloppent de leurs chants! Il faut sans

pleurs ni murmures, les voir revolant à la ruche. Se plaindre, ce

serait déchoir. La résignation est le fruit qui mûrit à la porte du

ciel. Combien est puissant et beau le sourire calme et le front pur

de la créature résignée! Radieuse est la lueur qui lui pare le front!

Qui vit dans son air, devient meilleur! Son regard pénètre, attendrit.

Plus éloquente par son silence que le prophète ne l’est par sa parole,

elle triomphe par sa seule présence. Elle dresse l’oreille comme le

chien fidèle qui attend le maître. Plus forte que l’amour, plus vive

que l’espérance, plus grande que la foi, elle est l’adorable fille qui,

couchée sur la terre, y garde un moment la palme conquise en laissant

une empreinte de ses pieds blancs et purs; et quand elle n’est plus,

les hommes accourent en foule et disent:--«Voyez!» Dieu l’y maintient

comme une figure aux pieds de laquelle rampent les Formes et les

Espèces de l’Animalité pour reconnaître leur chemin. Elle secoue, par

moments, la lumière que ses cheveux exhalent, et l’on voit; elle parle,

et l’on entend, et tous se disent:--Miracle! Souvent elle triomphe au

nom de Dieu; les hommes épouvantés la renient, et la mettent à mort;

elle dépose son glaive, et sourit au bûcher après avoir sauvé les

peuples. Combien d’Anges pardonnés sont passés du martyre au ciel!

Sinaï, Golgotha ne sont pas ici ou là; l’Ange est crucifié dans tous

les lieux, dans toutes les sphères. Les soupirs arrivent à Dieu de

toutes parts. La terre où nous sommes est un des épis de la moisson,

l’humanité est une des espèces dans le champ immense où se cultivent

les fleurs du ciel. Enfin, partout Dieu est semblable à lui-même, et

partout, en priant, il est facile d’arriver à lui.»

A ces paroles, tombées comme des lèvres d’une autre Agar dans le

désert, mais qui, arrivées à l’âme, la remuaient comme des flèches

lancées par le Verbe enflammé d’Isaïe, cet être se tut soudain pour

rassembler ses dernières forces. Ni Wilfrid, ni Minna n’osèrent parler.

Tout à coup, il se dressa pour mourir.

La Comédie humaine - Volume 16. Études philosophiques et Études analytiques · 第 31 / 59 段